Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 36 sur 50

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Les vivants et les morts

Un Soir A Londres

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Les parfums vont en promenade Sur l’air brumeux, Une âme ennuyée et malade Flotte comme eux.

Les rhododendrons des pelouses, D’un lourd éclat, Semblent des collines d’arbouses Et d’ananas.

Un temple grec dans le feuillage Semble un secret, Où Vénus voile son visage Dans ses doigts frais.

O petit fronton d’Ionie, Que tu me plais, Dans la langoureuse agonie D’un soir anglais!

Je t’enlace, je veux suspendre A ta beauté, Mon coeur, ce rosier le plus tendre De tout l’été.

—Mais sur tant de langueur divine Quel souffle prompt? Je respire l’odeur saline, Et le goudron!

C’est le parfum qui vient d’Irlande, C’est le vent, c’est L’odeur des Indes, qu’enguirlande L’air écossais!

—O toi qui romps, écartes, creuses Le ciel d’airain, Rapide odeur aventureuse Du vent marin,

Va consoler, dans le Musée Au beau renom, La divine frise offensée Du Parthénon!

Va porter l’odeur des jonquilles, Du raisin sec, Aux vierges tenant les faucilles Et le vin grec.

—Cavalerie athénienne, O jeunes gens! Guirlande héroïque et païenne Du ciel d’argent;

Miel condensé de la nature, O cire d’or, Gestes joyeux, sainte Ecriture, Céleste accord!

Phalange altière et sans seconde, O rire ailé, Bandeau royal au front du monde, Coeur déroulé,

Prenez votre place éternelle, Votre splendeur, Dans l’infini de ma prunelle Et de mon coeur…

—Une maison de brique rouge Tremble sur l’eau, On entend un oiseau qui bouge Dans le sureau.

Quelle céleste main fait fondre La brume et l’or Des nébuleux matins de Londres Et de Windsor?

Des chevreuils, des biches, en bande, D’un pied dressé Semblent rôder dans la légende Et le passé.

La pluie attache sa guirlande Au bois en fleur: —Ecoute, il semble qu’on entende Battre le coeur

De l’intrépide Juliette, Ivre d’été, Qui bondit, sanglote, halette De volupté;

De Juliette qui s’étonne D’être, en ces lieux, Plus amoureuse qu’à Vérone Près des ifs bleus.

—Tout tremble, s’exalte, soupire; Ardent émoi. O Juliette de Shakspeare, Comprenez-moi!…