Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 16 sur 50

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Les vivants et les morts

Les Soirs du Monde

O soirs que tant d’amour oppresse, Nul oeil n’a jamais regardé Avec plus de tendre tristesse Vos beaux ciels pâles et fardés! J’ai délaissé dès mon enfance Tous les jeux et tous les regards, Pour voguer sans peur, sans défense, Sur vos étangs qui veillent tard. Par vos langueurs à la dérive, Par votre tiède oisiveté, Vous attirez l’âme plaintive Dans les abîmes de l’été…

—O soir naïf de la Zélande, Qui, timide, ingénu, riant, Semblez raconter la légende Des pourpres étés d’Orient!

Soir romain, aride malaise, Et ce cri d’un oiseau perdu Au-dessus du palais Farnèse, Dans le ciel si sec, si tendu!

Soir bleu de Palerme embaumée, Où les parfums épais, fumants, S’ajoutent à la nuit pâmée Comme un plus fougueux élément!

Sur la vague tyrrhénienne Dans une vapeur indigo, Un voilier fend l’onde païenne Et dit: «Je suis la nef Argo!»

Par des ruisseaux couleur de jade, Dans des senteurs de mimosa, La fontaine arabe s’évade, Au palais roux de la Ziza.

Dans le chaud bassin du Musée, Les verts papyrus, s’effilant, Suspendent leur fraîche fusée A l’azur sourd et pantelant:

O douceur de rêver, d’attendre Dans ce cloître aux loisirs altiers Où la vie est inerte et tendre Comme un repos sous les dattiers!

—Catane où la lune d’albâtre Fait bondir la chèvre angora, Compagne indocile du pâtre Sur la montagne des cédrats!

Derrière des rideaux de perles, Chez les beaux marchands indolents, Des monceaux de fraises déferlent Au bord luisant des vases blancs.

Quels soupirs, quand le soir dépose Dans l’ombre un surcroît de chaleur! L’oeillet, comme une pomme rose, Laisse pendre sa lourde fleur.

L’emportement de l’azur brise Le chaud vitrail des cabarets Où le sorbet, comme une brise, Circule, aromatique et frais.

La foule adolescente rôde Dans ces nuits de soufre et de feu; Les éventails, dans les mains chaudes, Battent comme un coeur langoureux.

—Blanc sommeil que l’été surmonte: Des fleurs, la mer calme, un berger; O silence de Sélinonte Dans l’espace immense et léger!

Un soir, lorsque la lune argente Les temples dans les amandiers, J’ai ramassé près d’Agrigente L’amphore noire des potiers;

Et sur la route pastorale, Dans la cage où luisait l’air bleu, Une enfant portait sa cigale, Arrachée au pin résineux…

—J’ai vu les nuits de Syracuse, Où, dans les rocs roses et secs, On entend s’irriter la Muse Qui pleure sur dix mille Grecs;

J’ai, parmi les gradins bleuâtres, Vu le soleil et ses lions Mourir sur l’antique théâtre, Ainsi qu’un sublime histrion;

Et comme j’ai du sang d’Athènes, A l’heure où la clarté s’enfuit, J’ai vu l’ombre de Démosthène Auprès de la mer au doux bruit…

—Mais ces mystérieux visages, Ces parfums des jardins divins, Ces miracles des paysages N’enivrent pas d’un plus fort vin Que mes soirs de France, sans bornes, Où tout est si doux, sans choisir; Où sur les toits pliants et mornes L’azur semble fait de désir; Où, là-bas, autour des murailles, Près des étangs tassés et ronds, S’éloigne, dans l’air qui tressaille, L’appel embué des clairons…

 

DANS L’AZUR ANTIQUE

Espérances des humains, légères déesses… DIOTIME D’ATHÈNES.

 

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, Où chaque fragment d’air fascine comme un disque, Rome, lourde d’été, avec ses obélisques Dressés dans les agrès luisants du soleil d’or, Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes, Vers l’amour fabuleux de la reine d’Egypte.

Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir. Un cyprès balançait mollement sous la brise Sa cime délicate, entr’ouverte au vent lent, Et un jet d’eau montait dans l’azur jubilant Comme un cyprès neigeux qu’un vent léger divise…

J’errais dans les villas, où l’air est imprégné Du solennel silence où rêve Polymnie: Je voyais refleurir les temps que remanie La vie ingénieuse, incessante, infinie; Et, comme un messager antique et printanier, De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.

Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre M’attirait: à travers ses lèvres, ses paupières On voyait fuir, jaillir l’azur torrentiel; Et ce masque semblait, avec la voix du ciel, Héler l’amour, l’espoir, les avenirs farouches. Une même clameur s’élançait de ma bouche, Et, pleine de détresse et de félicité, Je m’en allais, les bras jetés vers la beauté!…

—J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire, Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux, La nostalgique paix des Arches des Victoires Où l’azur fait rouler son char silencieux.

J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve, Elancé dans l’éther et tordu de plaisir, Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève Le fruit délicieux du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris et la mer africaine Prolongeaient devant moi les baumes de mon coeur; L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines, Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l’âpre Sicile, épique et sulfureuse, Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse, Brillait comme un fronton de marbre et de safran!

Un jour l’été flambait, le temple de Ségeste Portait la gloire d’être éternel sans effort, Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste, Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or!

Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide; Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs S’ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, Que l’imposant destin des pierres léthargiques Semblait ressuscité par des veines d’argent!

Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues: Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long, Et parfois je croyais voir surgir dans la nue La lance de Minerve et le front d’Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable, Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil, Je songeais lentement au bonheur misérable De retrouver tes yeux où finit mon exil…

 

*

 

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe, Dont j’ai fait retentir l’azur universel Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!

Je quitte les regrets, la volonté, le doute, Et cette immensité que mon coeur emplissait, Je n’entends que les voix que ton oreille écoute, Je ne réciterai que les chants que tu sais!

Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude, Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde, Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!

Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage, Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage Comme un tissu divin dont je compte les fils?…

 

PALERME S’ENDORMAIT…

Palerme s’endormait; la mer Tyrrhénienne Répandait une odeur d’âcre et marin bétail: Odeur d’algues, d’oursins, de sel et de corail, Arome de la vague où meurent les sirènes; Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns, Avait tant de hardie et vaste violence, Qu’elle semblait une âpre et pénétrante offense A la terre endormie et presque sans parfums…

Le geste de bénir semblait tomber des palmes; Des barques s’éloignaient pour la pêche du thon; Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes, La figure des cieux que regardait Platon. On entendait, au bord des obscures terrasses, Se soulever des voix que la chaleur harasse: Tous les mots murmurés semblaient confidentiels; C’était un long soupir envahissant l’espace; Et le vent, haletant comme un oiseau qu’on chasse, En gerbes de fraîcheur s’enfuyait vers le ciel…

—Creusant l’ombre, écrasant la route caillouteuse, L’indolente voiture où nous étions assis S’enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse, Sous le ciel nonchalant, immuable et précis; C’était l’heure où l’air frais subtilement pénètre La pierre au grain serré des calmes monuments; Je n’étais pas heureuse en ces divins moments Que l’ombre enveloppait, mais j’espérais de l’être, Car toujours le bonheur n’est qu’un pressentiment: On le goûte avant lui, sans jamais le connaître… Dans un profond jardin qui longeait le chemin, Des chats, l’esprit troublé par la saison suave, Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d’esclaves. Sur les ployants massifs d’oeillets et de jasmins, On entendait gémir leur ardente querelle Comme un mordant combat de colombes cruelles… —Puis revint le silence, indolent et puissant; La voiture avançait dans l’ombre perméable. Je songeais au passé; les vagues sur le sable Avec un calme effort, toujours recommençant, Déposaient leur fardeau de rumeurs et d’aromes… Les astres, attachés à leur sublime dôme, De leur secret regard, fourmillant et pressant, Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent… —Et l’espace des nuits devint retentissant Du cri silencieux qui montait de mes rêves!