Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 44 sur 50

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Les vivants et les morts

Les Manes de Napoleon

On voit un blanc jardin et des pelouses vertes. Le jour d’été nous suit par les portes ouvertes, Et visite avec nous le dôme nébuleux. Le vitrage répand des flots de rayons bleus Pareils à la lueur des campagnes d’Egypte. Des étrangers, autour de la muette crypte, Contemplent, le visage appuyé sur leurs mains, Cette cendre d’un dieu resté chez les humains. Lourd comme un noir canon d’où s’envole la poudre On voit luire l’autel, couleur d’encre et de foudre, Où l’on peut méditer, toucher, goûter l’honneur, Vif comme l’onde, et chaud comme sous l’Equateur! Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire.

—O héros endormi dans le bloc de porphyre, En vain, dans l’univers, nous recherchions vos pas: Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas. Sous les palmiers du Nil, sur l’or mouillé des sables, Vos pas victorieux restaient insaisissables. Dans les bleuâtres soirs du parc de Malmaison, Votre ombre erre toujours par delà l’horizon. Mais la mort déférente, assoupie et sans borne Est assez vaste, enfin, pour votre face morne. On contemple, effrayé: ce lit pourpre et puissant Enferme ce qui fut votre âme et votre sang. Et vous êtes là, vous à qui l’on ne peut croire Tant vous êtes encore au-dessus de la gloire! De quel esprit serein, de quel orgueil content, Je songe qu’à jamais vous emplissez le temps, Et que l’orgueil sacré peut laisser choir à terre, Dans ce temple français de la Victoire Aptère, Ces ailes que l’on vit sur toutes les cités, Epandre leur tempête et leur témérité!

Je pense à votre grand retour de l’île d’Elbe; Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grèbes, Chauds de soleils, pareils à des aigles d’argent Vous suivaient sur la mer où vous alliez, songeant. Quand vous êtes venu, seul, et jetant vos armes, Les faces des soldats se couvrirent de larmes. Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s’épancher L’eau vive que Moïse arrachait du rocher! Avançant lentement par Cannes, par Grenoble, Vous marchiez tout le jour; prévoyant, calme, noble; Invincible, isolé, sûr comme le destin, Vous reposant le soir, repartant le matin, Distribuant déjà vos faveurs et vos ordres, Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordre Et trouvant, ô miracle éclatant en un jour, Une immense contrée avec un seul amour! Et Paris enivré autour de vous se presse. Vous êtes soulevé par sa sainte caresse: Vous avancez debout, porté de main en main, Blanche idole, pesant sur tout l’amour humain. Vous passiez, entr’ouvrant la foule opaque et lisse, Comme un vaisseau bombé sur une mer propice; Vous alliez, les deux bras étendus, les yeux clos, Statue au front doré qu’on soulève des flots; Héros dont on célèbre un vivant centenaire! Votre nom sous l’azur roulait comme un tonnerre Qui tranche les sommets et remplit les vallons. Un de vos maréchaux, marchant à reculons Devant les Tuileries flambantes comme une arche, Gravissant l’escalier devant vous, marche à marche, Joyeux, vague, extatique, éperdu, sombre et doux, Répétait tendrement: «C’est vous! c’est vous! c’est vous!» Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille, N’ayant pas de témoin qui fût à votre taille, Contemplant l’horizon d’où les dieux sont absents, De quel aride coeur goûtiez-vous cet encens? Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre, Dans cette arène vaste et basse, votre cendre. On mit un grand soleil autour de ce repos. Comme un bouquet de lis déchirés, les drapeaux Chez les rois arrachés, dans vos rudes conquêtes, Fleurirent saintement le silence où vous êtes.

Et depuis, chaque jour, courbés, baissant le front, Les hommes étonnés, muets, errent en rond, Ainsi qu’une pensive et vague sentinelle, Autour du puits où dort votre cendre éternelle. —Quand meurent des héros, la piété des humains Leur élève au sommet fascinant des chemins Un tombeau clair, altier, imposant, qui s’érige, Et marque hautement la gloire du prodige; Et le passant alors, surpris, levant les yeux, Honore le front haut cet esprit radieux. Mais vous, plus grand qu’eux tous dans la sublime histoire, Vous avez cette étrange et solennelle gloire Par qui tous les orgueils sont brisés tout à coup, Qu’il faille se pencher pour regarder sur vous…

 

O DIEU MYSTERIEUX…

O Dieu mystérieux qui n’aimez pas les êtres, Qui les avez jetés, pleins d’amour et d’espoir, Dans un monde où jamais rien de vous ne pénètre Pour rassurer leurs jours, pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n’avez-vous de soucis paternels Que pour les verdoyants et calmes paysages, Qui sont comblés d’azur, d’allégresse, de miel, Et d’un apaisement que n’ont pas les visages?

—Les jeux des papillons, des oiseaux, des zéphirs, Une branche qu’un flot de soleil ploie et marque, Font bouger l’horizon, que l’on croit voir frémir Comme une frêle tente au-dessus d’une barque.

Se joignant dans un net et décisif amour, Le cristal bleu de l’air et la lente colline Allongent leur unique et mutuel contour Dans la molle atmosphère, assoupie et câline.

Les rameaux délicats et gommeux des sapins, S’offrant, se refusant aux brises qui les pressent, Et grésillant ainsi qu’un tison argentin, Emplissent l’air de leurs parcelles de caresses:

Caresse étincelante, hésitante et sans fin, Qui ne se lasse pas, et, toute une journée, Imite sur l’azur éblouissant et fin L’élan d’une âme active et toujours enchaînée.

Des papillons s’en vont comme des messagers De la pelouse à l’arbre et de l’arbre à la nue, Et leur vol oscillant tâche de s’alléger De l’importune ardeur à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux; Dans le lointain, un chien impétueux aboie; Un train coule, rapide et lisse comme une eau; Et partout c’est la joie: antique et neuve joie!

—Ah! puisque vous n’étiez, Dieu des cieux enivrés, Qu’un Sultan amoureux des jardins et des arbres, Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrés Que la lune nourrit dans son bassin de marbre,

Puisque, Dieu d’Orient, opulent et cruel, Vous n’aimiez du sol noir où les hommes expirent Que ces tapis de fleurs, ces châles sensuels Bariolés ainsi que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardins Où, l’esprit enfiévré de naïve puissance, Ignorant votre immense et nonchalant dédain Nous cherchons à goûter votre invisible essence?

—Pauvres gladiateurs qui n’ont droit qu’à la mort, La splendeur de l’espoir nous entraîne et nous broie; Quel but assignez-vous au courage, à l’effort, Puisque l’homme n’est pas désigné pour la joie?

Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux, Le bras traînant au bord des pompeuses nuées, Vous regardez, Sultan d’Asie aux cheveux bleus, La sombre armée humaine, avide et dénuée.

Vous savez que l’homme est l’esclave révolté, Celui dont le désir a dépassé vos règles, Et dont l’esprit, plus haut que la sérénité, A le frémissement des prunelles de l’aigle.

Et vous vous détournez de son sublime orgueil: Qu’il souffre, qu’il s’obstine ou défaille, qu’importe? Son passage ne fait pas d’ombre sur votre oeil Qu’enchantent des jets d’eau sous les arceaux des portes.

Vous dites: «Que me veut ce lutteur irrité, Qui, par moi introduit dans la royale arène Pour servir de spectacle à mon oisiveté, Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine?

Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêts Le détruisent, qu’il aille en ces métamorphoses Où toujours ma puissance invincible apparaît; Je ne distingue pas l’homme d’avec les choses…»

—Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs, Seigneur! Père des flots, des saisons, des contrées; Des cymbales d’argent semblent frapper les airs, Et soulèvent aux cieux des trombes azurées!

Non, nous n’avions pas droit à vos soins vigilants, Notre grandeur n’est pas le fruit d’or de votre oeuvre; Vous nous aviez créés d’un coeur indifférent, Comme le rossignol et la verte couleuvre.

Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins, De vos nuits, que les vents transportent d’allégresse, Nous ferions, nous, rêveurs exigeants et hautains, Le temple de notre âpre et frénétique ivresse;

Que toujours désirant et jamais satisfaits, Aux flèches du désir ajoutant le reproche, Nous emplirions l’éther insensible et parfait, D’un chant plus remuant que l’orage et les cloches;

Que l’amour et la mort, dont vous aviez lié Les mains, dans une sage et suave harmonie, Seraient pour nous, héros toujours à l’agonie, Le mystique portail avec ses deux piliers;

Que nous appellerions amour, splendeur, désastre, Ce qui n’est à vos yeux que la pente du sort. Et qu’avec nos orgueils, nos défis, nos transports, Nous viendrions,—Bouddha qui rêvez dans les astres, Près de la lune, blanc lotus mort à demi, Ecoutant la musique éparse et frémissante Que font les sphères d’or en leur course dansante,— Troubler par nos sanglots votre rire endormi…