L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 11 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 14 · La nuit

 

 

La fenêtre

 

Quand je dors dans la chambre de mon grand-père, je fais toujours ce rêve. Je suis dans une ville que je ne connais pas. En tout cas, ce n’est pas Petit-Goâve. Je ne vois pas le vieux morne chauve, ni la Petite Guinée, ni la Croix du Jubilée, ni le port ou l’école des garçons. Je ne vois rien de cela, mais malgré tout, je me sens à Petit-Goâve. Je survole la ville. Je n’ai qu’à étendre mes bras pour voler. Je vole au-dessus des marais et je pénètre chez les gens en passant par la fenêtre.

 

La lampe

 

Une petite maison rouge, au loin. Près de la Croix. Je m’y dirige. La fenêtre est ouverte. Une lampe sur une minuscule table de chevet. Vava, couchée dans un petit lit à drap rose. Je pénètre dans la chambre. Je la regarde dormir un moment. Son souffle est doux. Je m’approche pour l’embrasser et c’est une couleuvre que je vois à la place de Vava. Je pousse un cri de frayeur. La couleuvre relève vivement la tête. Je veux quitter la chambre, mais je n’arrive pas à prendre mon envol.

La nuit parfaite

 

Le notaire Loné rentre chez lui d’un pas égal. Un ciel étoilé. Une légère brise. Le notaire s’arrête.

— Une nuit parfaite, Da.

— En effet.

Le notaire Loné continue son chemin tranquillement.

 

La couleuvre

 

Da me raconte cette histoire :

— C’est l’histoire d’une jeune fille trop belle pour se trouver un mari. Elle était si belle qu’aucun homme de la ville ne semblait digne d’elle. Un jour, un étranger est arrivé. Il était habillé tout de noir sur un cheval noir. Ses yeux légèrement bridés. L’homme s’est dirigé tout droit vers la maison de la belle jeune fille pour la demander en mariage. La mère finit par accepter et la date du mariage fut fixée pour le dimanche suivant. Toute la ville s’étonna de la rapidité des événements. Ils firent un mariage très intime. La mère de la jeune fille n’avait pas beaucoup d’amis dans la ville. Et le mari n’avait plus de famille. Le couple passa la nuit de noces dans la petite chambre que la jeune femme occupait avant son mariage. La mère dormait dans la pièce d’à côté. Au milieu de la nuit, on entendit un cri de frayeur.

— Maman, dit la jeune mariée, il y a une couleuvre dans mon lit.

— Ce n’est pas grave, ma fille.

Une heure plus tard.

— Maman, maman, la couleuvre est en train de m’avaler…

— Mais non, ma fille, n’aie pas peur…

Quelque temps plus tard.

— Maman, j’ai peur… Je vais mourir… La couleuvre m’avale.

— Non, ma fille, quand j’avais ton âge, j’ai connu ça… Et comme tu vois, je suis encore vivante.

— Maman, c’est une vraie couleuvre…

Voulant avoir le cœur net, la mère quitta enfin son lit pour aller voir ce qui se passait dans la chambre nuptiale. En effet, la couleuvre allait engloutir la tête de sa fille. D’un mouvement vif, la mère s’empara d’une machette et lui fit sauter la tête. La couleuvre se changea en un bel homme à la tête coupée.

 

Le bruit des sabots

 

Da et moi, on est restés très longtemps sur la galerie. Toutes les maisons de la rue ont déjà fermé leur porte. Même le vieux Nathan qui veille toujours très tard. On entend les chiens qui forment une petite bande au pied de la Croix. La rue change de couleur. La lumière blafarde de la pleine nuit. Oginé est revenu chercher, dans le parc, la jument de Chaël Charles. Dans le silence de la nuit, on entend distinctement le bruit sec des sabots de la bête. Quand la jument a dépassé la grande maison en bois des Rigaud, je n’ai plus rien entendu, mais je voyais encore son gros derrière balancer comme un pendule.

 

Le rêve de Da Da a rêvé que Mozart était mort. On devait l’enterrer à quatre heures de l’après-midi. Da était assise sur sa galerie quand elle a vu Mozart passer en coup de vent. Il avait oublié son chapeau et était revenu le chercher dans la boutique. Thérèse, sa femme, était en train de remplir des sachets de sucre. Mozart est entré, a décroché son chapeau de paille et a embrassé Thérèse sur les deux joues. Augereau a tenté de l’intercepter pour lui demander des renseignements à propos de ses funérailles. Mozart a répondu que c’était toujours pour quatre heures de l’après-midi et qu’il lui fallait faire vite pour descendre à la Petite Guinée et revenir avant quatre heures. Mozart a rapidement serré la main d’Augereau et il est parti en courant retrouver Passilus qui l’attendait près du parquet. Augereau a regardé un moment la main qui a serré celle de Mozart avant de crier à Da que lui aussi a des choses à faire à la Croix du Jubilée, mais qu’il espère être revenu à temps pour les funérailles. Thérèse est venue se plaindre à Da que Mozart est parti sans lui dire quel costume il aimerait porter pour ses funérailles. Da lui a fait comprendre que n’importe quel costume noir ferait l’affaire.

 

L’interprétation de Da

 

L’élément principal du rêve, c’est le chapeau et ça porte chance. Mozart est doublement chanceux, parce que mourir dans un rêve, c’est un bon signe. Cela signifie qu’on est en bonne santé. Mozart va sûrement conclure une affaire intéressante ces jours-ci. Une semaine après ce rêve, Mozart a gagné à la loterie nationale (le troisième gros lot) et il a pu acheter un bout de terrain à la Petite Guinée.

 

Le poisson amoureux

 

Da me raconte cette histoire :

— C’est l’histoire d’un poisson qui vivait dans une mare près de Vialet, sur la route de Miragoâne. L’eau est toujours sale, sauf quand Clémentine est là. Alors Tezin, le poisson qui vit au fond de l’eau, remonte à la surface en entendant la voix de Clémentine. La petite chanson de Tezin, mon ami Zin. Et l’eau devient claire. Contrairement à ses amies, Clémentine ramène toujours à la maison une cuvette d’eau propre. Une fois, une fille remarque le manège de Clémentine. Elle voit Clémentine en train de chanter, quand il n’y a personne aux environs, une douce mélodie dont le refrain est : Tezin, mon ami Zin… Tezin surgit à la surface de l’eau qui devient subitement claire. La fille jalouse, qui assistait à la scène cachée derrière un rocher, est allée tout raconter au père de Clémentine. Clémentine a un amoureux et c’est un poisson. Le père de Clémentine l’écoute en silence et prépare déjà un plan pour les surprendre. Un jour, il demande à Clémentine d’aller lui chercher de l’eau. Celle-ci prend une cuvette et se dirige vers la mare. Le père prend un chemin de traverse pour aller se cacher derrière le rocher. Il voit Clémentine arriver avec la cuvette sur sa tête, s’asseoir près de l’eau et se mettre à chanter. L’eau commence à s’éclaircir. Le poisson sort sa tête hors de l’eau et le père de Clémentine, vif comme l’éclair, lui tranche la tête d’un coup de machette. La mare devient rouge. Le père ramène le poisson à la maison. La mère le fait cuire, mais Clémentine refuse d’en manger. Elle passe tout l’après-midi assise sur une vieille chaise en paille, à pleurer et à chanter la chanson de Tezin. Au fur et à mesure qu’elle chante, la chaise s’enfonce dans la terre. Elle n’arrête pas de chanter, ni de pleurer. La chaise continue de s’enfoncer. À un moment donné, la mère entend la faible voix de Clémentine. Elle la cherche partout pour, finalement, la trouver derrière la maison. Clémentine était déjà complètement enfoncée dans la terre. Il ne restait au-dehors qu’une tresse de cheveux. La mère tire brutalement sur la tresse qui lui reste dans la main.

 

Courage, Zette

 

C’est Zette qui nous a donné le signal de départ.

— Je ne ferai pas vieux os, ce soir, Da.

— Charles est là ?

— Non, Da, je ne sais pas s’il est mort ou vivant.

— Prends courage, ma fille.

— Bonne nuit, Da.

— Bonne nuit, Zette.

— Alors, à demain.

— C’est ça, à demain.

— C’est peut-être ma dernière nuit, Da.

— Ne te décourage pas, ma fille, va te coucher, Dieu veillera sur toi.

Zette entre dans la maison pour ressortir tout de suite après.

— Da, si je ne suis pas réveillée à onze heures, envoyez votre garçon voir ce qui se passe.

— Oui, Zette, mais je sais que tu seras fraîche comme une rose demain matin.

— Merci, Da, vous me donnez du courage.

C’est, chaque soir, le même rituel. Zette a peur de mourir dans son sommeil.

Le chien de Gédéon

 

Da a déjà vu Gédéon, un mois après sa mort. Da l’avait reconnu à cause de son chien qui le suivait, cette nuit-là. Le chien n’a pas survécu trop longtemps à Gédéon. Trois mois plus tard, il était mort de chagrin. Et Da vient de le voir passer derrière Gédéon.

 

Le rêve de Zette

 

Zette a rêvé que deux dames sont venues la visiter. L’une en bleu et l’autre en blanc. Elles sont arrivées chez Zette et elles ont passé tout l’après-midi à parler entre elles sans jamais se soucier d’elle, ni l’inviter même une fois à participer à la conversation. Juste après l’angélus, elles sont parties sans jamais lui dire un mot.

 

L’interprétation de Da

 

Ce sont les messagères de la mort. Pour elles, Zette est déjà morte, bien qu’elle soit encore en vie.

 

Le baron Samedi Il a plu cet après-midi, en plein soleil. Da dit que c’est parce que le baron Samedi est en train de battre sa femme.

— Ce salaud ne trouve rien d’autre à faire, dit Zette.

 

Le rêve de frère Jérôme

 

Frère Jérôme a rêvé de sa mère morte il y a neuf ans. Il était à la maison en train de manger un hareng quand sa mère est entrée par la porte de la cour. Elle portait la robe de ses funérailles et avait l’air plus jeune. Elle ressemblait plutôt à la photo qui est au salon où on la voit avec sa jeune sœur Iplena. Frère Jérôme s’exclame en la voyant arriver :

— Oh comme tu es belle, maman !

— Oui, c’est comme ça, là-bas, Jérôme, tu peux choisir de vivre toujours dans l’âge que tu préfères. Quand je vivais sur la terre, c’était la meilleure époque de ma vie. Iplena et moi, on était toujours ensemble. Je n’avais pas encore rencontré ton salaud de père…

— Pourquoi tu es revenue, maman ?

— Je suis revenue te chercher, Jérôme. Je ne peux pas être si bien là-bas et voir mon fils unique dans la misère.

— Mais, maman, je suis bien. C’est ma vie. Quand je serai mort, j’aurai autre chose.

— Jérôme, c’est une perte de temps… Tu ne sais pas le bonheur qui t’attend là-haut.

— Maman, je le saurai en temps et lieu.

— Jérôme, je suis venue te chercher, je ne te laisserai pas.

— Attends, maman, que j’aie fini de manger ce hareng.

La mère s’est assise et frère Jérôme a continué à manger calmement son hareng.

L’interprétation de Da

 

Ce n’était pas sa mère. C’était bien la déesse Erzulie qui a pris les traits de la mère de Jérôme. Elle veut être la maîtresse de Jérôme et quand la déesse Erzulie jette son dévolu sur un homme, rien ne saurait l’arrêter. Et un jour, Jérôme sera à elle. Aucun homme ne peut résister à Erzulie.

 

Le rêve d’Augereau

 

Augereau a rêvé qu’un chien l’a mordu.

 

L’interprétation de Da

 

Il y a de fortes chances qu’Augereau soit mordu par Marquis durant la semaine.

 

Le sommeil

 

Da est rentrée avec sa chaise. J’ai placé le petit banc contre le mur. Da a ensuite fermé la grande porte. Elle a éteint en passant la lampe du salon. Je me suis déshabillé et me suis mis au lit tout de suite après. Je me couche toujours en chien de fusil avec un oreiller contre ma poitrine. Da s’est déshabillée aussi. Je vois bien son dos avec ces grandes taches de vin. Da s’est couchée, mais je sais qu’elle attend que je dorme pour se laisser aller. Da s’endort toujours après moi et se réveille avant moi. Je ne l’ai jamais vue en train de dormir. Je sens le sommeil partir de la pointe de mes orteils pour grimper le long de ma colonne vertébrale et venir se nicher, tout chaud, contre ma nuque.

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