L'odeur du café
Chapitre 12 · La fièvre
La fête
Da m’a obligé, finalement, à aller à la fête de Nissage. Je ne voulais pas y aller parce que je savais que Vava serait dans les parages. Dans sa nouvelle robe jaune. Une robe avec beaucoup de dentelles et une sorte de traîne. Je n’aime pas cette robe sur Vava. Je transpire. J’ai mal. Il faut que je rentre. Je vais dire à Nissage que je dois partir. Le cocktail de cerises me fait tourner la tête. La terre s’avance vers moi. Nissage m’attrape au vol. Et je me suis retrouvé dans mon lit. Da, près de moi.
Le tunnel
Quand je ferme les yeux très fort, je vois de petites lueurs jaunes. Ce n’est jamais le noir total. Même si la chambre est dans le noir.
Les yeux
Da dit que ça fait deux jours que je garde les yeux fermés. Des fois, je dors. D’autres fois, elle a l’impression que je garde simplement les yeux fermés. Da a passé ces deux derniers jours à m’appeler par mon nom. Mon nom secret.
La malaria
Le docteur Cayemitte est passé trois fois en deux jours. Il n’arrive pas à savoir ce que j’ai vraiment. D’après lui, je fais un peu de faiblesse, ce qui est naturel puisque je suis en pleine croissance. Mais il n’est pas sûr. Il s’inquiète aussi de la malaria. Petit-Goâve est une ville entourée de marais. Le docteur Cayemitte doit partir avant vendredi. Il fera tout son possible, a-t-il dit à Da, pour me voir avant son départ. Une ou deux fois par mois, il va chercher les résultats de ses analyses à Port-au-Prince. Le docteur Cayemitte m’a fait remplir d’urine une petite bouteille qu’il a enveloppée dans un mouchoir avant de la glisser dans la poche de sa veste. Da dit que le docteur Cayemitte est si distrait qu’il serait capable de confondre la bouteille d’urine avec une bouteille de parfum. Et de s’en servir pour se parfumer.
La clinique
Le docteur Cayemitte est ainsi. Il a une clinique à Vialet et, chaque matin, il se demande s’il doit y aller ou pas. Il sort sa vieille bicyclette, nettoie les rayons avec de la vaseline, fait le test des freins et se prépare à partir pour sa clinique. Da dit que si quelqu’un vient à passer au même moment et lui demande : « Docteur Cayemitte, vous allez à Vialet ? » Il répondra, sincèrement, le pied droit sur la pédale : « Je ne sais pas, ma chère… Je ne dis pas oui… Je ne dis pas non… » L’instant d’après, il donnera un vigoureux coup de pédale en tournant le guidon vers la gauche ou vers la droite. Vers la droite pour aller passer la journée à causer sous un manguier avec son vieil ami Charles Reid, grand amateur de soupe aux escargots. Vers la gauche pour descendre à sa clinique, à Vialet.
Camphre
Da me fait respirer du camphre. J’aime l’odeur. Elle me picote le nez et me monte à la tête. Alors je ferme les yeux pour voir les lueurs jaunes. Des cercles un peu flous avec un noyau dur. J’ai l’impression de m’enfoncer dans un tunnel sans fin. Je veux toucher la source de la lumière jaune. Je m’enfonce de plus en plus. La lumière jaune m’attire. Je me sens léger. Je m’approche du centre de la lueur. Je commence à respirer avec difficulté. Malgré tout, je veux y aller. Atteindre le cœur du jaune. Il fait terriblement chaud. Je suis en sueur. Je sens les gouttes de sueur sur mes paupières. Je continue ma route vers le septième cercle. Cela devient insupportable. Je vais me brûler. Le feu jaune. La robe de Vava. Les grands yeux noirs. LES TERRIBLES GRANDS YEUX NOIRS. Le centre de la lumière est un trou noir très froid.
Paupières
Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J’ai mal au cœur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune.
La chambre
La chambre sent le camphre. J’ai une compresse d’eau froide sur la tête depuis deux jours. La fièvre est tombée. Da ne veut pas que je quitte la chambre. Elle est assise à mon chevet avec une cafetière à ses pieds. Je suis dans mon lit, la tête sur une montagne d’oreillers. Je me sens un peu mieux. Da me tient par les épaules pour me faire boire une mixture amère, du thé de verveine. J’arrive à peine à soulever ma tête. Je fais la grimace. Da dit que c’est bon signe.
La vierge illuminée
Sur la petite table, près du mur qui sépare la grande chambre de l’ancienne chambre de mon grand-père, il y a une vierge illuminée. Da s’agenouille devant la statue chaque fois qu’elle traverse la chambre. Les bras de la Vierge sont ouverts. Ses paumes bien à plat tiennent, chacune, un livre de prière. Da commence toujours sa litanie en psalmodiant les différents noms de la Vierge : Notre-Dame-du-mont-Carmel, Immaculée-Conception,
Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, Marie et Marie-mère-de-Dieu. Da garde les yeux fermés durant toute la prière. Pour finir, elle demande à la Vierge sa protection pour ses filles. Elle cite leurs noms : « Marie, Raymonde, Renée, Gilberte, Ninine… Seigneur, elles sont entre vos mains miséricordieuses. »
Da fait le signe de la croix avant de se relever lourdement.
Timise
Timise, une vieille cousine de mon grand-père, est venue aux nouvelles. J’entends sa voix de ma chambre. Elle cause de sa voix perchée dans la salle à manger avec Da. Timise me fait toujours penser à un oiseau de proie. Un vautour. Peut-être à cause de son nez. J’ai vu un vautour dans mon livre de géographie. Tante Timise a une petite tête plissée, un menton fuyant et pas de dents. Da dit qu’avec ses gencives violettes, Timise peut casser n’importe quel os. Malgré tout, elle embrasse tout le monde sur la bouche ; une bouche remplie d’une bave cadavérique. Dès que je tombe malade, Timise s’amène toujours, sans que personne ne l’ait prévenue.
L’enfer
Timise vit à la Petite Guinée, tout près des marais, dans une maison à toit de chaume. Timise y vit seule depuis la mort de son unique fille. Elle ne connaît presque plus personne à part Da. Les enfants ont peur d’elle à cause de cette robe noire un peu rouillée qu’elle porte tout le temps. Parfois, quand le soleil est trop brûlant et qu’il n’y a personne dans les rues, on la voit remonter la rue Geffrard. Auguste, Evan, Francis et Dominique se cachent derrière les arbres pour lui lancer des pierres. Timise leur fait face en les menaçant des feux de l’enfer. Elle lève ses bras maigres vers le ciel et prend saint Mathias à témoin. Les garçons brûleront jusqu’à la septième génération.
Trois gouttes
Timise est entrée dans la chambre. Elle ne prend pas la peine de me demander comment je vais, ni où j’ai mal. Elle me déshabille complètement, sort un grand mouchoir rouge où elle avait enveloppé une petite fiole d’huile de ricin. Timise me jette trois gouttes d’huile sur le corps. Une sur le front, une autre sur ma poitrine et la troisième sur mon pied droit. De ses droits crochus, elle commence à me masser le front et les tempes. Ma tête prend feu. Elle m’ouvre la bouche et me frotte durement les gencives avec son doigt sale. Elle continue vers mon cou, puis essaie de me dévisser la tête. Elle sort un sou noir de son mouchoir et me le colle sur l’estomac. Timise presse la pièce de toutes ses forces sur mon plexus solaire. Je n’arrive pas à respirer. Une forte envie de vomir me traverse le corps. Puis c’est le tour de mes cuisses, de mes chevilles et de la plante de mes pieds. Elle cherche le mauvais sang partout en moi. Elle recommence plusieurs fois le même manège et, finalement, son visage s’éclaire. Elle a trouvé. Elle se penche vers moi et me suce la peau jusqu’au sang, là où elle avait placé la petite pièce.
Le bain
Ce midi, Da avait mis au soleil deux cuvettes blanches pleines d’eau, sous le manguier. Da est allée ensuite cueillir des feuilles d’oranger qu’elle a jetées dans les cuvettes. Une lourde mangue bien mûre est tombée près de la cuvette. Les fourmis n’ont pas tardé à trouver un chemin jusqu’au cœur du fruit. Da est venue me chercher dans la chambre. Mes jambes sont encore un peu faibles et ma tête est lourde. Da m’a enlevé le pyjama et m’a fait entrer dans la première cuvette. Elle m’a lavé la tête, savonné tout le corps avec un savon bon marché. Ma peau est si fragile que j’ai l’impression que le savon va la déchirer. Avec l’eau de la deuxième cuvette, Da m’a rincé le corps. Quelques feuilles d’oranger restent collées à ma tête et sur mon dos. Da ne les a pas enlevées. Marquis commençait à tourner autour de la cuvette avec l’intention de prendre un bain, lui aussi. J’étais si content de le voir que je ne l’ai pas repoussé. Da m’a ensuite enveloppé dans un drap blanc très propre. On a marché jusqu’à la chambre et Da a ouvert toutes les fenêtres pour chasser l’odeur de la fièvre.
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