Les vivants et les morts
La Musique de Chopin
Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin.
Le vent d’automne, usant sa rude passion, Elague le jardin et disperse les fleurs, Et les arbres, emplis de force et de fureur, Avec des mouvements de dénégation Refusent d’écouter ce sombre séducteur…
Une humidité terne, éplorée, abattue, Enveloppe l’étang, se suspend aux statues, Rôde ainsi qu’une lente et romanesque amante. La nue est alourdie et pourtant plus distante. Le vent, comme un torrent déversé dans l’allée, Roule avec une voix cristalline et fêlée Des graviers reluisants et des pommes de pin… Et, dans la maison froide où je rentre soudain, Un prélude houleux et grave de Chopin, Profond comme la mer immense et remuée, Pousse jusqu’en mon coeur ses sonores nuées! —O sanglots de Chopin, ô brisements du coeur, Pathétiques sommets saignant au crépuscule, Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs Dans les roseaux altiers de la froide Vistule! Soupirs! Gémissements! Paysages du pôle Qu’entr’ouvre le boulet d’un soleil rouge et rond, Noir cachet de la foudre au coeur chenu des saules, Tristesse de la plaine et des cris du héron! O Chopin, votre voix, qui reproche et réclame, Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes; Vous êtes le martyr sur le gibet divin; Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin; Toute offense a meurtri votre coeur adorable; La mer se plaint en vous et arrache les sables, Chopin! Et nous pleurons les bonheurs refusés, Tandis que votre sombre et musicale rage S’étend, sur l’horizon chargé de lourds nuages, Comme un grand crucifix de cris entre-croisés!
TU RESSEMBLES A LA MUSIQUE…
Tu ressembles à la musique Par la détresse du regard, Par l’égarement nostalgique De ton sourire humble et hagard;
Les plus avides mélodies Qui me boivent le sang du coeur, N’ont pas de forces plus hardies Que ta faiblesse et ta pâleur.
Les lumières dans les églises Ont le même rayonnement Que ton visage, où je me grise Du goût d’un nouveau sacrement.
—Tu n’es qu’un enfant qui défaille, Mais, par les rêves de mon coeur, Tu ressembles à la bataille, A Jésus parmi les docteurs, Aux héros morts sous les murailles, A tout ce qui lutte et tressaille, Au Cid sur un cheval dansant, Au martyr dans le Colisée. Sur qui la bête, harassée, Passe, comme un linge apaisant Tout trempé d’amour et de sang, Sa langue calme et reposée…
JE T’AIME ET CEPENDANT…
Si vous m’aimez, dites combien vous m’aimez… SHAKESPEARE (Antoine et Cléopâtre).
Je t’aime, et cependant, jamais tes ennemis Contre ton doux esprit ne se seraient permis La lucide, subtile et lâche violence Que mon amour pour toi exerçait en silence. Je t’aime et, dans mon coeur, je t’ai fait tant de tort Que tu fus un instant devant moi comme un mort, Comme un supplicié que la foule abandonne, A qui sa mère, enfin, ne veut pas qu’on pardonne… J’ai méprisé ta joie, ta peine, ton labeur, Ta tristesse, ta paix, ton courage et ta peur, Et jusqu’au sang charmant dont je vis par tes veines. Mes yeux ne voyaient pas où finirait ma haine; Mais j’ai fait tout ce mal pour ne pas défaillir Du seul enchantement de ton clair souvenir; Pour pouvoir vivre encor, sans gémir dans l’extase Que tu sois ce parfum et que tu sois ce vase; Pour respirer un peu, sans que le jour et l’air M’assaillent de tes yeux plus brisants que la mer; J’ai fait ce mal pour mieux pouvoir, dans mon refuge, Scruter le fond soumis de mon coeur qui te juge, Car moi qui te voulais enchaîné dans les rangs, Courbé comme un captif sous les yeux du tyran, Je presse dans mes mains, si hautaines, si graves, Tes pieds humbles et doux qui sont tes deux esclaves…