Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 45 sur 50

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Les vivants et les morts

Chapitre IV

LES TOMBEAUX

Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature! V. HUGO.

LES MORTS

«Si belle qu’ait été la Comédie en tout le reste…» PASCAL.

Seigneur, j’ai vu la face inerte de vos morts, J’ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies; J’ai cherché, le front bas devant ces calmes corps, Ce qui reste autour d’eux d’une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas! hors du bien et du mal A conquis la suprême et vaine sauvegarde; Comme un remous secret, hésitant, inégal, Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n’a gardé la tiédeur De la haute aventure, humaine, ample et vivace; Ils sont emplis d’oubli, d’abîme, de lourdeur; On sent s’éloigner d’eux l’atmosphère et l’espace.

Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports; Ainsi qu’une momie au fil d’un flot funèbre, Ils vont, fardeau traîné vers d’étranges ténèbres Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent: Soldats anéantis, victimes sans splendeur! —J’écoute s’écrouler les colonnes du temple Que mon orgueil avait élevé sur mon coeur.

Hélas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre; Aucun tragique jet de flamme et de fierté N’émane de ces corps, qui, détachés des nombres, Sont tombés dans le gouffre où rien n’est plus compté…

Ainsi je m’en irai, cendre parmi les cendres; Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil, Mes pas qui, s’élevant, voyaient les monts descendre, Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste, Ce dormeur incliné qui, si on l’insultait, Garderait le silence absorbé qui lui reste, N’opposerait qu’un front qui consent et se tait.

—Ah! quand j’étais si jeune et que j’aimais les heures Par besoin d’épuiser mon courage infini, Je songeais en tremblant à la sombre demeure Qu’on creuse dans le sol granuleux et bruni;

Mais rien n’irritera l’épave solitaire; La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus. Quoi! rien n’est donc pour eux? Quoi! pas même la terre Ne se fera connaître à leurs sens révolus?

Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante; Voilà ton sort, coeur ivre et brûlant de désir; Regard! voilà ton sort. Douleur retentissante, Voilà votre tonnerre et votre long loisir!

Rien! oui, j’ai bien compris, mon esprit s’agenouille; Je jette mon amour sur cette humanité Qui, toujours encerclée et prise par la rouille, Transmet l’ardent flambeau de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais! Accordez-moi la grâce De souffrir à l’écart, de laisser à mon coeur Le temps de regarder les univers en face Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur:

—Ainsi je n’étais rien, et mon esprit qui songe Avait bien parcouru les espaces, les temps; Comme l’aigle qui monte et le dauphin qui plonge Je revenais portant les riants éléments!

La fierté, la pitié, les pardons, le courage, En possédant mon coeur se l’étaient partagé; Sans répit, sans repos, je luttais dans l’orage Comme un vaisseau qu’un flot fougueux rend plus léger!

C’est bien, j’accepte cet écroulement du rêve, Ce suprême répons à mon esprit dressé Comme une tour puissante et guerrière où se lèvent L’Attente impétueuse et l’Espoir offensé!

Mais avant d’accepter, sans plus jamais me plaindre, Ce lot où vont périr l’espérance et la foi, Hélas! avant d’aller m’apaiser et m’éteindre, Amour, je vous bénis une dernière fois:

Je vous bénis, Amour, archange pathétique, Sublime combattant contre l’ombre et la mort, Lucide conducteur d’un monde énigmatique, Exigeant conseiller que consulte le sort;

Par vos terribles soins, comme de grandes fresques, L’Histoire des humains suspend au long des jours Des figures en feu, pourpres et romanesques, Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

—Seigneur, l’âme est l’élan, la dépense infinie, Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n’est rien. Au centre d’une ardente et plaintive agonie J’ai possédé les jours futurs, les temps anciens;

Vienne à présent la mort et son atroce calme, Mer où les vaisseaux n’ont ni voiles ni hauban, Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes, Arène où nul couteau ne trouve un coeur sanglant!

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes, Mon esprit, comme un astre, aux cieux s’est projeté, J’ignorerai l’abîme humiliant et morne, Mon coeur dans la douleur eut son éternité!

 

AINSI LES JOURS LEGERS…

Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaient Par la coloration chaleureuse des heures, Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure, Et l’aube, lentement, a blanchi tes volets…

Et tu fus là, dormant, à jamais insensible, Laissant monter sur ceux que tu privais de toi Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles; J’ai l’âge de ce jour où je t’ai vu sans voix:

Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix, Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresse Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait.

Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être, Parfumaient froidement ton éternel répit; Jamais je ne verrai l’été sans reconnaître Ce jardin qui mourait sur ton coeur assoupi!

Et tu n’étais plus là, malgré ton fin visage, Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus; O visage accablé, suprême paysage D’un jour de fin du monde, et qu’on ne verra plus!

Les vivants ont repris leurs errantes coutumes; Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours Hanter de ta suave et poétique brume Ces malheureux, guidés par d’alertes amours.

Mais leur vague existence est par l’ombre absorbée, Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous Ces pointes du malheur, que ta main dérobée Fixe encor dans mon coeur comme de sombres clous…

 

L’ABIME

Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l’arrêt ou le voyage, Et que la sombre mort me cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence, Rêver près de ta tombe, interroger encor La place aride et creuse où l’on a mis ton corps, Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis; Le feuillage léger des tombeaux est vivace; Lampe exaltante et gaie, à l’heure de midi Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.

Et tu dors à jamais! Le passé, l’avenir De leurs fortes parois te pressent et t’enclavent, Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave, Et tu n’as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance, N’avais pas accepté les durs défis du sort, J’ai dû te voir entrer, craintif et sans défense, Dans le sombre accident quotidien de la mort;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge Jusqu’à ton front détruit, à jamais cher pour moi, Ne peut plus t’apporter cette part de mes songes Qui te plaisait ainsi qu’un mutuel exploit.

—Puisque je n’ai pas pu empêcher ces désastres, Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur, Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur Des jeunes corps dormant dans l’étrange moiteur De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres, Que du moins ma tristesse et son étonnement, Comme un reproche ardent, flotte éternellement Entre les tombeaux et les astres!

 

HELAS, IL PLEUT SUR TOI…

Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs, Où ceux qui t’aimaient t’ont laissé, la mort venue, Dans le froid cimetière où languit tout amour… Et le fleuve effilé qui coule de la nue Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd!

Il pleut; moi je suis là, sous un abri de toile, Dans mon jardin d’été, auprès de ma maison; Je ne t’aperçois plus au bout de l’horizon, O jeune mort dormant sous de funèbres voiles! —Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons Semble, dans cette verte et sereine saison, Un frais fourmillement qui tombe des étoiles…

Et le dédain que j’ai pour la vie usuelle, Alors que ton esprit lumineux s’est enfui, M’emplit d’un si lucide et pathétique ennui, Que le monde mystique à mes sens se révèle, Avec un évident et ténébreux coup d’aile, Comme par ses parfums un jardin dans la nuit…

 

PUISQUE J’AI SU PAR TOI…

Puisque j’ai su par toi que vraiment on mourait, Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie, Je suivrai d’un regard sans peur et sans envie, Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.

C’est toi le premier front que j’ai vu sombre et pâle, Après avoir connu ton rire illuminé, Et tu m’as révélé l’inanité finale Qu’on rejoint et qu’on fuit depuis que l’on est né.

Quels que soient désormais tous les deuils qui m’accablent, Ces fantômes nouveaux n’enfonceront leurs pas Que dans tes pas légers imprimés sur le sable, Et leur cruel départ ne me surprendra pas.

Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas, Tout mon être est lié à des souffles instables, C’est par vous, mes humains, que je suis périssable!

 

IL PARAIT QUE LA MORT…

Il paraît que la mort est naturelle et juste, Que l’esprit s’y soumet, que des êtres, heureux, Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d’eux, Et qu’ils ont accepté la loi sombre et vétuste.

Mais moi, portant la vie infinie en mon corps, Je n’ai pas vraiment cru à cet inévitable, J’ignorais que l’on pût subir l’inacceptable, Je ne le saurais pas si vous n’étiez pas mort.

Ainsi ce soir est doux, l’ombre s’étend, respire, Les arbres humectés savourent qu’il ait plu; Un train siffle, on entend des persiennes qu’on tire, Tout l’air est bruissant, et tu ne l’entends plus!

Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance, Que tout est vie et mort, échange fraternel? Je me sens tout à coup atteinte d’une offense Dont je demande compte au destin éternel.

L’espace est bienveillant, les astres brillent, l’air Répand de frais parfums que les arbres échangent; Mais je n’accepte pas cet horrible mélange D’un soir épanoui et des morts recouverts. —O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs, Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent L’ordre imposant de l’univers?

 

LES VIVANTS SE SONT TUS…

Les vivants se sont tus, mais les morts m’ont parlé, Leur silence infini m’enseigne le durable. Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé, J’ai bâti ma maison pensive sur leur sable.

—Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux, Me jette, les yeux clos, un long regard farouche; Le vent de la parole emplit encor ma bouche, L’univers fugitif s’insère dans mes yeux.

Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre A toujours occuper, par vos muets soupirs, La race des vivants, qui cherche à se défendre Contre le temps, qu’on voit déjà se rétrécir;

Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres. Je ressemble au passé et vous à l’avenir. On ne possède bien que ce qu’on peut attendre: Je suis morte déjà, puisque je dois mourir…