L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 19 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 22 · Les amis

 

 

Le facteur

 

Passilus reçoit, chaque mardi, le journal de Port-au-Prince. C’est Lupcius, le frère d’Occlève, qui le lui apporte. C’est normal, il est le facteur. Da dit que Lupcius ne peut pas faire un tel travail. Il est trop rancunier. Lorsqu’il se fâche avec quelqu’un, pour le punir, il ne lui livre pas son courrier pendant tout un mois. Une fois, Zette n’a pas reçu son courrier pendant trois mois, à cause de son chien. Zette a un tout petit chien qui ne jappe après personne. Il est toujours couché sur la galerie. Lupcius prétend qu’il a peur du chien. Et même quand Zette s’est débarrassée du chien, Lupcius a préféré remettre le courrier de Zette à Mozart. Il dit que le chien peut revenir à tout moment et qu’un chien n’oublie jamais sa maison. C’est vrai, parce que Marquis a retrouvé mon lit après plusieurs mois d’absence.

 

Le journal

 

C’est moi qui lis le journal pour Passilus, le mardi après-midi. Ça tombe bien puisqu’on n’a pas de devoirs pour le mercredi. Le mercredi, on passe la moitié de la journée à arracher les mauvaises herbes dans la cour de l’école. Le mardi, je peux donc lire le journal pour Passilus. Il ne sait pas lire. Quand ses amis viennent le voir, le soir, il fait semblant d’avoir lu lui-même le journal. Passilus me donne vingt centimes pour les nouvelles, vingt-cinq centimes pour les longs dossiers de la page 4 (sur l’électricité, la pénurie d’eau dans le département du Nord-Ouest, la malnutrition dans les bidonvilles de Port-au-Prince et la campagne contre le vaudou menée par l’Église catholique, etc.), et cinq centimes de plus si je lis aussi les réclames.

 

Les amis

 

Même le notaire Loné passe quelquefois chez Passilus. Il y a toujours une demi-douzaine de chaises sur la galerie. Mon grand-père y allait aussi. Ils discutent de politique, me dit Da. D’ailleurs, chaque fois qu’il se passe quelque chose de trouble à Port-au-Prince, la police vient arrêter Passilus et ses amis. Cette rafle se fait toujours de nuit. Le lendemain matin, il n’y a plus d’hommes dans la ville.

 

Un ciel rose

 

Passilus habite un peu avant la Croix du Jubilée. D’ici, je vois très bien tout ce qui se passe sur sa galerie. Da me demande parfois si je vois mon grand-père.

— Oui, Da.

— Il est avec qui ?

— Il est assis avec le commissaire du gouvernement, Willy Bony, le facteur Lupcius, Cephas, Augereau et Saint-Vil Mayard.

— Et qu’est-ce qu’ils font ?

— Passilus est en train de parler et une dame sert du café à tout le monde.

— Qu’est-ce qu’il fait ton grand-père ?

— Il se gratte le derrière de la tête.

— Alors, il va rentrer.

Le notaire Loné reste toujours debout dans la rue, comme s’il allait partir d’une minute à l’autre. C’est toujours lui, pourtant, qui part le dernier.

C’est la fin de l’après-midi et le début du soir. La couleur du ciel est rose. L’air sent le fumier.

 

Le voyage

 

Un midi, Saint-Vil Mayard réunit toute la ville sur le port pour une démonstration de son théorème. D’après Saint-Vil Mayard, le gros Labarre devrait flotter malgré ses trois cents livres. Une petite embarcation est venue prendre le jury composé de Augereau, de Passilus, du notaire Loné et de l’infirmière Gisèle (la maîtresse de Camelo), sans compter Jérôme et Willy Bony. Le groupe est parti à l’îlet, juste en face du port. Le canot est revenu, une heure plus tard, prendre Fedor, Cephas, le gros Labarre et Saint-Vil Mayard. Quelques autres personnes ont pris place à bord pour faire le plein et empêcher que la charge soit plus lourde sur un côté de l’embarcation. Légype (le grand nageur) s’y est rendu, lui, à la nage.

 

Le retour

 

La nuit était déjà tombée quand l’embarcation arrivait au port. L’obscurité complète. Tout le monde paraissait mouillé jusqu’aux os.

Échec sur toute la ligne.

— Il ne faut jamais mettre une théorie en pratique, dit simplement le notaire Loné.

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