L'odeur du café
Chapitre 23 · Chien de mer
Un chien blanc
Légype a perdu son avant-bras gauche, qui fut arraché par un chien de mer. Un animal marin avec un corps de chien (quatre pattes et une queue) et une tête de requin. Love Léger a vu la bête, une fois, alors qu’il péchait en face du vieux fort qui date de l’époque indienne. Love Léger est la seule personne à Petit-Goâve à posséder un scaphandrier. C’est le capitaine du Hollandais qui lui en avait fait cadeau alors qu’il était directeur de la douane avant Willy Bony. Il a l’habitude d’aller pêcher dans ce coin dangereux. Il était près des grands fonds quand il a entendu japper. Il s’est retourné pour voir venir un chien dans sa direction. Un chien blanc. Pendant quelques secondes, il a cru qu’il était sur terre et que c’était le chien de Gédéon. Quand il s’est approché vraiment de lui en agitant ses pattes comme des nageoires, il a pu voir la gueule de requin. Une gueule bien ouverte. Love Léger est remonté rapidement à la surface et a pu quitter la mer en passant par les rochers escarpés du vieux fort.
Le bras gauche Légype n’a pas eu la chance de Love Léger. Quand il a entendu japper, le chien était trop près de lui. Il a fait un mouvement avec le bras gauche pour remonter, mais le chien l’avait déjà accroché. Il n’a rien ressenti, est remonté tout de suite à la surface et a pu s’enfuir à l’aide de son bras et demi. La docteur Cayemitte a dû l’opérer immédiatement pour éviter la gangrène. Depuis lors, Légype recherche le chien de mer pour le tuer. Il porte toujours sur lui un petit couteau.
La version de Zette
Zette a raconté à Da que ce chien est arrivé de Hollande, en suivant un bateau jusqu’à Port-au-Prince. De Port-au-Prince, il a changé pour suivre La Sirène, le vieux bateau de Dinasse, jusqu’à Petit-Goâve.
— Pourquoi Petit-Goâve, Zette ? a demandé, avec son ironie coutumière, le notaire Loné.
— Qu’est-ce que j’en sais ! De toute façon, personne ne peut nier qu’il est dans nos murs. Et il est là pour y rester, semble-t-il…
— On ne sait toujours pas pourquoi Petit-Goâve, insiste le notaire Loné.
— Parce qu’en Hollande, les chiens de mer savent bien que le notaire Loné habite à Petit-Goâve.
— Voilà, c’est toujours comme ça avec les Haïtiens. Aucune analyse, aucun débat n’est possible. Ils prennent toujours tout personnellement.
— C’est normal que je le prenne personnellement. C’est à moi que vous parliez, que je sache, Loné.
Le notaire s’est mis à rire de son rire de gorge.
— Mais je parlais au chien de mer, moi.
— Ce ne serait pas étonnant d’ailleurs pour quelqu’un qui marche sous la pluie sans se mouiller.
— Toujours ce rapport entre la science et la magie…
— Notaire Loné, vous pouvez employer les grands mots si ça vous chante, tout le monde sait que vous êtes un démon, amateur d’enfants en bas âge. C’est vous qui avez mangé le bébé de Thérèse…
Cette fois, Zette avait un peu dépassé les bornes. Le notaire Loné a remis son chapeau sur sa tête pour partir. Mais comme toujours, il tenait à avoir le dernier mot.
— Parfois, Da, je me demande vraiment ce qui m’a pris de naître dans cette ville arriérée, alors que j’aurais pu naître facilement à Paris, à Vienne, à Athènes ou à Düsseldorf, et même, si toutes ces villes étaient prises, à Lisbonne. Pauvre Lisbonne…
— Pourquoi « Pauvre Lisbonne » ?
— Oui, Da, pauvre Lisbonne.
La version de Willy Bony
Cet animal ne vient d’aucun pays étranger. Je peux l’affirmer, c’est moi le directeur de la douane. Parce qu’on n’a pas une immense bâtisse de verre et d’acier, on croit que nous ne faisons pas notre travail. Je tiens à dire, Da, que le chien de mer est d’ici. Oui, Da, de Petit-Goâve, même. Il n’a pas toujours été chien ni de mer. Peut-être que c’est quelqu’un parmi nous, qui marche dans la rue comme vous et moi, Da, qui parle, oui qui parle, qui mange de la viande et qui va à la messe le dimanche. Malgré tout ce que l’on dit, je ne crois pas que ce soit Saint-Vil Mayard.
La version de Love Léger C’est le chien de Gédéon. On n’a qu’à voir les gens que ce chien a attaqués jusqu’à présent. Messidor, le frère de Montilas, Légype, Galbaud, cet homme de la Petite Guinée, Camelo, qui n’a pas été blessé, Borno et moi. Tous ces gens ont eu des démêlés avec Gédéon. Légype l’avait battu exactement sur le port devant tout le monde pour une affaire d’huile de ricin jamais élucidée. Je ne sais pas pour Messidor, mais Montilas avait menacé de le faire fondre dans sa vieille forge parce qu’il venait rôder près de sa fille. Borno l’avait giflé, un samedi soir, chez Germain. Le coq de Borno allait sauter à la gorge du coq dominicain de Gédéon quand celui-ci l’a brutalement retiré du combat. Le sang de Borno n’a fait qu’un tour. Il a pris le coq des mains de Gédéon et lui a tordu le cou. Gédéon s’est fâché. Borno l’a giflé. Gédéon est parti en disant qu’il se vengerait et que s’il ne pouvait pas le faire, quelqu’un le ferait à sa place. Pour Camelo, c’est une affaire de football. Gédéon jouait pour les Lions du Jubilée quand Camelo l’a ridiculisé sur le terrain en présence des autorités civiles, militaires et religieuses de la ville. Il a laissé Gédéon filer vers les buts pour, ensuite, plonger dans ses jambes et lui arracher le ballon à la dernière seconde. Même les partisans de Camelo ont trouvé qu’il était allé trop loin. On ne fait pas ça, même à son pire ennemi. Pour Galbaud, personne ne sait pourquoi il l’a attaqué. Enfin, il y a toujours une raison, si on veut bien prêter l’oreille.
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