Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 21 sur 50

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Les vivants et les morts

Les Journees Romaines

L’éther pris de vertige et de fureur tournoie, Un luisant diamant de tant d’azur s’extrait. Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie La pointe faible des cyprès.

C’est en vain que les eaux écumeuses et blanches, Captives tout en pleurs des lourds bassins romains, S’élèvent bruyamment, s’ébattent et s’épanchent: Neptune les tient dans sa main.

Je contemple la rage impuissante des ondes; Dans cette vague éparse en la jaune cité, C’est vous qu’on voit jaillir, conductrice des mondes, Amère et douce Aphrodité!

L’odeur de la chaleur, languissante et créole, Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil; Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole Au bord tranchant des toits vermeils;

Et là-bas, sous l’azur qui toujours se dévide, Un jet d’eau, turbulent et lassé tour à tour, Semble un flambeau d’argent, une torche liquide Qu’agite le poing de l’Amour.

Rome ploie, accablé de grappes odorantes, La surhumaine vie envahit l’air ancien, Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes Aux thermes de Dioclétien!

Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies Gisent; silence, azur, léthargiques dédains! Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie De ces Danaés des jardins…

Ils dorment là, liés par les roses païennes, Ces corps de marbre blond, las et voluptueux: O mes soeurs du ciel grec, chères Milésiennes, Que de siècles sont sur vos yeux!

L’une d’elles voudrait se dégager; sa hanche Soulève le sommeil ainsi qu’un flot trop lourd, Mais tout le poids des temps et de l’azur la penche: Elle rêve là pour toujours.

De vifs coquelicots, comme un sang gai, s’élancent Parmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs; Un dôme en or suspend des colliers de Byzance Au cou flamboyant de l’azur.

Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres, Pour les mêler au jour ivre d’air et d’éclat, Je respire ton coeur voluptueux et tendre, Pauvre Cécile Métella!

Tu n’es pas à l’écart des saisons immortelles, Un tourbillon d’azur te recueille sans fin; Je n’ai pas plus de part que tes mânes fidèles A l’univers vague et divin!

Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante, Où viennent aboutir les longs soupirs des morts, Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes, Votre sort pareil à nos sorts.

Quels familiers discours sur la voie Appienne! Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu’aux cieux; Vous renaissez en moi, ombres aériennes, Vous entrez dans mes tristes yeux!

Là-bas, sur la colline, un jeune cimetière Etale sa langueur d’Anglais sentimental, Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre, Font monter un sang de cristal.

Midi luit: la villa des chevaliers de Malte Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las. Comme un fauve tigré l’air jaunit et s’exalte; Une nymphe en pierre vit là.

Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle Empourpre de plaisir ses genoux triomphants; Le néflier embaume, un jet d’eau est, près d’elle, Secoué d’un rire d’enfant.

Les dieux n’ont pas quitté la campagne romaine, Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit, Dansent dans le jardin Mattei, où se promène Le saint Philippe de Néri.

—Mais c’est vous qui, ce soir, partagez mon malaise, Dans l’église sans voix, au mur pâle et glacé, Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse, Qui soupirez, les yeux baissés!

Malgré vos airs royaux, et la fierté divine Dont s’enveloppe encor votre coeur emporté, L’angoisse de vos traits permet que l’on devine Votre douce mendicité.

O visage altéré par l’ardente torture D’attendre le bonheur qui descend lentement, Appel mystérieux, hymne de la nature, Désir de l’immortel amant!

Je vous offre aujourd’hui, parmi l’encens des prêtres, Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs, Le rire que j’entends au bas de la fenêtre Où je rêve seule, le soir;

C’est le rire joyeux, épouvanté, timide De deux enfants heureux, éperdus, inquiets, Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides, —Et dont tout le sanglot riait!

Ils riaient, ils étaient effrayés l’un de l’autre; Un jet d’eau s’effritait dans le lointain bassin; La lune blanchissait, de sa clarté d’apôtre, La terrasse des Capucins.

Une palme portait le poids mélancolique De l’éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit; Rien ne venait briser son attente pudique, Que ce rire aigu dans la nuit!

Et je n’entendis plus que ce rire nocturne, Plus fort que les senteurs des terrasses de miel, Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne, Plus clair que les astres au ciel.

—Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave, Je le mêle aux élans de mon éternité, Ce rire des humains, si farouche et si grave, Qui prélude à la volupté!

 

MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE

Les îles ont surgi des bleuâtres embruns… O terrasses! balcons rouillés par les parfums! Paysages figés dans de languides poses; Plis satinés des flots contre les lauriers-roses; Nostalgiques palmiers, ardents comme un sanglot, Où des volubilis d’un velours indigo Suspendent mollement leurs fragiles haleines!… —Un papillon, volant sur les fleurs africaines, Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs. Hélas! on ne peut pas s’élever! La langueur Coule comme un serpent de ce feuillage étrange, Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges. Forêts d’Océanie où la sève, le bois Ont des frissons secrets et de plaintives voix… O vert étouffement, enroulement, luxure, Crépitement de mort, ardente moisissure Des arbres exilés, qu’usent en cet îlot La caresse des vents et les baisers de l’eau… —Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe, Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux, Qui montre ses flancs d’or, mais dont les douces jambes Se voilent des soupirs du lac voluptueux… —O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées, Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang, De revoir en son coeur, les paupières fermées, Et tandis que la mort déjà sur nous descend, Les suaves matins des îles Borromées!…

Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent, Profonds magnolias, lauriers des Carolines… —Les rames, sur les flots palpitants comme un coeur, Imitent les sanglots langoureux du bonheur. O promesse de joie, ô torpeur juvénile! Une cloche se berce au rose campanile Qui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil; Partout la volupté, la mélodie errante… —O matin de Stresa, turquoise respirante, Sublime agilité du coeur vers le soleil!

O soirs italiens, terrasses parfumées, Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs, Colombes au col noir, toujours toutes pâmées, Espaliers de citrons qu’oppresse un vent trop lent, Iles qui sur Vénus semblent s’être fermées, Où l’air est affligeant comme un mortel soupir, Ah! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées, Le sens de l’éternel au corps qui doit mourir!

Ah! dans les bleus étés, quand les vagues entre elles Ont le charmant frisson du cou des tourterelles, Quand l’Isola Bella, comme une verte tour, Semble Vénus nouant des myrtes à l’Amour, Quand le rêve, entraîné au bercement de l’onde, Semble glisser, couler vers le plaisir du monde, Quand le soir étendu sur ces miroirs gisants Est une joue ardente où s’exalte le sang, J’ai cherché en quel lieu le désir se repose… —Douces îles, pâmant sur des miroirs d’eau rose, Vous déchirez le coeur que l’extase engourdit. Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis!

Ah! que lassée enfin de toute jouissance, Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d’essence, Je m’endorme, momie aux membres épuisés! Que cet embaumement soit un dernier baiser, Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent, Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas, Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat, Vous gémirez d’amour, colombes d’Aphrodite!

Des parfums assoupis aux rebords des terrasses, L’azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse, Sur quel rocher d’amour tant d’ardeur me lia!… —Colombes sommeillant dans les camélias, Dans les verts camphriers et les saules de Chine, Laissez dormir mes mains sur vos douces échines. Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin, Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins. —Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées, Fruits palpitants et chauds des branches épicées, Hélas! cet anneau noir qui cercle votre cou Semble enfermer aussi mon âpre destinée, Et vos gémissements m’annoncent tout à coup Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née…