L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 13 sur 35

Pages du PDF

L'odeur du café

Chapitre 16 · La grand-mère

 

 

La maison de Rico

 

On a grimpé, Frantz et moi, la pente raide de la Hatte. Il y a plein de maisons luxueuses des deux côtés de la rue. Rico habite un peu plus haut, presque au pied du morne Tapion. Une maison toute seule, un peu après la grande maison blanche du pasteur américain. La maison de Rico est cachée par des manguiers courts et touffus. La source se trouve à quelques mètres de la maison. Il y a des gens qui viennent de très loin, même de Mirogoâne, pour cette eau. Des gens riches comme les Devieux, les Bombace, les Reyer, le pasteur Jones. Le notaire Loné de la rue Desvignes ne boit que l’eau de cette source. La mère de Rico vend l’eau de source dans de grosses calebasses.

 

La grand-mère

 

Rico habite avec son frère Ricardi, sa mère et sa grand-mère aveugle. Sa grand-mère sent tout, entend tout et sait tout. Rico nous fait signe de ne pas faire de bruit, de vraiment marcher sur la pointe des pieds.

— Qui est là ? demande la grand-mère d’une voix forte.

Rico me fait signe de ne pas répondre.

— C’est toi, Frantz, entre donc.

Frantz entre. Je reste à la porte.

— Et toi, pourquoi tu n’entres pas. On ne va pas te manger. Comment va ta grand-mère ?

— Bien merci, dis-je, tout étonné qu’elle m’ait reconnu avant même que j’ouvre la bouche. Et dire que je ne viens pas souvent ici.

Rico sourit. Il savait que sa grand-mère allait nous reconnaître. Rico dit toujours qu’elle voit mieux que ceux qui ont des yeux. J’ai rapporté ça à Da et elle m’a expliqué que c’est parce qu’elle est aveugle de naissance.

— Viens… Approche-toi, me dit-elle, d’une voix légèrement plus douce que tout à l’heure.

Je ne m’approche pas trop près d’elle.

— Tu sais que j’ai été à l’école avec ta grand-mère. Nous étions de bonnes amies dans le temps. Elle était vraiment folle d’Odilon. Qu’est-il devenu, celui-là ?

— Il vend du foin à Oginé.

Elle resta un moment silencieuse.

— Odilon, dit-elle, Odilon Lauredan vend du foin… On aura tout vu…

Je regarde ses ongles sales et ses grands yeux dans le noir.

— Ne me regarde pas comme ça, dit-elle de sa voix forte qui me paralyse, n’était-ce moi, tu ne serais pas ici…

— Comment ça ? demande Rico à ma place.

Elle prend un temps comme pour rassembler ses forces.

— J’ai accouché ta grand-mère… Le mari n’était même pas là. C’est Timise et moi qui avons aidé cette malheureuse à accoucher. C’était son premier enfant. Ta mère, je crois. Au fait qu’est-ce qu’il est devenu, ce tyran ? Il a fait tellement de tort à cette pauvre femme. J’espère qu’il est mort. Est-ce qu’il est mort ?

— Oui.

— Paix à son âme… Et puis bon débarras.

— Grand-mère, dit Rico, tu parles de son grand-père.

— Je sais et je ne lui dois rien à ce salaud. Je ne lui ai jamais cédé et j’étais bien la seule du groupe. J’espère que Da sait cela… D’ailleurs, il ne s’est jamais caché, le vieux grigou… Ce qu’il avait la main leste, toujours sur une fesse… Tout ça c’est du passé… N’empêche qu’il a fait beaucoup de tort à cette femme… Maintenant, tout le monde est mort. Les hommes, je les connais bien : Un moment, ils ont huit ans et l’instant d’après, ils sont morts… Moi aussi, j’ai aimé Odilon… Est-ce qu’on t’a raconté son histoire ?…

— Oui.

— Qui ?

— Da.

— Elle a dû arranger ça à sa manière… Je vais te la raconter, moi, la véritable histoire d’Odilon Lauredan, roi des cœurs…

La grand-mère de Rico parlait encore quand on a quitté la maison. Toujours assise à la même place, dans ce coin sombre. On ne voyait jamais son visage. Sauf ses grands yeux.

OceanofPDF.com