L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 26 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 29 · La stratégie

 

 

La chaîne

 

Comme c’est vendredi, Da m’a permis de descendre sur la place. Frantz m’attendait.

— J’ai besoin d’argent pour faire réparer ma chaîne.

— Ton père ?

— Mon père ne sait même pas son nom, aujourd’hui.

C’est ainsi que Frantz parle de son père quand celui-ci est soûl.

— Je n’ai pas d’argent, Frantz. Frantz sourit.

— Je sais où en trouver.

— Frantz…

— Ne t’inquiète pas, on ne volera personne.

— Comment va-t-on faire alors ?

— Suis-moi et tu verras.

 

La boutique

 

J’avais compris dès que j’ai vu Zina devant la boutique de sa mère. Je sais que Zina est prête à faire tout ce que Frantz désire. C’est simple : elle est folle de lui.

— C’est le moment, me dit Frantz, vas-y…

— Moi ? Je vais où ?

— T’as pas dix centimes ?

— Oui.

— Alors tu n’as rien à faire… Va seulement acheter quelque chose dans la boutique.

— Quelque chose.

— Un bonbon, n’importe quoi…

— Et après ?

— Merde, t’es devenu idiot… Je t’ai dit : tu ne fais rien.

— Juste ça ?

— Oui, juste ça.

Je faisais l’idiot pour énerver Frantz, mais j’avais compris depuis que j’avais vu Zina devant la boutique.

 

L’argent

 

Je suis entré dans la boutique en tremblant un peu. J’ai peur que la mère de Zina ne se pointe au même moment et ne me tombe dessus, comme il est arrivé à Rico avec la mère de Sylphise. La différence c’est que la mère de Zina, elle n’hésiterait pas à appeler le sergent Bazile. Zina était derrière le comptoir. J’ai acheté un bonbon et j’ai payé.

— C’est Frantz qui t’envoie ?

— Oui, il est là-bas.

Je fais un signe en direction de la rue. Elle n’a rien dit. Elle a ouvert la caisse et m’a remis une poignée de pièces de monnaie. J’avais les deux mains pleines. Je ne savais plus quoi faire. Je n’arrêtais pas de suer. Mes mains tremblaient. Et si la mère de Zina arrivait à l’instant ? Je finirai ma vie en prison.

— Dis-lui que ma mère doit aller à la Petite Guinée faire une commission… Et que je vais l’attendre derrière l’église.

Je suis sorti de la boutique presque en courant. Quelques pièces sont tombées de ma poche et ont roulé par terre. Je ne me suis pas arrêté pour les ramasser. J’avais l’impression que tout le monde autour de moi était au courant de ce que je venais de faire.

 

Le prix

 

Aussitôt nous nous rendons chez Wilson. Frantz ne fait confiance qu’à Wilson pour sa bicyclette. Wilson était en train de manger. On l’a attendu dans le couloir. Une petite fille passe devant nous avec de la gazoline dans une cruche. Wilson est arrivé en s’essuyant la bouche avec la manche de sa chemise avant de s’accroupir pour regarder la bicyclette.

— Ta chaîne est foutue.

— Je le sais, dit Frantz.

— Qu’est-ce que tu as foutu avec ?

— Je suis allé dans la mer… C’est combien ? Wilson est resté un long moment à se secouer la tête.

— Qu’est-ce que t’as fait ? T’es allé dans la mer avec une bicyclette ? Qu’est-ce que tu crois que c’est ? Un bateau. T’es fou ou idiot ?

— Les deux. C’est combien pour tout, Wilson ?

Wilson n’a pas levé les yeux. Il regardait encore la chaîne en secouant la tête.

— Toutes les dents sont foutues complètement… Il me faut scier tout ça… Quand je pense que t’es allé dans la mer avec une bicyclette ! Tu sais le nombre de gosses qui aimeraient avoir un vélo comme ça ?…

— Je ne sais pas, Wilson… J’étais triste…

Wilson s’est relevé lourdement.

— Tu paies tout de suite, mon ami.

Wilson appelle tout le monde mon ami. Même ses ennemis. Une fois, il a dit à Killick : « Je vais être obligé de t’arracher les oreilles, mon ami. » Et il aurait pu le faire si Légype n’avait pas été là.

— Je peux revenir ce soir ? demande Frantz après avoir payé.

— T’es fou, mon ami, Fabrien a déjà fermé son magasin. J’achèterai ta chaîne demain. Tu auras ta bicyclette demain midi.

Wilson a pris la bicyclette sans dire un mot de plus et l’a remisée dans la petite chambre noire derrière la salle à manger. Je m’attendais à une discussion assez rude à propos du prix.

— Pourquoi as-tu accepté son prix sans discuter, Frantz ?

— Wilson ne discute jamais de prix. S’il ne veut pas réparer une bicyclette, il ne la réparera tout simplement pas. Et tu pourras lui offrir ce que tu veux, mon vieux.

 

La motocyclette

 

Il nous restait encore un peu d’argent. Légype nous a emmenés au marché du soir voir sa mère qui vend de la canne à sucre. Les visages des marchandes derrière les lampions. Légype a essayé de nous voler. Frantz a flairé le piège et on a quitté le marché. Juste en sortant, Wilson est arrivé en trombe sur sa vieille motocyclette. Il nous a évités de justesse. Il a continué sa route à travers le marché. Les cris des marchandes effrayées. Un chapelet de malédictions.

Parfois, il emmène sa vieille mère avec lui, qui le tient par la taille. Un soir, elle est tombée en plein milieu du marché. Wilson ne s’est aperçu de sa disparition qu’en s’arrêtant pour saluer le docteur Cayemitte qui lui a demandé des nouvelles de sa mère.

Les seins

 

Zina attendait déjà derrière l’église, assise sur les marches. Il faisait noir, mais on ne pouvait la manquer dans sa robe blanche presque phosphorescente. Frantz est allé s’asseoir près d’elle et après quelques minutes, je les ai vus se diriger derrière le petit bosquet de la maison du professeur Casamé. Je ne peux pas dire que Frantz l’ait embrassée, mais je sais qu’il a fait pire que ça à Sylphise. Il lui a même caressé les seins. Sylphise a de gros seins. Zina n’a presque pas de seins. C’est pas de sa faute, mais c’est comme ça. Ils sont restés là un bon moment. Qu’est-ce que je donnerais pour savoir ce qu’ils faisaient, en silence, dans le noir ! Finalement, Zina est passée devant moi presque en courant. Elle avait le visage de quelqu’un qui venait de pleurer. Frantz m’a reconduit à la maison et je suis rentré me coucher. Da est restée sur la galerie à causer avec Zette.

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