L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 4 sur 35

Pages du PDF

L'odeur du café

Chapitre 4 · La rose

 

 

Le petit seau

 

Mon grand-père n’avait qu’une passion : les roses. Il en a fait planter tout autour de la maison. Il les arrosait lui-même chaque matin et chaque soir. J’allais remplir un petit seau en plastique bleu que je lui remettais. Avec ce seau, il ne pouvait arroser que trois ou quatre plants. Au début, on y allait lentement. J’adorais faire ce travail avec mon grand-père. Il était toujours gentil et me demandait sans cesse si je n’étais pas fatigué, si je ne voulais pas prendre un petit repos. Alors, je courais encore plus vite remplir le seau. J’allais de plus en plus vite. Mon cœur cognait fort.

 

La fatigue

 

Da m’a demandé, un jour, de ralentir.

— Pourquoi, Da ?

— Parce qu’il est fatigué.

— Mais je ne suis pas fatigué, Da.

— Toi, non… Mais ton grand-père est fatigué.

— Mais non, Da, il me demande toujours si, moi, je suis fatigué…

— C’est parce qu’il est fatigué, lui.

— Alors pourquoi il ne le dit pas, Da ?

— Il le dit, mais tu n’as pas compris.

— Il ne le dit pas.

— Il le dit, mon chéri.

— Il ne le dit pas.

Da rit de mon insistance.

— C’est ça qu’il veut dire quand il te demande si tu es fatigué.

— Alors pourquoi il ne le dit pas ?

— C’est une façon de parler, Vieux os.

 

Les tracteurs

 

L’autre passion de mon grand-père, ce sont les tracteurs. Du temps de la grande richesse, il avait commandé un tracteur à Chicago. Le temps que la commande arrive, le prix du café avait chuté au plus bas sur le cours mondial. Mon grand-père et Petit-Goâve avaient fait faillite, avaient tout perdu. Par bonheur, les gens de Chicago ont continué à lui envoyer leur catalogue mensuel. Mes premières images furent des photos de tracteurs dans les plaines du sud des États-Unis. On voyait des fermiers en train de travailler dans d’immenses champs de blé sur des tracteurs jaunes, la couleur de tante Renée.

 

Le pain

 

Dès que le catalogue arrivait, au début du mois, mon grand-père le retirait de sa grande enveloppe jaune et m’envoyait en face, chez Mozart, acheter un pain. Il fallait mettre le pain dans l’enveloppe. Cette enveloppe durait tout le mois. Ainsi, chaque matin, en attendant le prochain catalogue qui viendrait de Chicago avec une enveloppe neuve. Nos sacs de pain venaient de Chicago, Illinois ! Mystérieusement, tout de suite après la mort de mon grand-père, Chicago a brusquement cessé de nous envoyer des catalogues.

 

La grande chambre

 

C’est la plus grande pièce de la maison après l’ancienne salle d’entreposage et de triage de café. La chambre de Da, de ma mère et de mes cinq tantes. Mon grand-père n’y a jamais mis les pieds. Mon petit lit se trouve coincé entre deux grandes armoires. En face de moi, un grand lit où dorment ma grand-mère, ma mère et tante Renée. Tante Renée se place toujours sur le bord du lit, à un cheveu du vide. Le corps raide comme un balai, tante Renée ne bouge pas d’un millimètre. Elle ne se lève jamais, la nuit. Son pot de chambre est toujours propre. Da dit qu’on peut s’en servir pour boire du lait chaud.

 

Les reines

 

Tante Raymonde a un petit lit en bois d’acajou qu’elle partage avec tante Ninine. C’est un cadeau de Hiram, le frère de Da. La grande armoire est à Da, c’est-à-dire à tout le monde. L’autre, plus petite, est aux sœurs plus âgées : ma mère et tante Raymonde. Tante Renée, tante Ninine et tante Gilberte rangent leurs robes un peu partout. Les cinq sœurs s’habillent malgré tout avec les mêmes robes. Sauf tante Gilberte qui est de trop petite taille. Les soirs de bal, c’est la furie. Surtout si tout le monde veut mettre la même robe. Les odeurs de parfums se mêlent, les chapeaux s’échangent, les chaussures volent par-dessus les têtes. Tout le monde est en retard. L’heure fatidique arrive. Et cinq reines – reine du sucre, du sel, du sisal, de la farine et du café – sortent de la chambre qu’elles laissent aussi dévastée qu’un champ de bataille. Le silence. Da et moi restons dans la chambre. Puis nous faisons une petite prière avant de nous endormir.

 

La salle à manger

 

C’est le royaume de Da. Da a toujours nourri tout le monde. Je veux dire sa famille, les voisins et aussi des indigents qui passent toujours au bon moment. Sans compter les chiens que Marquis invite lui aussi à manger. Ce qui fait beaucoup de bols blancs pour la famille, et de bols bleus pour les autres. Da n’a jamais oublié personne, sauf tante Gilberte. Et on ne sait pas pourquoi. Ce qui fait que c’est toujours son bol qu’elle donne à tante Gilberte. Je n’ai jamais vu Da en train de manger. Quand tout le monde a fini, Da se fait un café qu’elle va siroter sous le manguier.

 

Le dernier repas

 

Une fois par mois, mon grand-père allait voir ses terres, près du cimetière, en face de la vieille guildive de Duvivier. Il y passait toute la journée et ne rentrait que fort tard dans la soirée. Son dîner l’attendait sous le couvre-plat en plastique rose, dans la salle à manger. Quelques mouches volaient autour des plats, par principe. Son repas favori : banane, mirliton, aubergine, très peu de riz (cuit sans sel) avec du pois noir en sauce. Pas de viande, ni de carotte. Da dit toujours qu’il n’y a que mon grand-père et les enfants qui n’aiment pas les carottes. Il s’asseyait, mangeait lentement et se servait toujours une tranche d’ananas pour dessert. Après le repas, mon grand-père se nettoyait longuement les dents. C’était sa fierté. Il a conservé toutes ses dents jusqu’à la fin.

Un soir, il avait l’air plus fatigué que d’ordinaire. Il a à peine touché à son repas, s’est longuement brossé les dents avant d’aller se coucher. Une dernière fois.

 

La mort

 

On l’a retrouvé, le lendemain matin, dans son lit, tout raide.

— Qu’est-ce que la mort, Da ?

— Tu verras.

 

Un homme des Palmes

 

Je n’ai rien vu puisqu’on ne m’a pas laissé entrer dans la chambre. Des gens venaient, puis repartaient. Des hommes surtout. Mon grand-père était franc-maçon. Des hommes avec des brassards noirs que je n’avais jamais vus. Des femmes, que je ne connaissais pas, pleuraient en levant les bras au ciel. Un homme est descendu des Palmes en apprenant la nouvelle. Il a dû pousser fort le cheval qu’il a laissé à moitié mort dans la cour pour se diriger directement vers la chambre de mon grand-père. Les autres personnes qui étaient dans la chambre sont sorties pour le laisser seul avec mon grand-père. Il est resté là, une heure, puis est sorti de la pièce. Il a serré la main de Da. Il est remonté sur son cheval et est reparti au galop.

 

Les ongles

 

Je suis entré dans la grande chambre. J’ai déplacé la statue de la Vierge sur la petite table, là où il y a un trou dans le mur. J’y ai collé mon œil droit. Et je n’ai rien vu. Seulement ses pieds et ses ongles propres. On a attaché ses deux gros orteils, l’un à l’autre, avec un ruban jaune. Comme pour nos sacs de café.

Da a dit que nos ongles continuent de pousser même après notre mort. Je suis resté longtemps à regarder ceux de mon grand-père.

 

La rose rouge

 

Ma mère et mes tantes sont sorties dans la cour et ont coupé toutes les roses pour faire un grand bouquet. Da est venue me chercher pour aller voir mon grand-père, mais il était déjà habillé de son costume bleu serge qu’il mettait une fois l’an pour aller rencontrer Bombace. Les roses étaient tout autour de lui. Une odeur lourde et étouffante. Mon grand-père portait ses chaussures vernies et une cravate à langues de feu. Tante Renée lui a glissé entre les doigts une rose rouge.

OceanofPDF.com

CHAPITRE 5

 

 

Le chien

 

La chaise

 

Da a posé doucement sa cafetière au pied de la chaise. Une solide chaise de Jacmel. Quand on vous dit une chaise de Jacmel, ça veut dire quelque chose.

— Qu’est-ce que ça veut dire, Da ?

— Ce sont les meilleures chaises.

— C’est loin, Jacmel ?

— Tu vois ce nuage noir ?

— Oui.

— C’est au-dessus de Jacmel.

— Alors cette chaise vient de loin, Da ?

— De très loin.

Da s’est installée confortablement sur sa chaise pour regarder passer les gens.

 

Je suis une anguille

 

Je déteste m’asseoir. Je préfère la position horizontale. C’est pour cela que j’ai la colonne vertébrale molle comme une anguille. J’aimerais être une anguille pour pouvoir filer dans la rivière. Pas de jambes, pas de bras, pas de fesses.

— Je connais un petit garçon, dit Da, qui veut être une anguille, mais je ne connais pas d’anguille qui veuille être un petit garçon.

Da peut bien parler. Il doit y avoir quelque part une anguille qui aimerait s’asseoir sur une chaise de Jacmel. Et une anguille sur une chaise, ça veut dire quelque chose.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? me demande Da.

— Ça veut dire que c’est une anguille qui s’est fait avoir par un petit garçon.

Da raconte l’histoire de l’anguille à toutes les personnes qui s’arrêtent pour lui parler.

 

Le voyage

 

La rue est déserte, sous le terrible soleil de midi. Pas âme qui vive, comme dit Da. Au loin, près de l’école nationale de garçons, je vois Marquis remonter la petite pente. Il paraît essoufflé. Un chien maigre qui marche en traînant ses pattes arrière. D’un mouvement sec, il projette son arrière-train vers la gauche pour avancer. Marquis a eu un grave accident, il y a cinq ans. Il s’était endormi au milieu d’une touffe d’herbe, sur le côté de la rue, lorsque la voiture noire est arrivée. Sans bruit. La roue avant lui est passée sur les reins. La roue arrière gauche également. Marquis s’est traîné, sans un cri, jusqu’au petit cimetière. Il a pu se faufiler dans les hautes herbes derrière les guildives de Duvivier. Puis, nous ne l’avons plus revu. Nous l’avons cherché partout, jusqu’à Miragoâne. Personne n’a jamais pu le rattraper. De temps en temps, quelqu’un disait l’avoir aperçu quelque part.

 

Prière Je prie, chaque soir, le petit Jésus de Prague pour qu’on retrouve Marquis sain et sauf. Je prie aussi Notre-Dame et saint Jude, le patron des causes désespérées. Depuis le départ de Marquis, je ne prends plus de souper. Je le vois, chaque nuit, dans mes rêves, en train de courir. Tout le monde essaie de l’attraper, mais il nous file entre les doigts. Des fois, on dirait un tout petit toutou. D’autres fois, il a l’air d’un loup affamé. Souvent, je me réveille la nuit en sursaut et j’appelle Marquis de toutes mes forces. Da me prend dans son lit.

 

Le retour

 

Un homme des Palmes, qui vendait du café à mon grand-père, a affirmé l’avoir croisé du côté de Zabo, dans les terres froides. On a cherché partout dans les environs. Hiram, le frère de Da qui vit à Zabo, l’a cherché lui aussi. Jusqu’à Bainet. Aucune trace de Marquis. Nous avions perdu tout espoir quand un matin, il a sauté dans mon lit. Couché dans sa position favorite. Son ventre sur mes jambes. Quelque chose de mou et de chaud, une sensation que j’adore. Personne ne l’a entendu entrer. Toutes les portes étaient fermées. Da a simplement dit que pour venir de Zabo, il a dû marcher une bonne quinzaine de jours. Et dans son état, il faut compter le double.

 

La pêche aux écrevisses

 

Si on sort par la porte arrière de la maison, on tombe sur la rue Desvignes. La rivière se trouve là, au bout de la rue. Une rue ombragée et légèrement humide. Avant même d’atteindre la maison de jeu de Germain, on entend la rivière. J’ai déjà péché dans cette rivière. La pêche aux écrevisses se fait avec un panier en jonc. Il faut remonter lentement la rivière en regardant surtout dans les coins. Quand on voit bouger des antennes, on plonge le panier jusqu’au fond et on le remonte tout de suite au-dessus de sa tête. Une fois, une anguille s’est enroulée autour de ma cheville. L’eau était claire. On aurait dit un bracelet d’argent.

 

La maison de Devieux

 

La voiture noire, celle de l’accident de Marquis, appartient à Devieux, l’homme le plus riche de la ville. Il habite au bout de la rue Desvignes, près de la rivière. On allait souvent voler des mangues chez Devieux. On sautait par-dessus le vieux mur. La maison illuminée, au fond, derrière les cocotiers. Une grande maison blanche. On n’avait qu’à se baisser pour ramasser les mangues. Dès que les chiens commençaient à aboyer, il fallait prendre ses jambes à son cou et sauter à nouveau le mur. Marquis demeurait sur place quelques instants pour aboyer, lui aussi, juste pour la forme. Soudainement, il sautait le mur et se mettait à courir comme s’il avait vu le diable. Le diable, c’est un énorme berger allemand qui mange un quartier de bœuf chaque jour.

Da dit que c’est comme ça qu’on reconnaît les riches, ils peuvent laisser les fruits pourrir au sol.

 

La voiture noire La voiture noire passe devant notre galerie chaque jour, à midi. Le chauffeur est un jeune homme que Da connaît. Elle avait facilité son entrée à l’école nationale de garçons. Sa mère était venue remercier Da en lui apportant des melons de son jardin. Chaque fois que le jeune chauffeur passe devant notre galerie, il ralentit légèrement et fait un signe de tête pour saluer Da. Ce n’était pas lui qui conduisait quand la voiture est passée sur Marquis. C’était l’autre chauffeur, le vieux. Il n’est pas de Petit-Goâve. Marquis sait toujours qui conduit la voiture. Quand c’est le vieux, il n’arrête pas d’aboyer jusqu’à ce que la voiture disparaisse derrière la Croix du Jubilée. Et quand c’est le jeune, il relève nonchalamment la tête et regarde passer la voiture en plissant les yeux.

 

Quelle heure est-il ?

 

Le jeune chauffeur s’arrange toujours pour passer devant la galerie à midi tapant. Dès qu’il passe, Da rentre faire du café neuf. Zette sort toujours au même moment pour demander l’heure. Zette habite juste en face de chez nous, à gauche de l’épicerie de Mozart.

— Quelle heure est-il, Da ?

— La voiture de Devieux vient de passer, il doit être midi.

— Donc, il y a une heure, il était onze heures.

— Ah ça, je ne sais pas.

— Merci quand même, Da.

Zette referme brusquement la porte. Da et moi, on se met à rire.

Marquis

 

Il est couché, tout triste, à côté de moi. Son museau est mouillé, ses yeux, mi-clos. Deux ou trois mouches volent au-dessus de sa tête. Marquis essaie de les chasser avec sa patte, mais sans grande conviction. Je pose mes pieds sur son ventre chaud sans lui faire de mal. Il ouvre un œil pour me regarder et se rendort l’instant d’après. Il suffit qu’un chien passe dans la rue pour qu’il se réveille et se mette à japper comme un malade.

OceanofPDF.com