Les vivants et les morts
Vous Emplissez Ma Vie
Nous ne serons jamais une seule momie Sous l’antique désert et les palmiers heureux… MALLARME.
Vous emplissez ma vie et vous êtes ailleurs, Votre esprit loin du mien voit se lever l’aurore; Vous êtes tout mêlé au monde extérieur, Quand je ne l’entends plus, votre voix parle encore.
Mon coeur à votre coeur toujours communicant, Se représente avec un dévorant délice Le pain qui vous nourrit, l’eau vous désaltérant, L’air que vous respirez, et qui seul m’est propice.
Mon coeur toujours tendu et prolongé vers vous Ressemble par l’effort à ces rades marines Qui jettent sur les flots un bras triste et jaloux Vers les dansants vaisseaux qu’entraînent les ondines.
—Tu vis, et c’est cela ton radieux péché! Je le sens bien, ta vie est la cible éclatante Que vise mon angoisse avide et haletante; Je rêve d’un désert où ton doux front, penché, Souffrirait avec moi la soif et la famine… —O mon cher diamant, je suis la sombre mine Qui souhaite garder ton noble éclat caché!
Est-ce donc pour mourir que je t’ai recherché?
AINSI LES JOURS ONT FUI…
Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent; Je n’ai pas vu passer les mois et les saisons; Je cherchais seulement si l’année assez prompte Apporterait un peu de calme à ma raison.
J’ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse Qu’un océan d’amour se desséchât sur moi; Je ne pouvais prévoir à quelle heure s’abaisse Le soleil effrayant des douloureux émois.
Enfant, j’avais lutté contre les destinées Avec l’élan du flux et du reflux des mers; Mais une âme trop lasse est surtout étonnée: Je ne m’évadais pas de cet anneau de fer.
—J’ai su que rien ici n’est donné à nous-même, Qu’on est un mendiant du jour où l’on est né, Que la soif se guérit sur les lèvres qu’on aime, Que notre coeur ne bat qu’en un corps éloigné.
J’ai construit jusqu’aux cieux la tour de ma détresse, N’interrompant jamais cet épuisant labeur; Il reluit de désirs, il brûle de caresses, Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs;
Et maintenant, debout sous l’azur qui m’écoute, Je vois, dans un triomphe à l’aurore pareil, Ma féconde douleur se dresser sur ma route Comme un haut monument baigné par le soleil.
Et je suis aujourd’hui, au centre de ma tâche, Une contrée où luit un éternel été; Et pour ceux qui sont las, désespérés ou lâches, Une eau pleine d’amour, de force et de gaîté;
Seul le dôme des nuits, funèbre comme un temple, Que j’ai pris à témoin dans des deuils enflammés, N’ignore pas mon coeur héroïque, et contemple La morte que je suis, qui vous a tant aimé…