L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 32 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 36 · Le temps

 

 

La maison

 

Augereau n’a même pas le temps de saluer Da qu’elle lui offre une tasse de café. Augereau refuse en disant que Da n’aura aucune envie de lui offrir quoi que ce soit quand il lui aura parlé.

— T’as des nouvelles de Port-au-Prince ?

— Non, Da.

— Dis-moi si c’est une de mes filles ?

— Non, Da.

— Augereau, je ne te pardonnerai jamais si tu ne me parles pas clairement… Il est arrivé un accident à Gilberte ou à Ray monde, ça ne peut être Renée parce que, hier, j’ai vu son ami Antoine qui…

— Non, Da. Je vous ai dit non. Il n’est rien arrivé à aucune de vos filles… Enfin à ma connaissance…

— Ah ! vous commencez à parler.

— C’est ce que je me tue à vous dire, Da, depuis tout à l’heure.

— Alors, Augereau, c’est quoi cette catastrophe ?

— Da, c’est la maison.

— Qu’est-ce qu’elle a ?… Oui, je sais qu’elle coule, j’ai demandé à Absence de venir voir ça depuis une semaine… Quand il va venir acheter du tafia chez Mozart, je lui ai en parlerai encore…

— Non, Da. Je viens au nom de Bombace.

— Ah ! ce vautour… Je le savais… Ça fait un temps qu’il rôde autour de moi… Qu’est-ce qu’il veut, Angereau ? Il veut acheter la maison.

— Non, Da.

— Comment ça !? Augereau qu’est-ce que tu me caches ?

— Il l’a déjà achetée, Da.

Da ne dit rien.

— C’est le père qui l’a vendue. Il devait trouver de l’argent pour construire sa guildive.

Après un long silence :

— Ah ! c’était ça. Je m’en doutais bien. Je me demandais toujours où il prenait cet argent. Il me disait qu’il avait vendu ses terres de la Plaine. Au moins, on a la guildive.

Augereau secoue sa tête.

— Non, Da. Il a dû emprunter encore de l’argent à Bombace, ce qui fait que la guildive est aussi à Bombace.

— Et c’est toi, mon fils, qui viens me dire ça. Je t’ai vu passer devant ma galerie, tu n’avais pas cinq ans. Tu courais nu comme un ver. Et c’est toi qui me poignardes dans le dos, aujourd’hui…

Augereau baisse la tête.

— Non, Da, je ne vous poignarde pas. Je donnerais dix ans de ma vie pour n’avoir pas à faire ce que je fais aujourd’hui. Da, vous faites partie de ma vie. Vous m’avez vu grandir. Ma mère disait toujours : « Da est sur la galerie aussi fidèlement que le soleil se lève chaque matin. » Et mon père ajoutait, en riant : « Plus fidèlement, car ce n’est pas tous les jours que le soleil se lève. » Je vous ai vue toute ma vie, Da, à cette même place… C’est important pour moi… Plus important que mon travail à la Maison Bombace…

— Merci, Augereau… Tout ça est bien beau, mais je me retrouve sans toit au-dessus de ma tête avec mon petit-fils malade. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse, Augereau ?

Une fourmi a eu le temps de partir de la chaise de Da pour aller jusqu’à l’ancienne balance.

— Restez assise, Da. Du moment que vous êtes assise, personne ne pourra vous faire bouger. La montagne ne bouge pas. Faites comme si vous ne saviez rien.

— Et toi, mon fils ?

— Je vais faire mon rapport en disant que je vous ai avertie. C’est ça, mon travail, vous avertir. C’est rien d’autre.

Un autre silence. Da aspire une bonne bouffée d’air, se cale encore plus profondément dans sa chaise et ferme, un bref instant, ses yeux.

— Veux-tu une tasse de café, Augereau ?

— Avec plaisir, Da.

Augereau respire le café un bon coup avant de prendre sa première gorgée. Le reste, c’est l’affaire du temps.

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