L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 1 sur 35

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L'odeur du café

Grands faucons, noirs compagnons

de mes songes

qu’avez-vous fait du paysage ? qu’avez-vous fait de mon enfance ?

J.F. BRIERRE

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Première partie

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CHAPITRE 1

 

La galerie

 

L’été 63

 

J’ai passé mon enfance à Petit-Goâve, à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Si vous prenez la Nationale Sud, c’est un peu après le terrible morne Tapion. Laissez rouler votre camion (on voyage en camion, bien sûr) jusqu’aux casernes (jaune feu), tournez tranquillement à gauche, une légère pente à grimper, et essayez de vous arrêter au 88 de la rue Lamarre.

Il est fort possible que vous voyiez, assis sur la galerie, une vieille dame au visage serein et souriant à côté d’un petit garçon de dix ans. La vieille dame c’est ma grand-mère. Il faut l’appeler Da. Da tout court. L’enfant, c’est moi. Et c’est l’été 63.

 

De fortes fièvres

 

Quand on y pense bien, il ne s’est rien passé durant cet été, sinon que j’ai eu dix ans. Il faut dire que j’ai été un peu malade, j’ai eu de fortes fièvres, et c’est pour cela que vous m’avez trouvé tranquillement assis aux pieds de ma grand-mère. Selon le bon docteur Cayemitte (un beau nom de fruit tropical), je devais garder le lit durant toutes les grandes vacances. Da m’a permis de rester sur la galerie à écouter les cris fous de mes copains qui jouent au football, tout à côté, dans le parc à bestiaux. L’odeur du fumier me monte aux narines.

 

Le paysage

 

On dirait un dessin de peintre naïf avec, au loin, de grosses montagnes chauves et fumantes. Là-haut, les paysans ramassent le bois sec pour le brûler. Je distingue les silhouettes d’un homme, d’une femme et de trois enfants dans le coin du vieux morne. L’homme est en train de faire un feu à trois pas de sa maison, une petite chaumière avec une porte et deux fenêtres. La femme vient de rentrer dans la maison d’où elle ressort immédiatement pour aller se placer devant l’homme. Elle lui parle en faisant de grands gestes avec les bras. Une fumée noire et épaisse monte vers un ciel bleu clair. L’homme ramasse un paquet de brindilles qu’il jette dans le feu. La flamme devient plus vive. Les enfants courent tout autour de la maison. La femme les fait entrer et retourne de nouveau vers l’homme. Le feu est entre eux deux.

Je raconte tout cela à Da. Il faut dire que je raconte tout à Da. Da dit que j’ai un œil d’aigle.

 

La mer

 

Je n’ai qu’à me tourner pour voir un soleil rouge plonger doucement dans la mer turquoise. La mer des Caraïbes se trouve au bout de ma rue. Je la vois scintiller entre les cocotiers, derrière les casernes.

Vent

 

Je sens parfois, tard l’après-midi, le souffle de l’alizé dans mon cou. Un vent léger qui soulève à peine la poussière de la rue et, quelquefois, les robes noires des paysannes qui descendent des mornes avec un sac de charbon en équilibre sur la tête.

 

Un liquide jaune

 

Une fois, une paysanne s’est arrêtée presque devant notre galerie. Elle a écarté ses jambes maigres sous la robe noire et un puissant jet de liquide jaune a suivi le mouvement. Elle a relevé légèrement sa robe tout en regardant droit devant elle. Le sac de charbon n’a pas bougé.

Un fou rire.

 

Chien

 

Nous avons un chien, mais il est si maigre et si laid que je fais semblant de ne pas le connaître. Il a eu un accident et depuis, il a une drôle de démarche. On dirait qu’il porte des chaussures à talons hauts, et qu’il a adopté la démarche prudente et élégante des vieilles dames qui reviennent de l’église. On l’appelle Marquis, mais mes amis le surnomment madame la marquise.

La bicyclette rouge

 

Cet été encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rêvée. La bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n’aurais pas pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge.

 

La fugue

 

L’été dernier, j’avais volé une bicyclette, la bicyclette de Montilas, le forgeron, juste devant chez lui. La bicyclette était appuyée contre un arbre, près de la bibliothèque communale. À l’ombre. On aurait dit que cette vieille bicyclette attendait quelqu’un pour filer vers le sud. Je l’ai enfourchée doucement et j’ai roulé devant moi jusqu’à la Petite Guinée en passant derrière l’église. Il y a une légère pente à descendre. Et la bicyclette de Montilas était bien huilée. La poitrine au vent, sans chemise (je l’ai attachée à ma taille), je n’ai pas vu le temps passer. C’est la première fois que je vais si loin dans cette direction. Quand je suis revenu, le soleil était à moitié dans la mer. Da m’attendait, debout sur la galerie.

 

Robe jaune

 

Je ne l’ai pas vue venir. Elle est arrivée dans mon dos, comme toujours. Elle revenait de la messe d’après-midi avec sa mère. Vava habite en haut de la pente. Elle porte une robe jaune. Comme la fièvre du même nom.

 

Cerf-volant

 

Je la regarde longuement. Sa mère lui tient fermement la main. Je compte le nombre de pas qu’il lui faut pour arriver chez elle. Des fois, elle me donne l’impression d’être un cerf-volant au-dessus des arbres. Le fil est invisible.

 

La rue

 

Notre rue n’est pas droite. Elle court comme un cobra aveuglé par le soleil. Elle part des casernes pour s’arrêter brutalement au pied de la Croix du Jubilée. C’est une rue de spéculateurs qui achètent du café ou du sisal aux paysans. Le samedi, c’est jour de marché. Une vraie fourmilière. Les gens viennent des douze sections rurales environnantes qui forment le district de Petit-Goâve. Ils vont pieds nus avec un large chapeau de paille sur la tête. Les mulets les précèdent, chargés de sacs de café. Bien avant le lever du soleil, on entend un vacarme dans la rue. Les bêtes piaffent. Les hommes hurlent. Les femmes crient, Da se lève tôt, le samedi, pour leur préparer du café. Un café très noir.

 

La pêche Les femmes vendent des œufs, des légumes, des fruits, du lait pour s’acheter du sel, du sucre, du savon ou de l’huile. Marquis, mon chien, adore circuler dans la foule et me ramener, dans sa gueule, un morceau de savon ou un poisson. Il le dépose près de moi, me regarde de ses yeux doux avant de retourner brusquement à la pêche.

 

Le café des Palmes

 

Le meilleur café, d’après Da, est le café de la région des Palmes. En tout cas, c’est ce qu’elle boit toujours. Da ne peut plus acheter du café en très grande quantité, comme autrefois. Nous avons fait faillite, il y a une dizaine d’années, bien avant la mort de mon grand-père. Malgré tout, les paysans continuent à offrir à Da de lui vendre du café. Quand ils voient qu’elle n’a pas d’argent, ils déposent sur la galerie un demi-sac de café en grains. Da regarde ailleurs et ils s’en vont sans se faire payer. Ce café va durer une semaine parce que Da en offre à tout le monde.

 

Le paradis

 

Un jour, j’ai demandé à Da de m’expliquer le paradis. Elle m’a montré sa cafetière. C’est le café des Palmes que Da préfère, surtout à cause de son odeur. L’odeur du café des Palmes. Da ferme les yeux. Moi, l’odeur me donne des vertiges.

Le tabac

 

Toutes les paysannes fument la pipe, une petite pipe en terre cuite rouge. De grandes feuilles de tabac séchées qu’elles frottent entre leurs paumes pour en faire de la poudre. Elles fument leur pipe sous de larges chapeaux de paille.

 

La tasse bleue

 

Da est assise sur une grosse chaise avec, à ses pieds, une cafetière. Je ne suis pas loin d’elle, couché sur le ventre à regarder les fourmis.

Les gens s’arrêtent, de temps en temps, pour parler à Da.

— Comment ça va, Da ?

— Très bien, Absalom.

— Et le corps, Da ?

— Grâce à Dieu, ça va… Une gorgée de café, Absalom ?

— Je ne refuserai pas, Da.

Le visage fermé d’Absalom en train de humer le café. Il le boit lentement et fait claquer sa langue de temps en temps. La petite tasse bleue que Da réserve aux initiés. La dernière gorgée. Absalom soupire, Da sourit. Il rend la tasse et remercie Da en soulevant son chapeau.

 

Les fourmis La galerie est pavée de briques jaunes. Dans les interstices vivent des colonies de fourmis. Il y a les petites fourmis noires, gaies et un peu folles. Les fourmis rouges, cruelles et carnivores. Et les pires, les fourmis ailées.

Sur ma gauche : une libellule couverte de fourmis.

 

Sans os

 

J’ai un corps élastique. Je peux l’allonger, le raccourcir, le gonfler ou l’aplatir comme je veux. Mais généralement, j’ai un long corps sans os (comme une anguille). Quand on veut m’attraper, je glisse entre les doigts.

— Qu’est-ce que tu as à te tortiller comme ça ? me demande Da.

— J’ai envie d’aller là-bas.

— Tu sais que tu es malade.

— Juste les regarder.

— Pas plus d’une heure alors.

Je file vers le parc communal.

 

Le parc communal

 

C’est une place où les paysans attachent leurs chevaux quand ils descendent au marché. Au vrai, ils les laissent au vieil Oginé qui s’occupe de leur trouver un bon coin dans le parc. Il leur apporte du foin en quantité et leur donne à boire quand le soleil est au zénith. La plupart de ces chevaux ont le dos couvert de plaies. Oginé frotte vigoureusement leur dos avec une brosse avant de poser de grandes feuilles sur leurs plaies vives. Les bêtes se laissent faire sans broncher. C’est Oginé, le gardien du parc. On lui donne quelque chose (de l’argent ou des fruits) et il nous laisse jouer au football à côté des animaux. L’odeur du fumier m’indispose chaque fois. Je m’agrippe à l’encolure d’un cheval. Le cheval a l’œil gauche garni de mouches (de petites mouches vertes). Malgré tout, je ne bougerai pas de là. J’attendrai la fin du match.

 

Les bêtes

 

Les bêtes sont dangereuses. Il faut surtout surveiller celles qui font semblant de dormir. L’année dernière, Auguste a reçu un coup de sabot à l’estomac. C’était au début des vacances. Il a passé tout le mois de juillet couché dans un lit. Sa mère lui a mis des dizaines de petites sangsues sur l’estomac pour sucer le mauvais sang. Dès qu’elle tournait le dos, Auguste avalait les sangsues une par une. Il ne faut jamais se mettre derrière une bête. C’est ce que Da me dit chaque fois que je vais au parc.

 

Jeu

 

Il fait presque noir et ils continuent à jouer dans le parc. Ils ne s’arrêteront que lorsqu’il fera tout à fait noir et que personne ne pourra voir le ballon. Une fois, on a continué malgré l’obscurité. C’est toujours comme ça dans les premiers jours de l’été. On a envie d’aller au bout de tout.

 

La nuit Da aime veiller tard. Une fois, elle a vu Gédéon, suivi de son chien blanc, qui se dirigeait du côté de la rivière. Et cela, un mois après la mort de Gédéon. Da n’a peur de rien. Elle a même appelé Gédéon qui se cachait derrière un grand chapeau de paille. Il a murmuré quelque chose que Da n’a pas compris.

C’était bien Gédéon puisque son chien le suivait.

 

Vieux os

 

Da est rentrée faire du café neuf. Je crois bien qu’on fera de vieux os, ce soir. Da me racontera toutes sortes d’histoires de zombies, de loups-garous et de diablesses jusqu’à ce que je m’endorme. Je me réveille, toujours étonné d’être dans mon lit. J’adore m’endormir ainsi, la tête sur les genoux de Da qui me raconte ses histoires terrifiantes. Un soir, Da m’a demandé de rentrer me coucher un peu plus tôt que d’habitude. Elle voulait être seule. Moi, je sais toujours quand Da veut être seule. Je voulais être avec elle, alors j’ai fait semblant de rentrer pour revenir ensuite sur la galerie. Je me suis couché dans un coin sombre, près de l’ancienne balance de café. Da ne m’a pas vu. Je la regardais dans le noir. Ses yeux brillaient et elle regardait le ciel. On dirait qu’elle essayait de compter les étoiles. Finalement, je me suis endormi. Et quand je me suis réveillé, j’étais seul sur la galerie. Toutes les portes étaient fermées et il n’y avait personne dans la rue. C’était la pleine nuit. Je pensais que j’étais dans mon lit et que je faisais un cauchemar. Je me suis levé, les yeux ouverts. On peut faire ça aussi dans un rêve. Alors j’ai frappé ma tête contre la balance pour voir si j’allais avoir mal. Je me suis cogné trop fort. J’ai eu une douleur aiguë. J’ai hurlé, ce qui a réveillé Da. Elle m’a ouvert la porte. À peine a-t-on refermé la grande porte qu’on a entendu passer, dans un grand coup de vent, un cheval au galop.

Tout le monde, à Petit-Goâve, sait que Passilus se transforme en cheval après minuit.

 

La galerie

 

Vers deux heures de n’importe quel après-midi d’été, Da arrose la galerie. Elle pose une grande cuvette blanche remplie d’eau sur un des plateaux de la balance et, à l’aide d’un petit seau en plastique, elle jette l’eau sur la galerie, d’un coup sec du poignet. Avec un torchon, elle nettoie plus attentivement les coins. Les briques deviennent immédiatement brillantes comme des sous neufs. J’aime m’allonger sur la galerie fraîche pour regarder les colonnes de fourmis noyées dans les fentes des briques. Avec un brin d’herbe, je tente d’en sauver quelques-unes. Les fourmis ne nagent pas. Elles se laissent emporter par le courant jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’agripper quelque part. Je peux les suivre comme ça pendant des heures.

Da boit son café. J’observe les fourmis. Le temps n’existe pas.

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