L'odeur du café
Chapitre 11 · Le destin
Le marchand de foin
L’après-midi, j’aime m’asseoir avec Da sur la galerie. Parfois, Da et moi, on ne dit rien jusqu’à ce que quelqu’un vienne à passer. Odilon pousse son âne avec un vieux bâton plein de nœuds. Odilon vend du foin pour les chevaux. Chaque après-midi, vers cinq heures, il va voir Oginé qui lui achète un paquet de foin. Da salue toujours cérémonieusement Odilon.
— Tu sais qui est cet homme ?
— Oui, Da, c’est le marchand de foin.
— Il n’a pas toujours été marchand de foin. Du temps que j’étais jeune fille, Odilon passait pour être le plus bel homme de Petit-Goâve. Toutes les jeunes filles étaient plus ou moins amoureuses de lui.
— Même toi, Da ?
— Même moi, mais Odilon est allé plus loin avec Ernestine. Ernestine est tombée enceinte. Et pour ne pas se marier avec elle, Odilon s’est sauvé à Port-au-Prince.
— Et pris de remords, il est revenu se marier après la naissance de l’enfant.
— Non, il n’aurait pas pu se marier avec Ernestine puisque celle-ci est morte de honte. Le père d’Ernestine, un certain Mabial, un homme des Palmes, avait juré qu’Odilon reviendrait mendier à Petit-Goâve. Quelques années plus tard, Samson est allé à Port-au-Prince et il a vu Odilon qui était devenu un monsieur à la capitale. Le père d’Ernestine n’a pas bronché. Il était assis sur sa galerie quand Samson a lancé la nouvelle. Il n’a rien dit. Thérèse, sa femme, a simplement murmuré : « C’est comme ça, il engrosse ma fille et va faire le beau à Port-au-Prince. » Mabial n’a pas desserré les dents. Thérèse s’est mise à pleurer et est rentrée dans la maison.
— Et c’est tout, Da ?
— Les années ont passé et un beau jour, Odilon est revenu avec le même costume qu’il portait quand il a quitté Petit-Goâve. Il racontait qu’il avait fait fortune dans la banane avec la Mac Donald Fruit Company et qu’il avait fait faillite quand la compagnie a dû quitter le pays. Il n’avait pas un sou et, naturellement, plus un seul ami. Voyant qu’il allait crever à Port-au-Prince, il a préféré venir mourir chez lui, là où tout le monde le connaît. Quand il est arrivé à Petit-Goâve, il était si maigre que personne ne l’a reconnu. Il se tenait debout près du marché quand Thérèse l’a vu pour la première fois depuis son retour. Elle lui a sauté dessus en lui martelant la poitrine de petits coups secs. Les gens qui étaient tout près se sont empressés de les séparer. Ils voulaient empêcher Thérèse de tuer un pauvre diable sans défense. Thérèse était si hystérique qu’elle n’arrivait pas à prononcer un mot. Quand elle a pu parler, elle a juste murmuré : « C’est Odilon… Odilon Lauredan. » Puis, elle s’est évanouie. Les gens ont commencé à entourer Odilon et il a raconté son histoire. Quand il a eu fini, les gens sont repartis sans dire un mot. Odilon a commencé par dormir au marché, dans le quartier des marchandes de poisson. Il sentait le poisson à longueur de journée. Un jour, Thérèse lui a apporté des pantalons et des chemises propres. Elle a lavé Odilon et l’a habillé devant tout le monde. Thérèse lui a dit : « Ma fille unique n’a pas été assez bonne pour toi, tu l’as humiliée et elle en est morte. Ce que je fais aujourd’hui, je ne le fais pas pour toi, mais parce que ma fille (elle pleurait en disant cela) m’a dit, sur son lit de mort, que tu es le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Je ne veux pas te laisser souiller son amour comme ça. » Elle n’arrêtait pas de pleurer toutes les larmes de son corps. Elle, qui n’a pas versé une seule larme le jour des funérailles d’Ernestine. Thérèse l’a emmené chez elle et l’a logé dans la petite maison de la cour. Mabial n’a rien dit. Il n’a plus jamais reparlé de cette histoire. Thérèse est morte quelques années plus tard. Mabial a gardé Odilon dans sa cour sans jamais lui adresser la parole. Après la mort de Mabial, la famille de celui-ci a chassé Odilon de la cour. Qui aurait dit que je verrais, un jour, Odilon en marchand de foin. La vie est un mystère.
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