L'odeur du café
Chapitre 34 · Les choses de la vie
Septième partie
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CHAPITRE 34
Les choses de la vie
Nuage
Le docteur Cayemitte est descendu du camion de Gros Simon devant notre galerie. Gros Simon est venu féliciter Da pour avoir fait peindre le toit, enfin.
— Da, vous ne savez pas ce que vous avez fait là. J’allais rayer la rue Lamarre de mon parcours. Et c’est impossible, puisque j’ai toujours des marchandises à débarquer chez le Syrien ou chez Abraham.
Da hausse les épaules.
— Da, j’ai une lettre pour vous.
Gros Simon donne la lettre au docteur Cayemitte qui la transmet à Da. Gros Simon remonte dans le camion qui repart lentement dans un craquement. Le camion neuf. Malgré tout, Marquis s’élance, toutes griffes dehors, derrière les gros pneus du camion. Un petit nuage de poussière enveloppe Marquis.
L’odeur d’iode
J’ai toujours aimé l’odeur du docteur Cayemitte. Il sent la teinture d’iode qu’il passe la journée à préparer dans l’arrière-boutique de sa pharmacie de la rue Pétion. Il a toujours le bout des doigts rouges. J’ouvre la bouche. Il me met son gros doigt sur la langue et regarde longuement l’intérieur de ma gorge. Ensuite, il inspecte mes yeux en me demandant de regarder à droite et à gauche.
Le docteur Cayemitte se tourne vers Da en souriant.
— Ce qu’il faut à ce garçon, Da, c’est de l’exercice.
Da lui jette un regard étonné.
— Et vous avez attendu la fin des vacances pour me dire ça, docteur.
— Quelles vacances !
— Les vacances, dit Da d’un ton inquiet.
Le docteur Cayemitte se frappe le front.
— C’est pour ça qu’ils sont dans mes jambes tout le temps.
Un temps.
— Eh bien, faites-lui prendre des vacances durant l’année scolaire.
— Vous n’êtes pas bien, docteur.
— Laissez courir ce garçon, Da, c’est tout ce qu’il lui faut. Bon, faut que j’y aille… J’ai une partie d’échecs avec Loné et ce diable d’homme ne me laisse aucune chance.
Le docteur Cayemitte descend de la galerie, fait quelques pas pour revenir rendre à Da la petite bouteille de pisse jaune.
— Tout va bien, Da. Ce garçon est prêt à apprendre toutes les bêtises qu’on va lui fourrer dans le crâne, de gré ou de force.
— Et c’est comme ça qu’on devient docteur plus tard.
Le docteur Cayemitte riait encore lorsqu’il tourna le coin vers la maison du notaire Loné, à la rue Desvignes.
La lettre C’est une lettre de ma mère. Elle a envoyé un peu d’argent pour la rentrée scolaire. J’ai besoin d’un nouveau sac. Da ira l’acheter chez Fabien, en même temps que la bicyclette rouge qu’elle me promet chaque année. Ma mère a écrit sa lettre au crayon. C’est plus difficile à lire. Da ne voit plus assez bien pour lire. C’est moi qui la lis. Tante Ninine a trouvé du travail à la poste. Elle vend des timbres aux collectionneurs. Tante Gilberte enseigne dans une petite école à Source Matelas, pas trop loin de Port-au-Prince. Elle passe la semaine là-bas. Tante Raymonde ne travaille pas encore. Tante Renée, non plus. Ma mère dit qu’elle envoie cet argent pour acheter des crayons, une règle, des cahiers et des porte-plumes. Elle achètera les livres directement chez Deschamps et c’est madame Midi qui me fera l’uniforme de la semaine et le petit costume du dimanche pour la messe. Le reste de l’argent servira à payer les imprévus. Elle nous embrasse bien fort, Da et moi.
La jument
Oginé est passé avec la jument de Chaël Charles bien pleine. Naréus est entré dans une colère noire quand il a su ça. La jument marche en écartant légèrement ses pattes arrière. Avec sa queue, elle chasse les mouches qui lui dévorent les yeux. Le ciel commence à devenir plus sombre. Les canards de Naréus traversent la rue et entrent tranquillement dans la cour de Cornélia. Le sabot de la jument a failli écraser un petit canard. La mère est revenue sur ses pas pour engueuler la jument.
Les fourmis
Chaque fois qu’il va pleuvoir, je remarque que les fourmis s’affairent de plus en plus. Elles doivent rentrer les marchandises rapidement, sinon c’est la faillite. Même les fourmis ailées se mettent au travail, alors qu’elles ne font rien en temps normal. Zette ramasse son linge. Les fourmis se frottent le nez quand elles se croisent. Et dès qu’il y un mort parmi elles, elles se tiennent toutes autour du mort jusqu’à ce que les brancardiers arrivent et le ramènent dans le trou.
Le soleil après la pluie
Da n’a pas eu le temps de rentrer sa chaise que le soleil était de nouveau là. Les fourmis ressortent gaiement de leur trou. Elles reprennent avec leur fébrilité coutumière le travail laissé en plan à cause de la pluie. Les dégâts sont importants. Un morceau de brique a été emporté. Cette brique soutenait la fourmilière. Des gens passent dans la rue en racontant l’histoire de Gros Simon et de sa fille.
— Il y en a qui sont vraiment prêts à tout faire pour de l’argent, dit Thérèse.
— Oui, ma chère.
Jeu
Auguste remonte la rue avec un ballon neuf, suivi d’une dizaine de joueurs dont la majorité vient de la Petite Guinée. Camelo va les entraîner. Ils vont directement au grand terrain en passant derrière la maison de Batichon. Je les regarde marcher, les jambes bien écartées, à cause des chaussures à crampons.
Lézard
Un lézard vert couché près de la chaise de Da. Il feint de dormir pour essayer d’attraper une mouche. Da se sert une tasse de café. Une goutte de café chaud tombe sur la tête du lézard qui file vers le parc communal.
Fin d’après-midi
Personne dans la rue. Sauf Marquis qui remonte la pente en dansant presque.
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