L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 7 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 8 · Le corps

Deuxième partie

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CHAPITRE 8

 

Le corps

 

Mon cœur

 

Cette chose aimait à arriver l’après-midi. Brusquement, sans raison, au milieu d’un repas, ou en parlant à Da, ou juste en étudiant ma leçon de géographie, ou même en courant faire des commissions chez Mozart. Brusquement, mon cœur se met à battre à une vitesse folle. On dirait qu’il va sortir de ma bouche et tomber par terre. Je le vois, là, à mes pieds, tout sale et sur le point d’être dévoré par une colonie de fourmis ailées. À ce moment-là, il me faut arrêter tout mouvement, car elle n’est pas loin. Vava est dans les parages. Je la sens qui s’approche. Mon ventre se met à bouillir. Ma tête devient vide. Je suis en sueur. Mes mains sont moites. Je me sens mal. Je vais mourir.

 

Les flamboyants

 

Au début de juin, les flamboyants qui se trouvent dans la cour de l’école des frères de l’instruction chrétienne se mettent à fleurir. Les examens de fin d’année approchent. Je ne dors plus parce que j’ai peur qu’à la fin des classes, Vava ne parte retrouver sa tante à Port-au-Prince. Je n’avale plus rien. Je fais semblant de manger et Da n’y voit que du feu. De toute façon, Da ne croit que dans le café des Palmes. Je commence à vraiment maigrir. Moi, déjà si maigre. Da finit par remarquer que je dépéris chaque fois que les flamboyants commencent à fleurir.

 

Régime

 

Da me met au régime : lait caillé, cresson, langue de bœuf, sang de cochon, carotte et aubergine. Je déteste ça. Je déteste tout ce qui est bon pour la santé. La carotte est bonne pour les yeux. Je déteste la carotte. Da me force à manger, sinon c’est de l’huile de foie de morue que je dois prendre tous les jours. Pour me nettoyer le sang.

 

Un clou

 

Malgré ce régime intensif, je reste maigre comme un clou. Je suis si maigre que le professeur n’arrive pas à trouver un endroit bien en chair – même pas mes fesses – pour me donner une raclée. Je joue là-dessus. J’ai deux sortes de pantalons pour aller à l’école. Quand je sais mes leçons, je mets un pantalon qui me donne l’air un peu costaud. Quand je n’ai pas fait mes devoirs, j’enfile un autre pantalon qui donne l’impression que je vais mourir dans l’heure qui suit. Alors le professeur n’ose pas me toucher. Mais ce corps ne m’aide pas avec les filles.

 

Biscuit Philomène, la fille du docteur Cayemitte, m’a invité au baptême de sa poupée. J’ai apporté une boîte de biscuits Ritz. On a tous apporté la même chose, ce qui fait qu’on a passé la soirée à manger des biscuits. Tout le monde dansait. Je n’ai pas bougé de mon coin. Philomène est venue danser une fois avec moi. Je ne l’ai plus revue après. Didi aurait dansé avec moi si j’avais voulu, mais j’ai passé l’âge de danser avec ma cousine. Frantz est venu me dire qu’il y a une fille qui veut danser avec moi.

— Où est-elle ?

— Par là.

— Par là où, Frantz ?

Frantz d’un ton ironique :

— Tu ne voudrais pas que je te l’amène plutôt…

— O.K., ça va… Je viens.

Je suis allé avec Frantz dans l’autre pièce. C’est sa cousine. Elle est vraiment laide. Je le savais. Frantz m’a poussé dans le dos et je suis tombé sur elle. Tu parles d’un con. Je me suis excusé et je suis retourné à ma place. Il restait encore des biscuits.

 

Fil de fer

 

Auguste dit que je suis si maigre que s’il pleut, je pourrai m’abriter sous un fil électrique. Je n’ai pas peur de me battre. Je le fais souvent avec mes pieds et mes dents. L’autre jour, un garçon de la rue Fraternité m’a pointé du doigt en disant : « Voilà la fille. »

J’ai failli lui arracher l’oreille gauche.

 

Un aveugle Un peu après la rue Dessalines, il y a un grand terrain vague où l’on va se battre après l’école. J’ai un truc infaillible : je remplis de pierres mon sac d’école, je ferme les yeux et je frappe comme un aveugle. Chaque fois que j’entends un bruit sourd, il y en a un qui tombe. À la fin, j’ouvre les yeux. Il n’y a déjà plus personne sur le terrain.

 

Mon ombre

 

L’après-midi, quand on revient de l’école, on compare nos ombres. La mienne est toujours la plus longue, comme si j’étais un géant maigre.

 

Bâton

 

Mon grand-père est mort au mois d’avril, en plein printemps, lui qui aimait tant les fleurs. Ma mère est partie retrouver mon père à Port-au-Prince. Mes tantes n’ont pas tardé à la rejoindre. Parfois, Da et moi, on essaie d’imaginer ce qu’elles font là-bas. Da n’a jamais été à Port-au-Prince. J’y suis déjà allé, mais mon expérience ne compte pas beaucoup. Ma mère et mes tantes envoient de longues lettres à Da. C’est moi qui les lis puisque Da a une mauvaise vue. Des fois, quand il n’y a pas de nouvelles lettres, on s’assoit sur la galerie et on relit les vieilles lettres qui datent de deux ou trois mois.

Da dit que je suis son bâton de vieillesse.

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CHAPITRE 9

 

 

Le sexe

 

Le mur

 

C’est Auguste qui m’a convaincu de le faire. Il suffit de grimper un mur, on tombe dans le jardin d’Ismela et on grimpe un autre mur pour tomber, cette fois-ci, dans la cour de l’école nationale de garçons. Les samedis, il n’y a personne. On trouve toujours une porte ouverte. Les salles sont très sombres. Auguste me conduit par la main. On marche sur la pointe des pieds comme si on allait voler des ananas dans le potager de Passilus. Auguste connaît bien l’endroit, c’est son école. Moi, je vais à l’école des frères de l’instruction chrétienne. Les religieux habitent dans l’école. Et ils ne tombent jamais malades. L’école nationale est plus libre. Da ne m’enverra jamais dans une école où les élèves n’ont presque pas de devoirs à faire à la maison. Auguste me dit que ça fait le bonheur de sa mère. Elle ne peut pas l’aider. Elle ne sait ni lire ni écrire. Sa mère vient de la sixième section rurale, non loin des terres d’Abraham. Elle est venue à Petit-Goâve uniquement pour s’occuper d’Auguste. Auguste lui fait croire ce qu’il veut. C’est elle qui lui fait réciter sa leçon, le matin. Il lui donne le livre à tenir et récite une leçon vieille de trois jours. Auguste lui dit qu’il est parmi les premiers de la classe, alors qu’il est dans le peloton de queue. Quelquefois, sa mère est prise d’un soupçon et, sans raison, lui flanque une terrible volée. Les voisins s’en mêlent. Et on finit par découvrir que, cette fois, exceptionnellement, Auguste n’avait pas menti. Alors, prise de remords, sa mère le cajole pendant un mois.

 

Encre

 

Auguste m’emmène dans sa classe. Il va s’asseoir à son banc. Je fais le pitre devant le bureau comme si j’étais le professeur. Auguste fait mine de réciter sa leçon. Il n’arrive pas à trouver ses mots. Il a le visage convulsé des bègues. Brusquement, il quitte sa place et fonce vers le bureau du professeur. Il me jette par terre, me piétine. Nous sommes en sueur. Nous luttons un moment dans la pénombre douce. Aussi brusquement qu’il a commencé la bagarre, Auguste se lève et se déshabille. Il se met complètement nu. Je me déshabille aussi. On se couche, chacun sur un bureau, et on plonge nos pénis dans un petit encrier. Ce sont de longs bureaux où peuvent s’asseoir côte à côte une dizaine d’élèves ; chaque élève a un encrier. Auguste a l’air de souffrir. Je fais la même grimace que lui. Auguste me fait un sourire encore plus grimaçant. Et il commence à émettre des sifflements avec sa bouche. Il me demande si ça vient : je réponds oui parce que ça fait un bout de temps que j’ai envie de faire pipi. Auguste me dit alors : « Si ça vient, laisse-toi aller. » Je me mets à pisser. Auguste me regarde, incrédule, avant de sauter sur moi. La pisse mêlée à l’encre fait une flaque bleue. Auguste me donne des coups de poing dans le dos. Je n’arrête pas de faire pipi. Quand je commence à faire pipi, rien ne peut m’arrêter. Auguste m’apprend que c’est comme ça qu’on fait avec les filles. Le sexe des filles : un trou noir avec du liquide à l’intérieur. Un liquide bleu.

Cheval

 

Je suis assis sur la galerie, presque sur le bout, dans l’angle droit. J’ai vu le manège d’Oginé. Il a déplacé le cheval de Naréus et l’a mis tout près de la jument de Chaël Charles. Deux bêtes tranquilles. Brusquement, le cheval se met à hennir et à tirer sur sa corde. Il a le sexe droit comme un balai. Le camion de Gros Simon passe, au même moment, en soulevant un peu de poussière. Marquis, couché près de la balance, se réveille, brusquement, et se met à aboyer. Le camion était déjà près de la Croix du Jubilée quand le cheval a cassé la corde pour sauter sur la jument. Da m’envoie chercher sa cafetière juste à ce moment.

 

Colère

 

Naréus remonte la rue en parlant tout seul. La voiture noire passe tout près de lui, en le rasant. Naréus lève le poing vers le ciel. Il arrive à la hauteur de Da.

— Naré, qu’est-ce qui se passe ?

— C’est Oginé, Da. Je lui ai dit de ne pas toucher à mon cheval et il l’a poussé vers la jument de Chaël Charles.

— C’est ce qu’on t’a raconté, Naré, mais ce n’est pas ce que j’ai vu.

— Qu’est-ce que vous avez vu, Da ?

— Ton cheval était en rut et il a cassé sa corde.

— Si vous le dites, Da… De toute façon, il faut que je voie Oginé. Je lui avais dit de ne pas mettre la jument de Chaël Charles dans le parc en même temps que mon cheval. S’il m’avait prévenu, j’aurais attaché le cheval dans ma cour.

— C’était ce qu’il fallait faire, Naré, mais je te le redis, ce n’est pas la faute d’Oginé.

Naréus se secoue la tête. Sa colère est tombée. Il retourne donner à manger à ses canards.

— Da, dis-je, j’ai vu Oginé déplacer le cheval.

— Je l’ai vu faire, moi aussi.

— Da, comment as-tu pu voir le cheval puisque tu donnais dos au parc communal ?

Da se verse une bonne tasse de café chaud. Pendant un bon moment, on ne voit plus personne dans la rue. La rue est blanche, comme dit Da, jusqu’à la mer.

 

Le gendarme

 

Un gendarme maigre comme un clou descend vers les casernes. Il vient d’arrêter Innocent, le tailleur de la rue Geffrard.

— Pourquoi l’avez-vous menotté ainsi ? demande Da.

— Da, cet homme a osé voler l’argent du commandant.

— Innocent ne ferait jamais pareille bêtise…

— Oui, Da, c’est comme je vous dis… Il est le tailleur du commandant et ça fait deux mois qu’il refuse de livrer le costume que le commandant a payé depuis longtemps.

— Da, je vous en supplie, faites entendre raison au caporal… Le commandant m’a donné quelque chose pour commencer le travail et c’est avec ça que j’ai pu acheter le fil et les boutons… Chaque fois que je vois le commandant à la loge et que je lui dis que je n’ai pas assez d’argent pour faire le travail, il me répond qu’il attend son costume et, aujourd’hui, il me fait chercher par le caporal… Regardez, Da, comme on m’a menotté… Je suis un père de famille et un honnête travailleur.

Le caporal a l’air un peu secoué.

— Ce n’est pas ma faute, Da, c’est le commandant qui m’a dit d’aller chercher Innocent.

— Bazile, tu as été à l’école avec Innocent ; je me souviens vous avoir vus passer devant ma galerie, la main dans la main, alors que vous n’aviez même pas dix ans… Comment peux-tu traiter ainsi un ami d’enfance ?

Le caporal Bazile baisse la tête.

— Enlève-lui ces menottes et va dire au commandant que tu ne l’as pas trouvé… Et dites-lui aussi que j’ai une tasse de café amer pour lui.

— Oui, Da, dit le caporal.

— Merci, Da, dit Innocent.

 

Le mouchard

 

Je ne sais pas qui nous a dénoncés. Au fond, je sais, c’est sûrement Djo, de la rue Pétion. Il n’y a que lui pour faire ça. En parlant du loup, on voit sa sale tête. Djo entre à l’instant dans la boutique d’Augustine. Il va faire son rapport quotidien sur les activités de la fille d’Augustine. C’est lui qui la surveille quand Augustine va acheter de la farine en gros à Port-au-Prince. Djo a une tête d’épingle, des yeux toujours écarquillés et la plus grosse pomme d’Adam que j’aie jamais vue. Augustine passe son bras autour des épaules de Djo. Elle sourit. Djo fait mine de partir. Je connais son petit manège. Il revient et murmure quelque chose à l’oreille d’Augustine. Augustine rentre dans la boutique et ressort tout de suite avec un sac de provisions. Djo a le visage illuminé. Le voici qui s’en va finalement. Il se retourne dans la rue pour envoyer la main une dernière fois à Augustine. Pauvre Marie, qu’est-ce qu’elle va prendre comme raclée, ce soir !

Da et Djo

 

Da déteste Djo. Une fois, Djo a rapporté quelque chose à Da qui l’a écouté sans rien dire. À la fin, il a demandé à Da un peu d’argent pour sa peine. Da n’a rien fait. Quand Da méprise quelqu’un, elle ne le lui fait pas dire. Il le sait dans la seconde qui suit. Djo est resté un bon moment à parler de moi, affirmant qu’il m’a vu à la mer avec des voyous. Il a aussi dit que j’ai l’habitude de manger dans la rue, après l’école. Si c’était quelqu’un d’autre qui avait rapporté ces propos, Da m’aurait tué. Mais Da déteste tellement Djo qu’elle n’écoute pas ce qu’il dit. Finalement, il est parti, la queue entre les jambes. Après son départ, Da m’a demandé d’éviter Djo comme la peste.

 

Bleu

 

C’est donc Djo qui nous a dénoncés. Comment a-t-il su ? Il est vrai qu’Auguste a amené tous les amis du quartier à notre jeu. On était une dizaine dans la classe d’Auguste quand la grande porte s’est ouverte brusquement. Nous avions nos pantalons baissés. On était tous couchés sur les bancs quand le directeur nous a surpris. Il a ramené chacun de nous chez lui pour recevoir la plus mémorable raclée de sa vie. Comme on habitait à peu près tous la même rue, on nous a plantés nus sur nos galeries respectives pour que les gens qui passent puissent voir nos pénis bleus.

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CHAPITRE 10

 

 

L’amour fou

 

Le vrai cimetière

 

Da prend le gobelet d’eau et jette l’eau trois fois par terre. Da dit qu’il faut saluer les morts.

Je dis à Da :

— Les morts sont au cimetière.

Da me regarde et sourit. Pour Da, les morts sont partout. Et depuis le temps que les gens meurent, il doit y avoir plus de morts que de vivants sur la terre.

— Si les morts étaient plus nombreux, Da, on aurait agrandi le cimetière.

— Le vrai cimetière est partout. Là où se trouve cette maison, il y a eu une tombe. Quand ton grand-père a acheté ce terrain, le vieux Labasterre était enterré là. Et plein d’autres gens avant lui. On a trouvé une dizaine de tombes.

— Da, on vit sur des tombes !

— Et quand la ville sera trop petite, on l’agrandira et on bâtira des maisons sur d’anciennes tombes complètement en ruine.

Selon Da, on est vraiment mort quand il n’y a personne pour se rappeler notre nom sur cette terre.

 

L’école buissonnière Dieuseul est passé me prendre à la maison. On a fait semblant d’aller à l’école. Da me regarde toujours de la galerie jusqu’à ce que je tourne au coin du parquet. On a remonté la rue Dessalines jusqu’à la rue Geffrard. On a tourné à gauche sur la rue Desvignes et juste après la maison de jeu de Germain, on a pris le petit chemin de terre qui mène droit au grand cimetière. Dieuseul connaît bien ce chemin. Moi, je passe généralement par la cour de l’arpenteur Lavertu et je continue tout droit jusqu’à ce que je vois, au loin, la croix du baron Samedi.

 

Le baron

 

Dans le grand cimetière, il y a une tombe vide avec une grande croix de bois noir. C’est la tombe du baron Samedi, le maître des morts. La vieille Cornélia est toujours en train de l’arroser, surtout quand le soleil est au zénith. Baron a soif.

 

Les morts

 

Dieuseul m’a amené sur la tombe de sa mère, jusqu’au bout du cimetière. Il faut traverser toutes les tombes. Il y en a qui sont complètement démolies. Dieuseul court sur les tombes en sautant par-dessus quelques-unes. J’essaie de le suivre, mais j’ai peur de tomber dans un trou et de me retrouver avec un squelette. Dieuseul file comme l’éclair en se retournant de temps en temps pour me faire signe de continuer à le suivre. Quelquefois, il m’indique un endroit dangereux à éviter. L’herbe a repoussé sur une tombe complètement en ruine et si on marche dessus, on risque de tomber dans un caveau souterrain. Finalement, on arrive à la tombe de sa mère.

 

La mère de Dieuseul

 

La mère de Dieuseul a été, selon Da, la plus belle femme de Petit-Goâve. C’est son amant, Milord, qui l’a tuée, un mardi à midi, parce qu’il était jaloux du mari. Dieuseul est le fils de Milord. C’est Samuel, le mari, qui a toujours élevé Dieuseul, même avant la mort de Milord. Milord s’est tué immédiatement après avoir donné la mort à Ludna. On les a enterrés côte à côte, mais pas dans la même tombe.

 

Le jour sanglant

 

Dieuseul était petit quand cette histoire est arrivée. Son père, Milord, est entré dans la maison avec un fusil. Lui, Dieuseul, il était en train de jouer dans la cour. Ils ont commencé à s’insulter en gueulant comme pour ameuter la ville. Tout le monde connaît l’histoire, c’est toujours la même chose chaque fois que Samuel va à Port-au-Prince. Milord arrive et fait une scène. Il veut que Ludna quitte Samuel pour venir vivre avec lui. Elle lui répond toujours qu’elle n’ira jamais vivre avec un homme qui ne sait rien faire de ses dix doigts, qui n’est même pas capable de s’occuper de son propre fils. Mais le légendaire Milord croit encore à son charme. Ludna refuse, comme à chaque fois, de le suivre. Les coups commencent à pleuvoir. Les voisins n’arrêtent pas de vaquer à leurs occupations. Milord menace de lui faire sauter la cervelle et de se tuer après. Thérèse continue à étendre tranquillement son linge sur les bayarondes rouillées qui font le périmètre de la boutique de Mozart. Mozart est assis sur sa galerie en train de lire des journaux qui datent de deux mois. Le soleil de midi paralyse les gens. Milord continue de battre Ludna en lui demandant pour la millième fois de venir vivre avec lui dans sa petite maison du bord de mer. Ludna lui répond encore pour la millième fois qu’elle n’ira jamais vivre avec un bon à rien. On entend presque plus rien pendant une bonne minute. Aucun bruit. Pas un cri. Puis, voilà Milord qui se met à sangloter en demandant pardon à Ludna pour tout le mal qu’il lui a fait. Il implore le pardon de Ludna qui veut bien lui pardonner, mais ajoute qu’elle n’ira jamais vivre avec lui. Et ça recommence : les insultes, les coups, les larmes.

 

La mort

 

Thérèse se rappelle que quelqu’un a dit : « Milord est enragé, aujourd’hui, est-ce qu’on va le laisser tuer cette pauvre femme ? » La vieille Cornélia a répondu que ça fait dix ans que c’est comme ça. L’homme a continué son chemin et il n’avait pas encore atteint la Croix du Jubilée quand le premier coup de feu a éclaté. Milord a retourné, ensuite, l’arme contre lui. Il a mis le canon du fusil dans sa bouche et a tiré. Quand les gendarmes sont arrivés et ont défoncé la porte, ils ont trouvé les deux corps l’un sur l’autre et le fusil pas trop loin. Dieu-seul n’a pas bougé de la cour où il était en train de jouer tout seul. Et quand le corps de son père est passé devant lui, il l’a giflé.

 

Le bouquet Dieuseul a ramassé des fleurs laissées sur d’autres tombes pour faire un bouquet pour sa mère.

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