L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 24 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 27 · La honte

 

 

La colère

 

Une femme en noir remonte la rue Lamarre en tenant son fils solidement par le bras. C’est la mère d’Auguste.

— Attends qu’on arrive à la maison… Tu vas voir…

— Mais maman, il ment… Je suis toujours dans la classe.

— Ah bon, il ment… On va voir ça… Je me sacrifie pour t’envoyer à l’école et on vient me dire qu’on ne t’a pas vu depuis un mois… Je t’ai acheté des livres, cet uniforme, sans compter qu’il faut toujours de l’argent pour ceci, pour cela, si c’est pas une cotisation pour acheter un globe terrestre, c’est la grande règle de la classe que tu as cassée et qu’il faut que je paie… Et j’apprends comme ça, par hasard, que tu n’as pas été à l’école depuis un mois… On va voir ça… Je vais te tuer… Et puis je me tuerai après…

— Je te dis qu’il ment, maman… C’est parce qu’il ne m’aime pas qu’il a dit ça…

— On va voir qui ne t’aime pas… Le directeur m’a montré le cahier de présences et tu n’étais jamais là… J’avais honte comme je n’ai jamais eu honte de ma vie… J’aurais dû avaler du calomel au lieu de te mettre au monde. Tu es exactement comme ton salaud de père… Ah, Seigneur ! dire que j’ai tout sacrifié pour toi, Auguste… Regarde cette robe noire, c’est la même que je porte depuis dix ans, tout ça pour pouvoir te payer l’école et c’est ça que tu m’as fait… Attends qu’on arrive à la maison…

Elle se met à pleurer tout en frappant Auguste à la tête. Auguste trébuche à la hauteur de notre galerie.

— Puisque c’est comme ça… C’est ce chemin que tu as choisi, je n’ai qu’à me tuer et te tuer avant… Ah non, je ne te laisserai pas derrière moi… C’est moi qui t’ai mis au monde… C’est encore moi qui te tuerai… Ah oui…

Elle regarde le ciel tout en se frappant la poitrine.

— Oh, Seigneur, c’est ma faute, ma faute, ma très grande faute… Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa… Oh, Da, j’ai été atteinte dans mes tripes… Vous savez, Da, combien de sacrifices j’ai fait pour ce garçon et aujourd’hui, j’apprends que depuis un mois, il n’a jamais été à l’école… Chaque jour, il se lève, se lave, s’habille, met son uniforme que je passe la nuit à laver et à repasser parce qu’il n’en a qu’un, déjeune pendant que moi je ne mange rien, un petit vent peut m’emporter, Da, tant je suis faible, mais lui mange comme un goinfre avant de partir pour l’école… Da, dites-moi où il passe ses journées depuis un mois ? Dites-le-moi, Da ? C’est toute ma vie, Da, qui part en cendres… J’ai mal… J’ai mal, là… Au ventre…

— Germaine, assieds-toi, un moment, sur la galerie… C’est ça, ma fille… Je sais ce que tu ressens…

Da la regarde un long moment.

— Tiens, bois ça… C’est le café de Zoune.

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