Les vivants et les morts
La Solitude
Quoi! vais-je m’attrister d’un long jour solitaire? Reprocherai-je au sort son indigent éclat? Plus poignant est l’ennui, plus il est salutaire; Aidons le doux réseau du temps à se défaire; N’est-il pas juste, ô cieux! que l’on se sente las, Et que déjà pour nous tout commence à se taire, Puisqu’il faudra, pourtant, être un mort dans la terre…
SI VOUS PARLIEZ, SEIGNEUR…
Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien, Car toute humaine voix pour mon âme s’est tue, Je reste seule auprès de ma force abattue, J’ai quitté tout appui, j’ai rompu tout lien.
Mon coeur méditatif et qui boit la lumière Vous aurait absorbé, si, transgressant les lois, Comme le vent des nuits qui pénètre les pierres Votre verbe enflammé fût descendu sur moi!
Nul ne vous souhaitait avec tant d’indigence: Je vous aurais fêté au son du tympanon Si j’avais, dans mon triste et studieux silence, Entendu votre voix et connu votre nom.
Si forte qu’eût été l’ombre sur vos visages, Sublime Trinité! j’eusse écarté la nuit, Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui, Et j’aurais abordé à votre clair rivage…
Mais jamais rien à moi ne vous a révélé Seigneur! ni le ciel lourd comme une eau suspendue, Ni l’exaltation de l’été sur les blés, Ni le temple ionien sur la montagne ardue;
Ni les cloches qui sont un encens cadencé, Ni le courage humain, toujours sans récompense, Ni les morts, dont l’hostile et pénétrant silence Semble un renoncement invincible et lassé;
Ni ces nuits où l’esprit retient comme une preuve Son aspiration au bien universel; Ni la lune qui rêve, et voit passer le fleuve Des baisers fugitifs sous les cieux éternels.
Hélas! ni ces matins de ma brûlante enfance, Où, dans les prés gonflés d’un nuage d’odeur, Je sentais, tant l’extase en moi jetait sa lance, Un ange dans les cieux qui m’arrachait le coeur!
Pourtant, ayez pitié! Que votre main penchante Vienne guider mon sort douloureux et terni; J’aspire à vous, Splendeur, Raison éblouissante! Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu! et je chante A cause du vide infini!
MON DIEU, JE SAIS QU’IL FAUT…
Mon Dieu, je sais qu’il faut accepter la détresse, Qu’il faut, dans la douleur, descendre jusqu’en bas, Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse, Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pas Que nous entrevoyions du moins la claire issue Que déjà votre main prépare doucement, Et qu’un peu de lumière, au lointain aperçue, Nous aide à supporter ce ténébreux moment?
Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses Qu’on semble enseveli dans un obscur caveau? D’où vient cette funèbre et perfide abondance Qui submerge le coeur et trouble le cerveau?
Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres, On revoit les regards que l’on n’espérait plus. Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l’attendre, Être sauvés enfin, ce n’est plus être élus.
Consolez-nous parfois dans cette forteresse Dont vous tenez les clefs et fermez le vitrail; Laissez-nous pressentir les futures caresses Et leur fraîche beauté d’eau bleue et de corail!
C’est trop d’être privé de la douce espérance, D’être comme un forçat serré le long du mur, Qui ne peut pas prévoir sa juste délivrance, Car la fenêtre est haute et les verrous sont durs.
Pourquoi ce faste affreux de l’angoisse où nous sommes, Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux, Puisqu’il vous plaît parfois d’avoir pitié des hommes Et de remettre encor le bonheur auprès d’eux?
Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes, L’émeut-on par un corps qui tremble et qui gémit? Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brûlante Que Psyché répandit sur l’Amour endormi?
S’il se peut, écartez ces moments de la vie Où nous sommes broyés sous un joug trop étroit, Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie, Nous tentons d’écarter le roc avec nos doigts.
—Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades, Mon coeur ardent n’est plus, dans son éclat voilé, Qu’un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade, Où l’enfant nu console un cheval dételé.
—Mais s’il faut que ces jours de supplice reviennent, S’il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air, Que du moins votre main s’empare de la mienne Et m’aide à traverser l’effroyable désert…
COMME VOUS ACCABLEZ VOS PREFERES…
—Comme vous accablez vos préférés, Seigneur!
Comme l’éclair, comme le vent, comme un voleur, Vous vous jetez sur eux, dans un désordre étrange; Vous les frappez, avec l’essaim des mauvais anges; Vous faites rage, ainsi qu’un typhon sur la mer. Ni les cris ni les pleurs dans les regards amers Ne vous arrêtent. Vous secouez jusqu’aux moelles Le pauvre cèdre humain qui louait vos étoiles! Vous dispersez, avec votre bras forcené, L’amour, qui consolait depuis que l’on est né. Par la douleur physique et la douleur du rêve Vous nous faites ployer; on se courbe, on se lève, Comme un rameau rompu qui lutte dans le vent. On implore, et vos coups vont encor s’aggravant.
Il semble que votre ample et salubre courage Veuille assainir en nous quelque obscur marécage, Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang, L’âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant. On pense qu’on mourra du mal que vous nous faites… —Et puis, c’est tout à coup la fin de la tempête; On est comme les bois légers, silencieux, D’où le vent se retire et monte vers les cieux. Et l’on est abattu, mais clair, calme, sans tache; Bercé comme un vaisseau sous une molle attache; Purifié, prudent, entouré de remparts, Protégé comme un roi parmi ses étendards…
—Mais s’il fallait connaître encor cette furie, Ah! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie, Près de l’arbre du bien et du mal, dont mes mains Dès l’enfance ont cueilli les délices humains. Défendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie; Laissez-moi défaillir, et ne m’arrachez pas Le perfide serpent qui dort entre mes bras…
JE SUIS FIÈRE DE TOUT…
Je suis fière de tout ce que je vous fis faire, Pauvre âme et pauvre esprit au faible corps liés. J’ai veillé, dans la morne ou brûlante atmosphère, A ce que rien de vous ne fût humilié.
Ah! s’il n’avait tenu qu’à mon penchant délire, Qu’à mon rêve incliné vers le plaintif amour, J’aurais suivi la route où tout effort expire, Mais je vous ai sauvés en m’immolant toujours!
Ma part fut abondante, aride, ténébreuse; J’ai combattu l’orage et divisé le vent, Et j’ai su m’enivrer, dans les jours éprouvants, Du sombre enchantement des larmes courageuses.
Déjà mon temps décline, et le vent dans les palmes Ne répand plus pour moi son parfum vaste, amer. Peut-être vais-je atteindre, ayant de tout souffert, La région sereine où la douleur est calme;
Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance, Et vous, déception au jeu continuel, De m’avoir accordé la sombre indifférence Qui prépare le corps au repos éternel…
J’AI REVU LA NATURE…
J’ai revu la Nature en son commencement. J’entends comme en naissant, comme en ouvrant l’oreille, Un bruit de branches, d’eau, de brises et d’abeilles Passer avec un vague et frais étonnement. On voit partout jaillir de la terre âpre et dure La vapeur balancée et molle des verdures… —Nature, je connais votre piège éternel: Forte par la beauté, humble par le silence, Vous attendez qu’en nous sans cesse recommence L’immense adhésion au but universel. L’indiscernable Amour tente un furtif appel… Je suis là; l’églantier enlace un banc de marbre Qu’entoure la senteur fourmillante des buis. Tout gonfle et se fendille avec un léger bruit De résine au soleil; le vent, au haut des arbres, A les grands mouvements de l’inspiration. Hélas! cette salubre et chaste passion, Ce grand nid des vivants qui croît et se prépare, Sera-t-il donc toujours l’ennemi des humains? Parmi ce tourbillon de graines et d’essaims, Nature, vous faut-il une âme qui s’égare, Et qui mêle à votre âcre et printanier levain L’inutile désir d’un amour plus divin, Que vous désabusez et que rien ne répare?…
ON ETOUFFAIT D’ANGOISSE ATROCE…
On étouffait d’angoisse atroce, et l’on respire. Il semble que l’on ait désormais vu le pire, Qu’on est sorti vivant du cercle de l’enfer, Que c’est fini! Le jour remonte, calme et clair; On entend les rumeurs des routes, des villages, Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages: Halettement de fer que font dans le lointain Les usines, fumant sur le léger matin… Une haleine de fleurs épaissit les prairies; On voit, sur le torrent, écumer la scierie. Les calmes oliviers, immobiles, songeant, Reçoivent tout l’azur dans leurs tamis d’argent; Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses, Font un voile doré aux collines pierreuses; Et l’on est sauf! Mais quand reviendront les effrois, Quand ce sera vraiment pour la dernière fois; Quand ce sera le terme exact de toute chose, Le mal sans guérison, la mort de ceux qu’on ose A peine regarder, tant ils sont beaux et chers; Quand l’esprit ne pourra plus réjouir la chair; Quand on sera usé, délaissé, terne, comme Un jardin d’hôpital où flânent de vieux hommes; Quand, ni les prés gonflés qui montent aux genoux, Ni l’orgueil ni l’amour ne seront faits pour nous; Quand tout ce qui voyage, agit, hêle, circule, S’éloignera de l’ombre où notre front recule, Et qu’on sera déjà un cadavre vivant, Dont le timide effort, derrière un contrevent, Regarde encore un peu le soleil et l’orage Verser aux coeurs humains les robustes courages Et la témérité, par qui Dieu vient en aide; Quand le malheur sera formel, net, sans remède, Et qu’on sera poussé, morne, les bras liés, Contre le mur, où sont tombés les fusillés: Quel baume, quel secours subit, quelle allégeance Me mêlera, Nature, à votre calme essence?
L’ESPACE NOCTURNE
«Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse.»
Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse? Les Nombres sont en elle éclatants et secrets, Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse Dispense la clarté jusqu’aux sombres forêts…
Sa douceur monotone et sa couleur unique Font une lueur vaste, absolue et sans bords. Comme un haut monument éternel et mystique, Elle semble arrêtée entre l’air et la mort.
—Que j’aime votre exacte, uniforme lumière, Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan, Où les noirs peupliers, recueillis, indolents, Semblent, dans l’éther blanc, de visibles prières!
—Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents Vous laissez émaner des parfums froids et tristes, Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste L’âme des premiers temps, et les esprits errants.
Est-ce un lointain rappel des heures primitives Où l’inquiet désir se défiait du jour, Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive, Et qu’on se croit la nuit plus proche de l’amour?
—Vous êtes aujourd’hui songeuse et solennelle, Nuit tombale où se meut l’odeur d’un oranger; Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle, Et méditer en vous avec un coeur figé.
Mais, hélas! je ne peux diminuer ma plainte, Je suis votre jet d’eau murmurant, exalté, Mon coeur jaillit en vous, épars et sans contrainte, Vaste comme un parfum propagé par l’été!
Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère, M’avez-vous attirée au seuil de vos secrets? Votre muette paix, massive et mensongère, N’entr’ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.
Qu’y a-t-il de commun, ô grande Sulamite Noire et belle, et toujours buveuse de l’amour, Entre votre splendeur étroite et sans limite, Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour?
Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l’espace, Par votre calme main apaisant notre sort? Jamais l’homme ne peut rester sur vos terrasses Bien longtemps, à l’abri du rêve et de l’effort, Puisque vivre c’est être alarmé, plein d’angoisse, Menacé dans l’esprit, menacé dans le corps, Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse, Puisqu’on naviguera sans atteindre le port, Puisque après les transports il faut d’autres transports, Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse, Et que, si l’on était paisible, on serait mort…
JE VIS, JE PENSE, ET L’OMBRE…
Je vis, je pense, et l’ombre insensible et divine Dans le vallon obscur m’entoure de splendeur; Le romanesque vent, en s’ébattant, incline Sur le noir oranger le sureau lourd d’odeur.
Et je suis le témoin vigilant, perspicace, De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit; Et rien qu’en respirant, je retrouve la trace Des passants glorieux engloutis avant moi.
Et pourtant quel silence! Immobile présage, Les étoiles aux cieux maintiennent fixement Leur calme groupement, irrégulier et sage, Vestige ténébreux d’un vaste événement.
Rien, je ne saurai rien de l’énigme du monde! Je m’y suis insérée avec autant d’amour Que l’arbre dans le roc, que la rive dans l’onde, Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.
Mais je ne saurai rien; j’interroge, et j’écoute Mon rêve qui répond à mon âme; et j’entends La foule des secrets, des désirs et du doute Agir en moi depuis la naissance du temps…
Parfois, dans un sursaut de connaissance épique, J’enveloppe l’espace et ses sombres lueurs, Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques, Jusqu’aux chats d’Orient, sanglotant dans les fleurs.
Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère! —Insondable Univers que j’ai cru posséder, Je n’interromprai pas ma pensive prière Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.
—Beau soir, tout envolé de parfums et de brises, Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur, C’est en vain que ma voix vous suit et vous attise, Comme la flûte grecque accompagne un danseur!
—Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable! Mon être se dissout, mon passé est errant; Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable! La lune luit; le vent se baigne dans le sable, Et j’écoute monter vers les cieux odorants, Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable, Qui, tout imprégné d’eux, leur est indifférent!
JE SAIS QUE RIEN N’EST PLUS…
Je sais que rien n’est plus pour moi, et cependant Je regarde parfois les choses de l’espace, Je vois l’ombre de l’if qui divise l’étang, Et l’azur s’entr’ouvrir pour un oiseau qui passe.
La cloche d’un couvent disperse dans les airs Son rêve débordant et son Credo candide: Douce cloche, oasis d’argent du bleu désert, C’est vous la palme et l’eau des soirs tendres et vides!…
Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau Rendent le calme éther et le pavé sonores; Je rêve d’un jardin tropical, sur les flots Où gonflent mollement les pompeuses Comores.
Et je regarde luire, entre les toits serrés Où mes tristes regards lentement aboutissent, Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices Aux âmes qui n’ont pas encor désespéré…
LE DESTIN DU POÈTE
«O Perséphone donnenous un courage invincible.» ESCHYLE.
C’était un matin chaud, serein, religieux, Dans cette ombre bleuâtre où l’homme naît; les dieux Tenaient entre leurs mains une âme qui tressaille, Qui s’éveille et s’émeut. Les dieux disaient: «Qu’elle aille, Luttant contre les vents et le nuage obscur, Dans l’azur et toujours plus avant dans l’azur! Qu’errante, mais encore à nos cieux retenue, Elle vive les bras étendus vers la nue, Ne pouvant oublier et ne pouvant saisir Le souvenir épars de l’immortel plaisir; Qu’elle aille, épi de blé que l’univers va moudre, S’attachant au soleil, s’attachant à la foudre; Qu’innocente, et croyant à la bonté du jour, Elle répande en vain son ineffable amour, Et que toute sa joie, enivrée, abattue, Retombe sur son coeur comme un fardeau qui tue! Qu’aucun baiser ne soit assez âpre et puissant Pour celle dont le sang veut rejoindre du sang; Ivre d’effusion et d’ardeur fraternelle, Que les mots qu’elle dit ne soient compris que d’elle. Quand la clarté des nuits étend l’ombre des ifs, Que tous ses désirs soient allongés, excessifs, Et qu’elle porte alors, comme un poids qui l’écrase, Les souhaits, le plaisir, le regret et l’extase! Qu’un matin, dédaignant les douceurs de l’été, N’aimant plus que l’orgueil et que l’éternité, Elle aille, se blessant d’un véhément coup d’aile; Qu’elle soit morte enfin, et qu’il ne reste d’elle Que quelques chants plaintifs, dont le tremblant éclat Touche moins que l’odeur vivante des lilas, Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes, Que les pleurs des jets d’eau, que les brises errantes, Et qu’ainsi les humains, dont le coeur faible et dur, Ignore nos desseins enfermés dans l’azur, Qui croient que leur bonheur est notre complaisance, Voyant cette âme lasse et lourde de souffrance, Ne puissent pas savoir,—secret profond des dieux,— Que c’était celle-là que nous aimions le mieux…