L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 27 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 30 · Le matin fatal

Sixième partie

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CHAPITRE 30

 

Le matin fatal

 

Le déjeuner

 

Zina est passée tôt chez Sylphise. Elle s’assoit près de la table pour la regarder déjeuner. Pain et café. Zina aime l’odeur du café. Même quand on ne le boit pas, son odeur vous pénètre jusque dans les os. Le café que Sylphise boit n’est pas si bon. La mère de Sylphise a mis de l’eau dans son café. Une fille ne doit pas boire du café trop fort, qu’elle a dit. Sylphise a trempé, nonchalamment, son pain dans le café. Un morceau de pain trop mouillé est resté dans la tasse. Zina ne fait jamais ce mélange. Elle mange son pain sec et ne boit le café qu’après. Ce qu’elle aime vraiment, c’est prendre son café très fort et très sucré, puis boire lentement une tasse d’eau bien glacée. Elle pense à tout cela en regardant Sylphise traîner avec son déjeuner. Sylphise est insouciante. Elle n’a même pas fait ses devoirs, alors qu’elle avait toute la fin de semaine pour les préparer. Zina sort ses cahiers et les dépose sur la table, près de Sylphise.

 

Le petit banc

 

Zina et Sylphise avaient rendez-vous avec Didi près de la grosse maison en bois des Rigaud, là où il y a eu ce terrible incendie, l’année dernière. Didi arrivait par la rue La-Paix, dans la direction opposée. Didi habite près de l’école des sœurs, mais chaque matin, elle va les rencontrer au même endroit, à mi-chemin de chez Zina et Sylphise. La maison des Rigaud se trouve au centre du triangle dont les maisons de Zina, Didi et Sylphise forment les trois sommets. Elles ont l’habitude de s’asseoir un moment, sur le petit banc de la galerie des Rigaud, pour reprendre leur souffle.

 

La rédaction

 

— s-tu eu le temps de terminer la rédaction ? A

— Oui, dit Zina.

— Quelle rédaction ? demande Sylphise.

— Comment, Sylphise, tu ne savais pas qu’il y avait une rédaction à faire sur l’accident de Galbaud ?

— Quel accident ?

Didi et Zina lèvent les bras au ciel.

— Quel accident ? demande Sylphise à nouveau.

— L’accident, répondent en chœur Didi et Zina. Sylphise ouvre de grands yeux.

— L’accident de Galbaud. Il est tombé dans la mer avec sa voiture.

— Personne ne m’a rien dit… Pourquoi tu ne m’as rien dit, ce matin, Zina ?

— Pas ça. J’ai déjà eu un zéro, une fois, parce que tu avais écrit la même chose que moi.

— C’est normal, Zina, on voit les choses de la même manière.

Tout le monde se met à rire. Même Sylphise.

— Zina, dit Sylphise, j’ai pas de temps à perdre, il me faut ce devoir.

Le flot des élèves commence à grossir. Didi salue des amis qui passent dans la rue.

— Non, Sylphise, je te l’ai dit, c’est personnel. De toute façon, sœur Noël dit que nous ne sommes pas des jumelles, alors…

— Je me fous de sœur Noël… C’est mademoiselle Lezeska qui attend ce devoir.

— Alors, dis que tu n’étais pas ici, cette fin de semaine… Que ta mère t’avait emmenée à Miragoâne…

— Non, dis plutôt que tu ne connais pas le port, lance Didi…

— Dis pas de bêtises, Didi, sœur Noël n’avalera jamais ça.

— Oh, Seigneur, j’ai mal à la tête.

— Commence pas, Sylphise, ça ne marche pas avec moi, je te connais trop bien… Tu n’auras pas mon cahier de rédaction comme ça.

— Si tu commences à gémir, maintenant, dit Didi, tu n’auras aucune excuse pour sœur Noël… Et Dieu seul sait que tu en auras besoin, ce matin…

— Je ne blague pas… C’est vrai, je me sens mal… Didi, tu es vraiment méchante de dire ça… Laissez-moi seule… Je me sens mal et c’est tout ce que vous trouvez à dire… Allez, je ne veux plus vous voir…

— Tiens, tu peux prendre mon cahier, mais évite d’écrire exactement les mêmes mots… Je ne veux pas aller à la direction encore…

 

L’hymne

 

Elles reprennent la route en faisant bien attention d’arriver au moment où sœur Noël s’avance sur le balcon pour sonner la rentrée. Les filles se ruent vers la cour. Sœur Noël intervient immédiatement. Le silence, puis l’hymne national.

« Pour le pays

pour les ancêtres

marchons unis… »

Une grosse fille en profite pour donner à Sylphise une tape sur l’oreille. Vava se retourne à temps pour voir Philomène retirer vivement sa main. Zina donne un coup de pied à Philomène. La fille d’à côté donne à Zina un coup à la tête.

« Marchons unis

Dans nos rangs, point de traîtres.

Du sol, soyons seuls maîtres. »

Sœur Noël a tout vu. Elle pince ses lèvres minces comme des lames de rasoir. Ses yeux lancent des éclairs. Elle continue de battre la mesure avec cette grande règle tout en regardant dans la direction du groupe. C’est fini. Tout le monde rentre en classe.

— Vous cinq, là-bas, allez m’attendre à la direction.

— Je n’ai rien fait, répond Didi.

— Je le sais très bien, mais vous faites encore partie du groupe, je crois, dit la sœur avec un mélange d’ironie et de cruauté.

 

Le groupe

 

Didi, Vava, Zina et Sylphise, à la vie comme à la mort. Au cœur de tout cela, le beau Frantz.

Didi regarde par la fenêtre de sa classe passer une vache qui lui jette un sourire triste.

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