L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 3 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 3 · La maison

 

 

Le toit

 

C’est une grosse maison de bois peinte en jaune avec de grandes portes bleues. On peut la repérer de loin. La toiture est en tôle ondulée. Neuve. Elle aveugle les camionneurs qui prennent le tournant près des casernes. Da pense la faire peindre en noir. J’aimerais mieux rouge. Chaque fois que Simon, le gros chauffeur du camion MERCI MARIE, passe devant notre galerie, il ralentit pour demander à Da quand elle fera peindre le toit. Da dit toujours : « La semaine prochaine, si Dieu le veut. » Mais ce n’est jamais fait. Une fois, Simon a dit : « Je le demanderai à Dieu, la prochaine fois, car c’est lui qui est de mauvaise foi. »

Da a ri, de même que Simon. Moi aussi.

 

Sacs de café

 

Mon grand-père fut un grand spéculateur de denrées. Il achetait du café des paysans et le revendait à la Maison Bombace. La Maison Bombace se trouve près du port. C’est là que tous les spéculateurs vont vendre leur café. À la fin du mois, un gros bateau vient prendre tout le café de Petit-Goâve pour l’amener en Italie. Toute la ville envahit alors le port pour assister à l’embarquement du café. J’y allais toujours avec mon grand-père. Les débardeurs sont en sueur. Tout le monde court d’un bout à l’autre. On dirait des fourmis folles. Les gens de la Maison Bombace font signer plein de papiers aux spéculateurs. Mon cœur bat plus vite chaque fois que je vois passer nos sacs de café. Ils ont un ruban jaune.

 

La grande salle

 

Cette pièce donne sur la galerie et sur le côté droit de la maison. C’est une immense salle où l’on entreposait les sacs de café autrefois. Dans les périodes de vaches grasses, ceux-ci étaient entassés jusqu’au plafond. C’est là que mes tantes et ma mère jouaient quand elles étaient petites. Tante Renée grimpait jusqu’au sommet pour lire des romans. Mon grand-père détestait les romans. Il disait que ce n’était pas la vie, que ce n’était que des mensonges. Alors si l’on vous prenait avec un roman dans les mains, vous étiez bon pour la corde. Mon grand-père fut un tyran pour ses filles. Da dit toujours qu’il n’aurait pas dû avoir de filles. Il en a eu cinq.

 

Les cinq sœurs

 

Da dit toujours que mon grand-père aurait dû avoir des garçons pour s’occuper du commerce. Comme monter aux Palmes pour y chercher le café, négocier avec les paysans qui sont souvent armés de machettes et transporter le café à la Maison Bombace. Au lieu de cela, il a eu cinq filles. Des artistes, dit Da. Des folles, reprend toujours mon grand-père.

 

Les filles de Da

 

Ma mère, l’aînée, est une brunette avec des pommettes hautes, des yeux doux et un sourire encore plus doux. C’est Raymonde qui la suit avec un grain dans la tête. Elle s’habille de vêtements aux couleurs vives et ses robes rendent fou mon grand-père. Elle a des ongles longs et rouges comme du sang de bœuf. Tante Raymonde confectionne elle-même ses chapeaux et il fallait la voir, le vendredi soir, aux vêpres. Même mon grand-père avait peur d’elle. Da dit que pour dîner avec tante Raymonde, même le diable doit avoir une cuillère longue, s’il ne veut pas se faire manger tout cru. C’est une actrice-née qui joue toujours à guichets fermés pour un public réduit mais fidèle. Tante Renée la suit de près (onze mois de différence). Elle est très mince avec de longs cheveux noirs, très noirs, et des yeux verts. Tante Renée est aussi blanche qu’une Noire peut l’être sans être une vraie Blanche. Elle passe son précieux temps à nettoyer ses bijoux – une bague, deux bracelets et une montre de marque Oris – avec de la farine d’amidon. Tante Renée a toujours eu une taille de guêpe et elle grince des dents en dormant. Tante Gilberte est la plus gentille et la plus effacée. Elle a des yeux en amande et elle porte toujours des jupes plissées de collégienne. Tante Gilberte est d’une timidité maladive. Le contraire de tante Raymonde. On ne dirait pas que ces deux-là sont des sœurs. Tante Ninine est la plus jeune et la plus belle des sœurs. Elle est noire avec des yeux vifs. Da dit qu’elle a les dents blanches et solides de son père. Vers la fin de l’après-midi, les cinq sœurs ont l’habitude de s’asseoir sur la galerie, chacune dans son coin préféré.

 

Le souffle de vie

 

Ma mère et ses sœurs ont attendu toute leur vie la mort de leur père. « Elles ne le diront jamais, mais je le sais », dit Da.

— Pourquoi, Da ?

— Pour pouvoir être des filles et non des garçons manqués.

— Mais elles sont des filles, Da.

— Oui, mais ton grand-père en avait décidé autrement.

— Comment ça ?

— Eh bien, personne ne pouvait respirer dans cette maison sans l’autorisation de ton grand-père.

J’essaie de garder mon souffle pour voir si c’était possible de ne pas respirer. Da me regarde.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’attends ton autorisation pour respirer.

Da se met à rire.

— C’est une façon de parler.

Da dit toujours ça : C’est une façon de parler.

 

Le salon noir

 

La seule pièce mystérieuse de la maison. Je la traverse rarement. Elle est toujours sombre. Avec un grand miroir ovale, au fond. Sur le mur : une reproduction de L’Angélus de Millet. Près du petit paravent jaune, un lit étroit pour les invités. Cette pièce est toujours plus froide que les autres. Des fois, sans raison, mes tantes organisent une petite fête dans le salon. Tout le monde se déguise, on mange des biscuits Ritz et on boit du cola ou du Seven-up jusqu’à minuit. C’est toujours tante Raymonde, l’organisatrice en chef.

 

La naine jaune

 

Pourquoi, chaque fois que je dors dans le salon, je fais toujours le même cauchemar ? Une petite femme de trente centimètres se promène sur des talons aiguilles devant moi. Elle a l’air d’avoir soixante ans et le corps bien proportionné. La tête paraît légèrement trop grosse pour un si frêle corps. Elle me fixe de ses grands yeux jaunes jusqu’à ce que je me mette à hurler comme un possédé. Quand je raconte ça, personne ne me croit. Même le jour, j’ai peur de traverser le salon. Je passe toujours par la porte de côté qui donne sur le parc communal.

 

Le miroir

 

Tante Ninine a l’habitude de se coiffer devant le miroir du salon. Ce qui fait qu’elle tourne le dos à la porte, celle qui donne sur le parc communal. Un jour, Da a vu le vieil Oginé en train de regarder tante Ninine dans le miroir. Il faisait des signes avec ses doigts crochus. Da était assise au fond de la cour, sous le manguier. Elle s’est levée brusquement et a couru vers Oginé qu’elle a attrapé par le collet. Da a poussé Oginé qui est tombé sur le dos dans une touffe de fleurs.

— Pourquoi, Da ?

— Parce qu’il allait lui voler son bon ange.

— Comment ça ?

— Le miroir. Elle ne verrait plus son reflet. Comme ça, il aurait pu capturer son esprit et le mettre dans une bouteille. Alors, Ninine serait devenue son esclave. Sans esprit, le corps n’est rien, tu comprends ça, Vieux os ?

— Oui, Da.

 

Prince

 

Da me raconte l’histoire de Prince. Il s’appelait Prince, mais il était laid et pauvre. Il vivait près du pont, à côté du grand cimetière. Prince habitait une masure, mais on raconte que les plus belles femmes de la ville le visitaient la nuit. Il leur avait volé leur bon ange. Alors il pouvait faire ce qu’il voulait d’elles, les plus belles femmes. Da dit qu’on l’a appelé Prince parce que malgré sa laideur et sa pauvreté, il vivait comme un prince.

 

Épingle

 

Je suis le fils aîné de la fille aînée. Le premier enfant de la maison. L’enfant chéri des cinq sœurs. Cinq mères. Ma mère et ses sœurs me confectionnaient de petits costumes, selon leurs couleurs favorites. Pour ma mère, c’est le bleu, la couleur de Marie. Tante Renée affectionne le jaune. Tante Ninine, le rouge, à cause du sang (elle voulait être infirmière). Tante Gilberte, le vert. Et tante Raymonde, ma marraine, le marron. Chaque dimanche, je portais un costume de couleur différente. On passait toute la semaine à acheter le tissu chez Elias, à choisir le modèle de costume dans des catalogues, à le découper et à faire des essayages. Mes tantes tournaient autour de moi comme des fourmis folles autour d’un minuscule morceau de pain. J’étais le centre du monde. La veille, le samedi, on passait la journée à coudre mon costume – selon la tante dont c’était le tour – sur la vieille machine à coudre Singer que tante Renée avait gagnée à la tombola. Mes tantes sont des couturières un peu dingues, alors j’avais toujours des épingles d’essayage qui traînaient sur moi et qui me piquaient chaque fois que je me frottais contre une porte ou que je me roulais par terre.

 

Un grand nœud jaune

 

Mon grand-père voyait d’un œil noir tout ce remue-ménage féminin autour de ma personne. Il a toujours voulu faire des garçons de ses filles. Et voilà qu’elles font une fille de son petit-fils. Mon grand-père est entré dans une terrible colère quand il a vu un grand nœud jaune sur ma tête. C’était le jour de tante Renée. On a dû me déshabiller complètement et j’ai porté, ce jour-là, le costume marron de tante Raymonde. Le tour de tante Raymonde devait venir dans deux semaines, mais tante Gilberte n’étant pas prête, j’ai dû porter le costume marron. Da dit que c’est la couleur favorite de mon grand-père.

 

La longue sieste Je n’ai jamais vu mon grand-père dans la salle à manger, ni dans le salon, ni surtout dans la grande chambre, celle des femmes. Le jour, on le trouvait dans la salle de café en avant. Toujours assis près d’une table de triage qui nous sert aujourd’hui pour faire nos devoirs de classe depuis « la grande faillite du café sur le marché mondial ». Mon grand-père pouvait rester des heures à regarder devant lui. De temps en temps, il chassait une mouche qui s’aventurait trop près de sa bouche. Après, il reprenait les comptes de la journée qu’il notait dans un petit cahier d’écolier. C’est là qu’on lui apportait son dîner. Il mangeait en écrasant son riz avec une fourchette. Une heure après, il s’en allait dans la petite chambre pour la longue sieste. Mon grand-père aimait se coucher sur le dos, la tête légèrement relevée pour pouvoir regarder ses roses par la porte entrouverte.

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