Les vivants et les morts
Chapitre III
LES ELEVATIONS
Nous avons l’expérience de notre éternité. SPINOZA.
LA PRIÈRE
Comment vous aborder, redoutable prière? Ce qu’il faudrait, mon Dieu, c’est ne rien demander Qui n’ait votre impalpable et pensive lumière, Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.
Qu’est-ce qui prie en moi, qu’est-ce qui vous implore, N’est-ce pas ce désir qui ne s’est jamais tu, Et qui, ayant lassé tous les échos sonores, Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu?
J’ai peur qu’on vous offense au fond des calmes sphères Par le besoin que l’homme a d’être contenté, Par cette pesanteur vers ce que l’on préfère, Par l’exaltation de toute faculté!
Il faudrait le formel et morne sacrifice, Le désert refusant la rosée et le vent, L’extase aux yeux noyés, renonçant au délice De toucher à la mort avec un coeur vivant.
Aussi je n’ose rien demander à l’espace, Je sais que la prière est un pressant amour Qui, comme l’épervier sur le troupeau qui passe, Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd!
Rien n’est pur, rien n’est bon dans le souhait des êtres, Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot, Ivresse d’absorber, de croître et de connaître, Inguérissable attrait de la soif et de l’eau!
Les puissants animaux, désolés et sublimes, Qui dardent dans mon coeur leurs voeux déchus, divins, Ne me laisseront pas monter jusqu’à vos cimes Sans que mon être entier ait apaisé leur faim!
Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours? Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines Quand il faut plus de place à mon extrême amour;
Mais je n’offre jamais qu’une âme inassouvie Qui vous exige ainsi qu’un plus vaste pouvoir, Et qui, dépassant l’air, les formes et la vie, Poursuit jusqu’en vous-même un éclatant savoir.
Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles Où nous luttons, mêlés de constance et d’exil, Accoutumés au sol et tentés par les ailes, Absents de nous déjà, et vers vous en péril…
—Être toujours vaincu et ne pouvoir l’admettre, Ne pas donner au sort notre consentement, Et, quand de toute part la mort monte et pénètre, Rire comme la mer en son blanc flamboiement!
Persévérer en soi malgré l’ardeur nouvelle, Malgré l’arrachement et la mobilité, Et sentir je ne sais quelle vie éternelle Jaillir du seul effort humain d’avoir été.
Avoir toujours cherché, pressenti l’impossible Comme un sûr continent épandu et dissous; Et partout exigé un amour réversible, Qui fait que l’onde aussi aurait eu soif de nous;
Errer dans les matins soulevés et bachiques Qui semblent pleins de temps, d’espoir, de chauds conseils Et ne plus leur livrer son âme nostalgique Puisqu’aucun coeur ne bat derrière le soleil;
Avoir vu peu à peu s’assombrir la nature Sans pouvoir discerner, au long des frais matins, Si c’est dans le regard ou les vastes verdures Que le flambeau vivace et prudent s’est éteint;
N’avoir jamais voulu mettre aucune défense Entre sa libre vie et votre volonté, Afin que votre active et confuse présence Y jette son tumulte et son infinité;
Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques, L’appétit matinal et joyeux de la mort, Et senti que la vie allégée et mystique Fuyait vers quelque appel venu d’un autre bord,
Enfin, avoir porté la douleur exemplaire, L’amour par qui l’on voit, l’on comprend et l’on sait, Et vivre désormais dans le regret austère De n’avoir pu mourir quand on se surpassait,
Voyez si ce n’est pas la plus pesante image De l’âme se traînant jusqu’à votre inconnu, Et, soulevant déjà l’éboulement des âges, Vous présentant l’esprit comme un diamant nu.
—Être un tigre blessé, qui s’allonge et qui saigne Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d’être sauvé… J’ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent: La sainteté n’est pas de vous avoir trouvé!…
O MONDE! NOUS PASSONS…
Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait le dieu… EURIPIDE.
O monde! nous passons sous ta voûte infinie, Ayant tout rabaissé jusqu’à notre raison. Les calmes lois, l’espoir paisible, les maisons Sont une forteresse endormante et bénie.
Nous allons sans jamais trouver l’essentiel De la terrible énigme à nos yeux suspendue; Et détournant leurs yeux prudents de l’étendue, Les hommes au front bas ont oublié le ciel.
—Mais quelques-uns n’ont pas cette humble conscience; Ils n’ont pas accepté de leur commun destin Ces résignations, cet oubli, ce dédain, Qui leur permet d’errer avec indifférence.
Toujours interrogeant l’espace et les chemins, Cherchant leur mission ou bien leur jouissance, Ils se sentent, avec une sombre puissance, Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains!
Ils connaissent la paix alors qu’ils accomplissent Ces tâches du désir qu’ils savent assumer; Le danger d’espérer, le courage d’aimer Leur imposent un grave et glorieux supplice.
Ceux-là n’ont pas de frein, ils ont reçu des dieux Un ordre séculaire, excessif, unanime; Par delà les torrents, par delà les abîmes, Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.
Ils vont. L’air, les printemps, les vents les encouragent. Toute force et tout bien agit et bout en eux, Leur coeur est clair alors qu’il est tempétueux, Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.
—Seigneur, vous m’avez dit d’être ce pèlerin Qui s’épuise et pourtant que jamais rien n’entrave; Vous m’avez infusé le chant du tambourin, L’éclat de la cymbale et l’écume des gaves;
Pour prix de ma fatigue et d’un cri sans écho, Vous m’avez accordé plus de peines qu’aux autres; Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau, Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres!
Mais quelquefois le soir, quand l’univers s’est tu, Quand, rompu par l’effort, le peuple humain sommeille, Vous m’ouvrez dans l’espace un chemin revêtu Du blanc scintillement des stellaires abeilles. J’assemble sous mes mains les paradis perdus; Un musical silence éclate à mon oreille; Mon âme ressent tout sans en être étonnée, Le serpent sous mon pied a sa tête inclinée. Je touche un fruit secret que plus rien ne défend, Et vous êtes mon Dieu, et je suis votre enfant…
MON DIEU, JE NE SAIS RIEN…
Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre Au delà de l’appui et du secours humain, Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre, Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.
Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connaître, Mais mon courage est vif et mon corps fatigué, Un grand désir suffit à vous faire renaître, Je vous possède enfin puisque vous me manquez!
Les lumineux climats d’où sont venus mes pères Ne me préparaient pas à m’approcher de vous, Mais on est votre enfant dès que l’on désespère Et quand l’intelligence à plier se résout.
J’ai longtemps recherché le somptueux prodige D’un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois: La profondeur est close au prix de mon vertige, Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi.
Ni les eaux, ni le feu, ni l’air ne vous célèbrent Autant que mon inerte, actif et vaste amour; La lumière est en moi, j’erre dans les ténèbres Quand mes yeux sont voilés par la clarté du jour!
Jamais un être humain avec plus de constance N’a tenté de vous joindre et d’échapper à soi. Au travers des désirs et de leur turbulence, J’ai cherché le moment où l’on vous aperçoit.
—Je vous ai vu au bord de ces païens rivages Où les temples ouverts, envahis par l’été, Maintiennent dans le temps, avec un long courage, De votre aspect changeant la multiple unité.
Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime, Effaçant ses contours, arrachant ses liens, Semble un compact éther aspiré par les cimes Et gagne le sommet de monts cornéliens.
Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu’un pâle orage, Etend à l’infini le désert de ses toits, Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages, Se traînent sans trouver vos véritables lois.
Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles, De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix, Qui, s’efforçant toujours au delà du possible Ont le zèle offensé d’un héros contrefait.
Je vous vois, quand un corps craintif va se résoudre A saisir le bonheur suave et malfaisant; Quand le plaisir au coeur roule comme la foudre Et semble un meurtrier qui console en tuant!
C’est vous qui rayonnez avec les douze apôtres Dans les gémissements, les appels et les cris, Dans un être éperdu qu’on sépare de l’autre, Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l’esprit;
Dans ces regards accrus que la douleur tenaille: Athlètes enchaînés où vient perler le sang, Terribles yeux, frappés ainsi que des médailles Où l’on voit la beauté d’un mort ou d’un absent!
—Seigneur, vous l’entendez, je n’ai pas d’autre offrande Que ces pourpres charbons retirés des enfers, Depuis longtemps l’eau vive et l’agreste guirlande S’échappaient de mes bras, épars comme un désert.
Mais ce que je vous donne est le soupir des âges; L’orgueil désabusé porte la corde au cou; Et ma simple présence est comme un clair présage Qu’un siècle plus gonflé veut s’écouler en vous.
Ce n’est pas la langueur, ce n’est pas la faiblesse Qui me fait vous louer et vers vous me conduit, Mais l’exaltant soleil, comblé de mes caresses, Quand mon esprit souffrait l’a laissé dans la nuit.
—J’ai vu que tout priait, le désir et la plainte, Que les regards priaient en se cherchant entre eux, Que les emportements, le délire et l’étreinte Sont la tentation que nous avons de Dieu.
Je ne puis l’expliquer, mais votre éclat suprême Semble être mon reflet au lac d’un paradis, Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même, Sur la route où mon corps par l’ombre était grandi;
C’est toujours soi qu’on cherche en croyant qu’on s’évade, On voudrait reposer entre ses bras bénis; Votre amour et le mien jamais ne rétrogradent, Et je m’entoure enfin de mon coeur infini…
Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable, Tout le poids de la vie est retenu au sol, Mais la flèche du coeur va vers l’inconnaissable Et l’esprit ébloui accompagne ce vol;
Je ne veux plus revoir ce trop humain désastre Qui m’avait assourdie et me crevait les yeux; Ces nuits où la douleur m’apparentait aux astres, Par l’effort éloigné, vain et silencieux;
La détresse a besoin d’une immense étendue, D’une voûte où l’amour coule jusqu’aux deux bords; Une ardeur sans espoir n’est plus interrompue, Et l’espace est moins haut que son plaintif essor.
C’est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre, Délaissant ma raison comme un trop faible ami, Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère, Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…