L'odeur du café
Chapitre 7 · Les gens
Le diable rouge
J’ai toujours eu peur de frère Jérôme. C’est lui qui fait le diable, chaque année, durant le carnaval. Il a des ongles longs et pointus. De larges ailes noires et des pieds palmés. Une longue queue pend à ses fesses. Pendant les trois jours gras, frère Jérôme devient le diable. Ses yeux sont rouges et sa bouche crache du feu. Après le carnaval, frère Jérôme redevient le cireur de chaussures le plus doux de la terre. Chaque jour de la semaine, il passe dans une rue et il nettoie toutes les chaussures. Ceux qui peuvent le payer le font, pour les autres, c’est gratuit. Le lundi, il fait la rue Dessalines. Le mardi, c’est le tour de la rue Geffrard. Il descend à la Petite Guinée, le mercredi. Le jeudi, il va à la Hatte. Le vendredi, c’est la rue Fraternité. Le samedi est une bonne journée puisqu’il fait la loge de la fraternité. Tous les hommes importants de la ville se retrouvent à la loge. Les francs-maçons ont la réputation de garder leurs chaussures propres. Frère Jérôme n’a pas beaucoup de travail à faire pour empocher un bon magot à la loge. Le samedi, il fait aussi notre rue et le dimanche, il passe la journée à la Plaine, chez sa sœur. Frère Jérôme est, avant tout, l’informateur privilégié de Da. C’est par lui que Da sait tout ce qui se passe dans la ville sans jamais quitter sa vieille chaise de Jacmel.
Le camion
Le camion de Gros Simon vient de prendre le tournant sans avertir, il a failli renverser frère Jérôme qui sortait du parquet. Gros Simon éclate de rire comme s’il s’agissait d’une énorme plaisanterie au moment même où frère Jérôme saute dans le petit ravin, près de l’école nationale de garçons. Gros Simon rit encore quand il atteint la galerie de Da. Marquis, couché près de la balance, lui montre ses crocs. Depuis son accident, Marquis n’aime pas trop les chauffards. Da ne dit rien. Elle n’a pas envie de voir Gros Simon remettre la question du toit de la maison sur le tapis. Il va encore dire qu’il a été aveuglé par le toit neuf de Da. C’est pour cela que Da l’a esquivé. Da a une technique infaillible pour ignorer quelqu’un. Elle fait semblant de remplir sa tasse au moment où vous arrivez à sa hauteur. J’ai remarqué qu’elle fait ça pour certaines personnes dont je ne citerai pas le nom.
La mort
Je ne sais pas si c’est parce que j’ai la fièvre, mais je n’arrête pas de penser à la mort.
— Pourquoi on meurt, Da ?
— Pourquoi on dort ?
— Pour se reposer.
— Alors ?
— Alors quoi, Da ?
— La mort, c’est le sommeil éternel.
La version de Gros Simon
Avant de devenir l’heureux propriétaire de ce camion neuf qui fait la fierté de Petit-Goâve, Gros Simon n’était qu’un simple débardeur, le plus fort ; il travaillait pour la Maison Bombace. Gros Simon raconte qu’une nuit, il a fait un rêve. Dans ce rêve, sa vieille grand-mère Sylphise, morte depuis longtemps, lui demande de se lever et de sortir de la maison. Gros Simon se lève et sort en pyjama. Il descend la rue de la Fraternité, tourne sur la rue La-Paix jusqu’au Calvaire. Là, il s’assoit sur les marches du Calvaire, attendant je ne sais quoi, jusqu’à ce que Simplice s’amène de sa démarche chaloupée. Il achète une liasse de billets de la loterie nationale à Simplice. Le lendemain, il avait gagné le gros lot. C’est la version de Gros Simon.
La version de frère Jérôme
Selon frère Jérôme, cela ne s’est pas du tout passé comme Gros Simon le raconte. C’est plutôt une histoire terrible. Gros Simon a tout simplement vendu au diable son unique fille, la gentille Sylphise qui porte le nom de son arrière-grand-mère. Frère Jérôme a entendu cette histoire à la loge des francs-maçons que fréquente Gros Simon. La transaction a été faite au morne Soldat, dans la cour du hougan Wilberforce, sous son péristyle. Quelques jours plus tard, un lundi midi, Gros Simon gagne tout bonnement le gros lot de la loterie nationale et devient plus riche que Crésus. Je sais que Gros Simon nie tout ça ; si ce n’est pas vrai, alors pourquoi sa fille meurt-elle au même moment ? Mystère ? Coïncidence ? Da, vous et moi, on sait que la vie n’est pas simple… Les affaires des hommes sont très complexes… Chaque fois que je vois Gros Simon, je me demande comment un homme peut donner sa fille au diable en échange de certains biens… Ah, Da, laissez-moi partir, j’ai déjà trop dit.
Les fourmis
— u’est-ce qu’il y a après la mort, Da ? Q
— Il n’y a que les fourmis qui en sachent quelque chose.
— Pourquoi elles ne nous disent rien ?
— Parce que la mort ne les intéresse pas, Vieux os.
— Et pourquoi la mort nous intéresse ?
— C’est le secret de la vie.
La version d’Oginé
Selon Oginé, le vieux gardien du parc communal, la version de frère Jérôme n’est pas tout à fait exacte. En effet, Gros Simon avait contacté le hougan Wilberforce, mais celui-ci avait refusé la transaction, disant qu’il n’est pas un hougan à deux mains, c’est-à-dire qu’il ne sert pas deux maîtres. Il ne peut pas faire le bien avec la main droite et le mal avec la main gauche. « Vous comprenez, Da, ce que je veux dire. Wilberforce, tel que je le connais, n’accepterait jamais de prendre la vie d’une innocente fillette, Da. Quand Wilberforce a refusé, Gros Simon est allé voir le terrible Gervilien, le hougan de morne Marinette. C’est lui qui a fait la transaction, un jeudi soir, dans le petit cimetière, près de la source. Je ne veux pas qu’on dise que c’est Wilberforce, Da. C’est mon cousin et il ne fait pas le mal. »
La version de Mozart
La petite fille n’est pas morte, Da. Je l’ai vue de mes propres yeux, à Miragoâne, chez Reyer, un Blanc qui vit là-bas depuis trente ans. Il dit qu’il fait des recherches sur la culture haïtienne, mais ce type est le diable en personne. Et ce n’est pas chez nous qu’il a appris à faire le mal. Nous n’avons rien inventé en la matière, Da. Ce Reyer est un Allemand et les Allemands connaissent un bout là-dessus. Les Haïtiens pensent toujours qu’ils sont les meilleurs en tout, même dans le mal. Enfin, j’étais chez Reyer, j’avais soif et Reyer m’a offert un verre de jus de grenadine. Et devinez qui s’amène pour me servir, Da ? Eh bien, la petite Sylphise. J’ai fait semblant de ne pas la reconnaître. J’ai pris le jus et je l’ai bu jusqu’à la dernière goutte. J’avais à faire sur le bord de mer. J’ai pris mon chapeau et j’ai salué Reyer. C’est comme ça que ça s’est passé. Reyer n’a presque pas dit un mot durant ma visite. La fille, non plus. Elle gardait les yeux baissés tout le temps. Un zombie, c’est ce que j’ai compris. À la réflexion, je crois que Gros Simon l’a vendue à Reyer. Reyer est peut-être un démon allemand, et c’est le pire des démons, croyez-moi, Da, mais malgré tout il ne se permettrait jamais de faire un zombie de la fille de Gros Simon. Il faut croire, Da, que c’est Gros Simon qui a fait la transaction.
La version de Zette
S’il y a quelqu’un dont il faut se méfier, Da, c’est de ce crapaud de Mozart avec sa tête de lézard vert. Il a déjà essayé deux fois avec la fille de ma sœur Thérèse. Je lui ai fait comprendre qu’il est un minable démon et que s’il ne fait pas attention, je le mangerai moi-même tout cru. Je ne serais pas étonnée si j’apprenais qu’il avait trempé dans l’affaire de la fillette de Gros Simon. Ce qu’il veut, c’est tout simplement savoir si son nom a été cité. Seulement ça, Da. Rien de plus.
La version du docteur Cayemitte
Da, je soigne cette fillette depuis trois ans. Elle souffrait surtout de maux de tête très violents. Je lui ai fait faire tous les tests imaginables à Port-au-Prince et on n’a rien trouvé. Elle prenait toutes sortes de médicaments contre la migraine, mais ce n’était jamais assez. Elle saignait abondamment du nez quand ça lui arrivait. Que pouvais-je faire si même les laboratoires de Port-au-Prince n’arrivaient pas à mettre le doigt sur son mal ? Ce que je veux dire, Da, c’est que j’ai été impuissant face à sa maladie, mais contrairement à ce qu’on dit – ils disent tous qu’elle est morte sans avoir été malade – elle était très malade. Plus qu’on ne le croit. Beaucoup plus. De quel mal souffrait-elle ? Personne ne le sait. J’avais demandé qu’on fasse une autopsie, mais sa famille a refusé. J’ai eu les bras liés dans cette affaire. Si j’avais eu des instruments plus perfectionnés, on aurait pu empêcher le mal de se propager. Mais encore une fois, quel mal ? Des fois, Da, on se sent tellement impuissant qu’on a envie de boire jusqu’à perdre connaissance. Que peut-on faire face à l’inconnu ? Quand un mal ne dit pas son nom, Da, on ne peut pas l’appeler. Il n’y avait plus rien à faire. Seulement attendre que le mal fasse son chemin tranquillement. Honnêtement, j’ai été étonné, je ne pensais pas que la fin allait venir si vite. C’est ça la vie, Da. Rien.
La version de Simplice
C’est vrai, Da, Gros Simon était assis sur les marches du Calvaire, cette nuit-là, quand j’ai débouché sur la rue La-Paix. Dès qu’il m’a vu, il s’est avancé vers moi et il a acheté tous les billets que j’avais. Cela fait vingt ans que je vends des billets de la loterie nationale, ici, à Petit-Goâve, et c’est la première fois que ça m’arrivait. Gros Simon était en pyjama et il avait l’air de sortir du lit. C’était plus que ça, il avait l’air perdu comme s’il n’avait pas tout son esprit, comme si quelqu’un d’autre le dirigeait. Je connais bien Gros Simon, ça fait des années que je le connais, je ne l’ai jamais vu comme ça. Comme cette nuit-là. On aurait dit qu’il avait bu et pourtant il ne sentait pas l’alcool. C’était une nuit étrange, Da. Quand je suis rentré, ma femme a dit qu’elle me trouvait bizarre. Je lui ai raconté cette histoire avec Gros Simon. Et alors ? me demande-t-elle. Il avait l’air étrange et il m’a acheté tous mes billets. Je me suis couché et le lendemain vers midi, quand j’ai appris que Gros Simon avait gagné le gros lot, je n’ai été étonné qu’à moitié. Ma femme que rien n’impressionne l’a été plus que moi. Des gens ont dit qu’il y avait du sang sur sa main droite quand il m’a payé les billets, ça c’est des racontars. J’ai même entendu dire qu’il avait les pieds fourchus. J’étais seul dans la rue avec lui, cette nuit-là, et je n’ai rien vu de tel. C’est tout ce que j’ai à dire, Da.
La version de Zina Sylphise et moi, on a toujours été ensemble, à l’école comme à la maison. On a toujours été dans la même classe, assises côte à côte sur le même banc. Même sœur Noël n’a pas pu nous séparer. Durant la récréation, on se tenait toujours sous le gros sablier, près de la cantine. Sylphise a toujours été ma meilleure amie. J’étais avec elle, le jour de sa mort. C’était un lundi. Elle disait qu’elle avait mal à la tête. Je ne lui ai pas beaucoup prêté attention parce qu’elle avait toujours ce problème. Et puis, il faut le dire, Sylphise n’aimait pas faire ses devoirs, et le lundi on avait beaucoup de devoirs à remettre. Je me suis dit : Sylphise cherche un alibi pour ne pas remettre ses devoirs. Sœur Noël est très à cheval sur les devoirs. Durant toute la matinée, elle gardait la tête baissée comme si son cou ne pouvait pas soutenir sa tête. Ça m’avait alarmée un peu, mais pas trop, parce que, comme je l’ai dit, elle souffrait souvent de terribles maux de tête qui ne lui laissaient pas une minute de répit. On a quitté la classe à onze heures. Je l’ai soutenue jusque chez elle. Quand elle est arrivée, il n’y avait rien à manger. Sa mère n’était pas rentrée. Heureusement, elle n’avait pas faim. D’ailleurs elle ne mangeait jamais quand elle avait mal à la tête. Elle s’est couchée sur le lit de sa mère. Elle s’est allongée en travers du lit. Je lui ai enlevé ses chaussures et j’ai poussé ses jambes vers le milieu du lit. J’allais la laisser pour rentrer chez moi, car dès qu’elle est bien reposée, son mal de tête la quitte. Elle m’a appelée et elle m’a demandé de lui apporter un verre d’eau salée, elle voulait sûrement faire une compresse. Je suis allée chercher l’eau et en revenant j’ai entendu un terrible bruit dans la chambre. Comme si il y avait une lutte effroyable. On aurait dit qu’il y avait plusieurs personnes dans la chambre. Et Sylphise criait de la laisser en paix, qu’elle ne voulait pas partir. Elle hurlait : « Ne me touchez pas… Je ne vous connais pas. » Je suis entrée dans la chambre et j’ai vu son corps qui flottait dans l’espace, à dix centimètres du lit. Elle est retombée sur le lit quand j’ai crié. Le dernier mot qu’elle a dit, c’est « NON ».
La version de Augereau
Avant, j’étais à la Maison Devieux et j’ai eu un petit différend avec le directeur, un certain Montai. J’ai quitté les Devieux avec regret parce qu’ils ont été de bons patrons pour moi. Je suis allé travailler à la douane et je me suis engueulé avec Willy Bony, mon meilleur ami, qui était devenu entre-temps le directeur de la douane. Pour préserver notre amitié, j’ai quitté la douane pour aller rejoindre Cephas à la Maison Bombace. Céphas montait à l’époque une bonne équipe pour essayer de redresser la Maison Bombace qui commençait à péricliter. Céphas m’a nommé chef du service des débardeurs. Des gaillards solides qui pouvaient travailler douze heures sans souffler. C’est là que j’ai connu Gros Simon. Il était notre meilleur débardeur. Gros Simon valait facilement trois solides débardeurs. En plus, c’était un leader-né. Certains étaient jaloux de lui et allaient jusqu’à dire qu’il n’était pas seul, vous comprenez, Da, on croyait qu’il était habité par des esprits puissants qui l’aidaient à transporter des sacs de café. C’était aussi un rude travailleur, jamais fatigué. L’affaire du camion, ça fait longtemps que Gros Simon mijotait cela, ça fait belle lurette que Gros Simon m’a dit qu’il essayait de mettre de l’argent de côté pour s’acheter un camion diesel. Il rêvait de faire le transport de Petit-Goâve à Port-au-Prince. Il conduirait à Port-au-Prince les gens, les marchandises et même le surplus de café que le bateau ne pourrait ramener à la capitale. Il en rêvait depuis dix ans. Quand j’ai appris qu’il avait gagné le gros lot, je me suis dit : Gros Simon va pouvoir acheter son camion. Et quant à la mort de la petite Sylphise, ce n’est qu’une malheureuse coïncidence.
La version du notaire Loné
Toute cette affaire a été montée en épingle par des jaloux. Ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un enfant meurt dans ce pays de malheur. Mais chaque fois, c’est le même refrain. Ce n’est pas une mort naturelle. J’ai beau leur dire que la mort n’est jamais naturelle, qu’elle a des causes qu’on peut scientifiquement analyser. Les choses de l’esprit, ce n’est pas pour eux. La jalousie, la médisance, l’envie, c’est de cela qu’ils vivent. Rien dans la tête, tout dans l’intestin. Une société de merde, Da. Excusez-moi l’expression, mais c’est la plus juste que j’ai trouvée. Je ne connais pas ce Simon, ni son camion, ni sa pauvre petite fille, mais il y a là tous les éléments d’un drame haïtien. Da, ça fait longtemps que je regarde cette société et qu’est-ce que je vois : la même chose. Du vent. Rien n’a changé et rien ne changera jamais.
La nouvelle version de Zette
Da, méfiez-vous du notaire Loné, on cite son nom aussi. Il paraît qu’il a des accointances avec le hougan Gervilien. De toute façon, on ne peut faire confiance à un homme qui marche sous la pluie sans jamais se mouiller. Pas même une seule goutte, Da.
La version d’Absalom
J’habite près du pont en fer, pas loin du petit cimetière. Le cimetière des enfants. J’habite pratiquement en face de ce cimetière. C’est un terrain qui appartient à l’arpenteur Lavertu. Il l’a acheté de Duvivier et m’a donné la possibilité de construire une petite maison sur un bout du terrain. J’ai planté aussi quelques manguiers et bananiers. Je vis seul, depuis la mort de Saintanise, ma défunte épouse, qui a été enterrée dans le grand cimetière, près de votre cousin Hannibal. Cela fait, cette année, près de quarante ans, Da, que je vis sur ce terrain et j’ai soixante-dix ans bien sonnés. Je connais la zone comme ma poche. Je connais chaque tombe ici, Da. Il y en a certaines que je nettoie moi-même. Da, il y a des gens respectables dans cette ville qui ne s’occupent jamais de leurs défunts. Pour moi, je le dis comme je le pense, ce ne sont pas des êtres humains, mais de la charogne. Da, si on veut connaître vraiment les gens, il faut observer comment ils traitent leurs défunts. Je ne citerai pas de noms, mais vous serez étonnée, Da, d’apprendre certaines choses. Souvent, je flâne dans le cimetière et je me surprends à saluer les gens. Je suis né dans cette ville. Je connais tout le monde, et nombreux sont ceux qui se trouvent maintenant dans le cimetière. Des bons et des méchants. Comme disait ma défunte mère : il y a des bons masques et des mauvais masques. Parce ce que nous avons tous un masque, Da. Il y a ceux qui respectaient le monde et ceux qui se croyaient au-dessus des autres. Ceux-là se croient le nombril du monde. Eh bien, Da, ils sont tous là, sous mes pieds. Je ne dis pas ça pour leur manquer de respect, je dis ça parce que c’est la réalité, la seule réalité du monde. Moi aussi, je me ferai dévorer par les vers, un jour. Et ce jour n’est peut-être pas loin. Mais la seule chose que je trouve vraiment injuste, c’est de voir les enfants partir les premiers. Je suis un vieux singe à qui on n’apprend pas à faire la grimace. Mais la petite Sylphise, il n’y avait aucune raison pour qu’elle parte si tôt. Je n’ai pas arrêté de réfléchir à cela, cette nuit-là, la nuit de ses funérailles. Il faisait très chaud, je me souviens. Je suis sorti fumer une pipe sur la tombe de Dorméus, la tombe la plus proche de ma maison. De toute façon, Dorméus était un bon ami de son vivant. J’étais tellement plongé dans mes pensées, en regardant les étoiles, que je n’ai pas vu le groupe arriver. Ils étaient une demi-douzaine. Avec de la cendre sur tout le corps. Ils tournaient nus autour de la tombe fraîche de la petite. Je suppose qu’ils allaient la déterrer parce que je ne suis pas resté pour assister à toute la cérémonie. Si je suis encore vivant, près du cimetière, c’est parce que je ne me mêle pas des affaires des autres. J’ai trouvé ça quand même injuste. La petite fille n’avait jamais fait de mal à personne. Comment peut-on toucher à un ange, Da ?
La nouvelle version de Oginé
J’espère qu’il n’y a personne qui nous écoute, mais je vous dois la vérité, Da. Je ne vous ai pas tout dit, l’autre jour. C’est vrai que mon cousin, le hougan Wilberforce, n’a jamais participé à l’affaire de la fillette de Gros Simon. Mais c’est moi qui ai suggéré à Gros Simon d’aller voir Gervilien, le hougan de morne Marinette. Je l’ai même conduit là-bas. Je l’ai fait parce que j’ai une dette envers Gervilien et que mon échéance arrivait. C’était pour la guérison de mon garçon. J’étais pris à la gorge, je ne savais que faire. Si je ne payais pas, Gervilien allait reprendre la vie de mon fils. C’est vrai que j’ai amené Gros Simon à Wilberforce en premier. Wilberforce lui a fait comprendre clairement qu’il ne fait pas le bien avec la main droite et le mal avec la main gauche. Alors, j’ai demandé à Gros Simon s’il était prêt à aller voir Gervilien. Il a blêmi. Il m’a demandé trois jours de réflexion. Gros Simon sait qu’après avoir vu Gervilien, on ne peut plus reculer. Finalement, il m’a donné un rendez-vous et on s’est rendus là-bas. On est partis dans l’après-midi et à dix heures du soir, on pouvait voir de loin le péristyle de Gervilien. Quand on est arrivés, on n’était pas seuls. Da, si je vous dis le nom des gens qui attendaient pour voir Gervilien, vous tomberiez de votre chaise. J’ai vu là-bas les gens les plus importants de cette ville. On a attendu et finalement Philo est venu nous chercher. J’ai marché avec Gros Simon jusqu’à la porte du péristyle, mais il est entré seul dans le temple. À la fin, Gros Simon est ressorti. Il avait le visage blafard. On a marché, sans un mot, durant toute la nuit. Dans les environs de Petite Guinée, on a rencontré une bande qui nous a arrêtés. Gervilien avait donné un laissez-passer à Gros Simon. Il la montré au chef de la bande. Je connaissais le groupe, ce sont les hommes de Dieuseul. Des démons enragés. Ils peuvent vous dévorer sur place. Presque sans cérémonie. J’ai donné une accolade à Dieuseul. Ils m’ont dit qu’ils allaient chercher Yaya, la grosse femme de Vialet qui habite derrière l’église. J’ai laissé Gros Simon chez lui et je suis allé me coucher au marché en attendant les chevaux qui devaient commencer à arriver vers cinq heures du matin. La petite fille est morte deux jours plus tard, un lundi vers midi, et Gros Simon a gagné le gros lot. Gervilien m’a demandé de prendre cinq hommes sûrs avec moi pour aller chercher l’enfant, la nuit même de ses funérailles. J’ai pris Augereau, le notaire Loné, Zette, frère Jérôme et Mozart. On a fait ce qu’il fallait faire et tout s’est bien passé. Je sais qu’Absalom nous a vus, mais il ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas. Da, je sais que vous vous demandez comment il se fait que je donne des ordres à Augereau et au notaire Loné, moi un simple gardien de parc ? Eh bien, la nuit est différente du jour. La nuit, le pays devient tête en bas. Tout ce qui était en haut devient en bas et tout ce qui était en bas devient en haut. Je ne vous apprends rien, Da.
OceanofPDF.com