Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 23 sur 50

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Les vivants et les morts

Un Automne A Venise

Ah! la douceur d’ouvrir, dans un matin d’automne, Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni, Que la chaleur d’argent éclabousse et sillonne, Les volets peints en noir du palais Manzoni!

Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose Font un cercle odorant au puits vénitien, Et sur les blancs balcons indolemment repose Le frais, le calme azur, juvénile, ancien!

Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre, Sous la terrasse où traîne un damas orangé! On n’entend pas frémir Venise aventurière, On ne voit pas languir son marbre submergé…

—Qu’importe si là-bas Torcello des lagunes Communique aux flots bleus sa pâmoison d’argent, Si Murano, rêveuse ainsi qu’un clair de lune, Semble un vase irisé d’où monte un tendre chant!

Qu’importe si là-bas le rose cimetière, Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs, Semble implorer encor la divine lumière Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir;

Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire, Où l’air est suspendu comme un plus doux climat, Dans une gloire d’or les langoureux navires Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts;

Si, plein de jeunes gens, le couvent d’Arménie Couleur de frais piment, de pourpre, de corail, Semble exhaler au soir une plainte infinie Vers quelque asiatique et savoureux sérail;

Si, brûlant de plaisir et de mélancolie, Une fille, vendant des oeillets, va, mêlant Le poivre de l’Espagne au sucre d’Italie, Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent!

—Je ne quitterai pas ce petit puits paisible, Cet espalier par qui mon coeur est abrité; Qu’Eros pour ces poignards retrouve une autre cible, Mon céleste désir n’a pas de volupté!…

 

VA PRIER DANS SAINT-MARC…

Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse; Le temple de Byzance est sensible au péché; Un parfum de benjoin, d’ambre, de tubéreuse, Glisse des frais arceaux et des balcons penchés.

Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie; Les pigeons assemblés sur la façade en or Protègent les transports de la mélancolie, Et les anges des cieux sont plus cléments encor.

Va prier dans Saint-Marc; les dalles, les rosaces Ont l’éclat des bijoux et des tapis persans; Depuis plus de mille ans dans ce palais s’entassent Les profanes souhaits parfumés par l’encens.

Vois, sous leurs châles noirs, les tendres suppliantes Joindre des doigts brûlants et songer doucement. Divine pauvreté! cet Alhambra les tente Moins que les cabarets où boivent leurs amants!

Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des Evangiles Marche, les bras ouverts, dans de blonds paradis. On entend les bateaux qui partent pour les îles, Et les pigeons frémir au canon de midi.

Des mosaïques d’or, limpides alvéoles, Glisse un mystique miel, lumineux, épicé; Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles Entraînent mollement les couples exaucés…

—Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante! O jardin des langueurs, ô porte d’Orient! Courtisane des Grecs, sultane agonisante, Turban d’or et d’émail sous l’azur défaillant!

Tu joins l’odeur de l’ambre aux fastes exotiques, Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés, Comme aux rives en feu des mers asiatiques, La Basilique où dort sainte Pasiphaé!…

 

LA MESSE DE L’AURORE A VENISE

Des femmes de Venise, au lever du soleil, Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase; Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeils Semblent de noirs pavots dans un sublime vase.

—Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins, Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes, Qui, pour vous adorer, désertent ce matin Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?

Si leur coeur délicat souffre de volupté, Si leur amour est triste, inquiet ou coupable, Si leurs vagues esprits, enflammés par l’été, Rêvent du frais torrent des baisers délectables,

Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu? Tout en vous implorant, elles n’entendent qu’elles, Et pensent que l’éclat allongé de vos yeux Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.

—Ah! quel que soit le mal qu’elles portent vers vous, Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie, Comblez d’enchantement leurs bras et leurs genoux, Puisque l’on ne guérit jamais que par la joie…