L'odeur du café
Chapitre 25 · La bicyclette
La sortie
Rico attendait Sylphise à la sortie de l’école, près de la barrière qui donne en face du garage de Doc.
La sœur Noël est sortie sur le balcon et a fait sonner la cloche à toute volée. Un long moment de silence. Et puis brusquement, on entend un grondement.
La voix de sœur Noël :
« En silence, sinon personne ne sort. »
Un autre moment de silence. Le bruit reprend de plus belle. C’est la vraie sortie.
La vieille bécane
Frantz est arrivé en vélo. La bicyclette de son frère Ludner. Une vieille bécane noire, toujours en panne à cause de la chaîne trop lâche. Frantz est constamment en train de la réparer. C’est l’ancienne bicyclette que son père a donnée à Ludner quand il s’est acheté une Robin Hood neuve chez Fabrien. Pour freiner, Frantz est obligé de mettre son pied droit sur la roue avant. De plus, le guidon est tout crochu. On a l’impression que Frantz va tourner à gauche tout le temps. Il n’y a que lui et son frère qui sachent conduire cette ferraille.
Le plus beau
Les filles arrivent, enfin. Zina, ma cousine Didi, Vava et Sylphise. Rico aime Sylphise. J’aime Vava. Et j’ai l’impression que Zina, ma cousine Didi, Sylphise et même Vava sont folles de Frantz. De toute façon, je ne peux pas être jaloux de Frantz parce que si j’étais à leur place, c’est ce que je ferais. C’est Frantz le plus beau, le plus charmant et le plus adroit de nous tous. Il a des yeux qui tuent.
Le guidon
Frantz a inventé une sorte de crochet qu’il a placé sur le guidon de sa bicyclette. Cela lui permet d’installer un livre devant lui. Il peut étudier n’importe où. Souvent, on se réunit près de l’école nationale de garçons, ou, parfois, derrière l’église. Frantz vient nous retrouver toujours avec son livre accroché au guidon de sa vieille bécane. De temps en temps, il jette un coup d’œil sur le chapitre qu’il est en train d’étudier. Parfois, on se met tous autour de lui pour essayer de résoudre un problème d’arithmétique. On fait ça surtout le matin, avant d’entrer en classe, dans la cour de l’école même.
Le père Son père – sa mère est morte – ne s’occupe pas de lui. Georges Coutard, le père de Frantz, est toujours fourré chez Germain avec un coq de combat sous le bras. C’est l’ami de Borno. Ces deux-là sont ensemble depuis leur enfance. Si on parle à Borno, dit Da, c’est comme si on avait parlé à Georges. Selon Zette, qui a toujours été amoureuse de lui, Georges Coutard est un homme charmant qui n’était pas fait pour les responsabilités de la vie.
L’hygiène
La seule chose avec laquelle Georges Coutard ne transige pas, c’est la propreté. S’il trouve Frantz dans la rue, les cheveux décoiffés, il serait capable de le tuer. Dès qu’il le rencontre quelque part, il inspecte ses ongles, son nez, ses dents, ses oreilles, ses aisselles. S’il est content de l’examen, il peut lui donner tout l’argent qu’il a dans ses poches. Si, par contre, les dents de Frantz ne sont pas propres, ses oreilles ou ses ongles n’ont pas été nettoyés, alors il le traîne par le cou à travers la ville, en criant qu’il va le jeter à la mer. Et il le fait.
Le cadre
Zina monte sur le cadre de la bicyclette, devant Frantz qui conduit. Elle n’arrête pas de rire. La bicyclette part en zigzaguant d’abord, pour finalement retrouver son équilibre. Frantz accélère et nous devance de deux coins de rues pour revenir vers le groupe. Frantz dépose Zina par terre et c’est au tour de ma cousine Didi. Toutes les filles montent à tour de rôle. Le tour de Vava arrive. Je sens mon cœur dans ma gorge. Pourquoi je ne suis pas Frantz ?
Douleur
Je vois sa nuque filer tout contre la tête de Frantz. J’ai mal au ventre. Une douleur insupportable. Mes mains sont moites. Si Vava ne descend pas de cette bicyclette tout de suite, je crois que je vais perdre connaissance. Un léger vent souffle dans les feuilles. Un cerf-volant vole, insouciant, dans le ciel bleu clair. Mes genoux tremblent. Je n’entends rien. Je ne comprends rien. Je ne vois que la robe jaune de Vava qui touche presque le sol. Vava descend promptement de la bicyclette parce qu’elle vient de voir sa mère sur la galerie de Clara. Heureusement, sa mère ne regardait pas dans notre direction. Vava a filé vers la maison en passant par la cour d’Abraham. Elle s’est retournée au moment de franchir la porte pour nous envoyer un dernier salut de la main. Frantz fait mine de la poursuivre. Le chien de Clara accourt en jappant. Frantz essaie de s’enfuir. Ses pieds sont pris dans la chaîne de sa bicyclette. Vava se met à rire. Tout le monde éclate de rire. Même Frantz à qui le petit chien de Clara a fait perdre les pédales.
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