Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 20 sur 50

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Les vivants et les morts

Agrigente

O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance! PINDARE.

Le ciel est chaud, le vent est mou; Quel silence dans Agrigente! Un temple roux, sur le sol roux Met son reflet comme une tente…

Les oiseaux chantent dans les airs; Le soleil ravage la plaine; Je vois, au bout de ce désert, L’indolente mer africaine.

Brusquement un cri triste et fort Perce l’air intact et sans vie; La voix qui dit que Pan est mort M’a-t-elle jusqu’ici suivie?

Et puis l’air retombe; la mer Frappe la rive comme un socle; Tout dort. Un fanal rouge et vert S’allume au vieux port Empédocle.

L’ombre vient, par calmes remous. Dans l’éther pur et pathétique Les astres installent d’un coup Leur brasillante arithmétique!

—Soudain, sous mon balcon branlant, J’entends des moissonneurs, des filles Défricher un champ de blé blanc, Qui gicle au contact des faucilles;

Et leur fièvre, leur sèche ardeur, Leur clameur nocturne et païenne Imitent, dans l’air plein d’odeurs, Le cri des nuits éleusiennes!

Un pâtre, sur un lourd mulet, Monte la côte tortueuse; Sa chanson lascive accolait La noble nuit silencieuse;

Dans les lis, lourds de pollen brun, Le bêlement mélancolique D’une chèvre, ivre de parfums, Semble une flûte bucolique.

—Donc, je vous vois, cité des dieux, Lampe d’argile consumée, Agrigente au nom spacieux, Vous que Pindare a tant aimée!

Porteuse d’un songe éternel, O compagne de Pythagore! C’est vous cette ruche sans miel, Cette éparse et gisante amphore!

C’est vous ces enclos d’amandiers, Ce sol dur que les boeufs gravissent, Ce désert de sèches mélisses, Où mon âme vient mendier.

Ah! quelle indigente agonie! Et l’on comprendrait mon émoi, Si l’on savait ce qu’est pour moi Un peu de l’Hellade infinie;

Car, sur ce rivage humble et long, Dans ce calme et morne désastre, Le vent des flûtes d’Apollon Passe entre mon coeur et les astres!

 

L’AUBERGE D’AGRIGENTE

Rien ne vient à souhait aux mortels… PAUL LE SILENTIAIRE.

Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit D’écouter cet élan venant des Paradis Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance;

Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le coeur, Et, comme d’une mine où gisent des turquoises, Viennent extraire en nous de secrètes lueurs, Et guident vers les cieux notre pensive emphase;

Dans ces languides soirs qui font monter du sol Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile; Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile, Sonnait dans un couvent de moines espagnols.

Je songeais à la paix rigide de ces moines Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.

—Sur le seuil échaudé du misérable hôtel Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines, Deux chevaux dételés, mystiques, solennels, Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.

La mer, à l’infini, balançait mollement L’impondérable excès de la clarté lunaire. Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants Se cherchaient à travers le sec et blanc froment: L’impérieux besoin de dompter et de plaire Rencontrait un secret et long assentiment…

La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice, Regardait s’amasser l’amour sur les chemins. Une palme éployait son pompeux artifice Près des maigres chevaux qui, songeant à demain, Aux incessants travaux de leur race indigente, Se baisaient doucement. Dans le moite jardin, Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante! Que j’étais triste alors, que mon coeur étouffait! Un rêve catholique et sa force exigeante M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits De la puissante nuit qui brille et qui fermente…

Et j’aimais ta douceur pudique et négligente, Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente!

 

L’ENCHANTEMENT DE LA SICILE

Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte. PINDARE.

Célestes horizons où mollement oscille La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile, Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs Je n’ai rien oublié de la douceur des soirs: Ni le dattier debout sur son ombre étoilée, Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir, Qui fait gicler son eau rigide et fuselée, Ni l’hôtel du rivage aux teintes de safran, Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines, Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant, Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine… —Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur, Le tropical jardin, les caféiers en fleurs, Les sonores villas par la chaleur usées, Et le bruit de satin des pigeons du musée! Musée où je voyais l’Arabie et ses ors, Ses pots de blanc mica, ses légers miradors Imprégner de santal l’air où sa paix infuse, Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant, Qui darde sur les coeurs son désir et sa ruse, Le grand bélier d’argent du port de Syracuse Avait je ne sais quoi d’avide et de tonnant…

Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque, J’abordais la chaleur de midi. Dans les vasques, Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur. Une voiture avec un baldaquin de toile Menait à Baïra, dormant sur la hauteur Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales, Comme un mauresque hospice enduit d’un lait de chaux… Montréal et son cloître ouvrait à l’azur chaud Sa cuve où grésillaient les bananiers d’Afrique. L’église, ruisselant de fières mosaïques, Elançant ses piliers, minces comme des mâts, Où l’or se suspendait en lumineuses grappes, Ressemblait, par l’ardent et monastique éclat, A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima, Que l’on voit alanguie auprès d’un jeune pape…

Des muletiers passaient en bonnet espagnol; La fleur de l’aloès reflétait sur le sol Le miracle étonné d’un calice de braise. Des enfants transportaient des paniers, où les fraises Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim, Comme un jet d’eau pourpré qui pique le bassin.

Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade, Repoussait de ses cris et de ses sombres mains L’assourdissant troupeau de hargneuses pintades Qui mordait son fardeau et barrait le chemin; Effronté, laissant voir son torse nu qu’il cambre, Un jeune homme, allongé sur le jaune talus, Regardait de ses yeux scintillants et velus Le sublime soleil abonder sur ses membres Comme un flot de liqueur coule d’un flacon d’ambre… L’horizon tressaillait d’un vertige or et bleu.

—Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste, La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu, Le rivage d’Ulysse et celui de Jocaste, L’herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux… —Et je songeais,—puissante, éparse, solitaire,— Mêlée au temps sans bord ainsi qu’aux éléments, Attirant vers mon coeur, comme un étrange aimant, Tous les rêves flottant sur l’amoureuse terre; J’attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir…

Mais déçue aujourd’hui par tout ce qu’on espère, Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir, O mon coeur sans repos ni peur, je vous vénère D’avoir tant désiré, sachant qu’il faut mourir!

 

L’AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE…

Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres, abreuvée d’une goutte de rosée, tu dors comme une reine. ANACREON.

L’air brûle, la chaude magie De l’Orient pèse sur nous, Nous périssons de nostalgie Dans l’éther trop riche et trop doux.

On entrevoit un jardin vide Que la paix du soir inclina, Et là-bas, la mosquée aride Couleur de sable et de grenat.

La dure splendeur étrangère Nous étourdit et nous déçoit: Je me sens triste et mensongère: On n’est pas bon loin de chez soi.

Ce ciel, ces poivriers, ces palmes, Ces balcons d’un rose de fard, Comme un vaisseau dans un port calme, Rêvent aux transports du départ.

Ah! comme un jour brûlant est vide! Que faudrait-il de volupté Pour combler l’abîme torride De ce continuel été!

Des oeillets, lourds comme des pommes, Epanchent leur puissante odeur; L’air, autour de mon demi-somme, Tisse un blanc cocon de chaleur…

Dans la chambre en faïence rouge Où je meurs sous un éventail, J’entends le bruit, qui heurte et bouge, Des chèvres rompant le portail.

—Ainsi, c’est aujourd’hui dimanche, Mais, dans cet exil haletant, Au coeur de la cité trop blanche, On ne sent plus passer le temps;

Il n’est des saisons et des heures Qu’au frais pays où l’on est né, Quand sur le bord de nos demeures Chaque mois bondit, étonné.

Cette pesante somnolence, Ce chaud éclat palermitain Repoussent avec indolence Mon coeur plaintif et mon destin;

Si je meurs ici, qu’on m’emporte Près de la Seine au ciel léger, J’aurai peur de n’être pas morte Si je dors sous des orangers…