L'odeur du café

Dany Laferrière · Chapitre 5 sur 35

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L'odeur du café

Chapitre 6 · La pluie

 

 

Pluie de Jacmel

 

Une petite pluie oblique et fine. La couleur dorée de l’après-midi. La vieille Aurélia de la rue Geffrard revient des vêpres en tenant fermement la petite Clara. De gros nuages noirs pointent derrière le vieux morne.

— Cette pluie vient de Jacmel, dit Da.

— Comment le savez-vous ?

— Les pluies de Jacmel viennent vite.

La pluie était déjà là, forte, violente. La vieille femme tire la main de la fillette dont les pieds ne touchent plus le sol. Doucement, elles disparaissent comme derrière un rideau.

 

Le bruit de la pluie

 

Le bruit de la pluie qui vient de loin : un grondement. Le ciel clair devient brusquement sombre. La pluie arrive. Zette ramasse vite son linge. Le bruit sourd se rapproche. Da a l’air heureuse.

 

Le goût de la terre D’où vient, quand il pleut, cette envie folle de manger de la terre ? À cause de son odeur, sûrement. Au début, on ne sent rien. Puis quand la pluie commence à tomber, l’odeur monte. L’odeur de la terre. La mangue sent la mangue. L’ananas sent l’ananas. Le cachiman ne sent pas autre chose que le cachiman. La terre sent la terre.

 

Les petites araignées

 

Les petites araignées aux pattes frêles sortent des trous que creuse la pluie. Elles envahissent tranquillement la galerie. C’est le territoire des fourmis. Elles sont mignonnes, ces petites araignées bleues. Des bébés. Elles vont se faire dévorer par de vieilles fourmis rusées, sournoises et féroces. Une guerre sans merci.

 

Le notaire

 

Un homme marche sous la pluie. C’est le notaire. Il est habillé de blanc, avec canne et chapeau. Autour de lui, les gens courent dans toutes les directions. On dirait des fourmis ailées.

Le notaire Loné, de la rue Desvignes, croit qu’un homme digne de ce nom ne court jamais sous la pluie.

 

Les garçons À cause de la pluie, l’odeur du fumier monte. Le fumier mouillé. Malgré tout, le jeu se poursuit. J’entends leurs cris. Le ballon traverse la rue et pénètre dans la boutique de Mozart. Auguste, torse nu, file pour attraper le ballon qui rebondit près des sacs de sucre. Mozart essaie de prendre le ballon au vol. Auguste est plus vif que lui. Mozart veut maintenant empêcher Auguste de quitter la boutique. Les autres arrivent et entourent Mozart et Auguste. Mozart finit par lâcher Auguste qu’il tenait par le bras. Cris de victoire. Nous nous précipitons vers le parc communal.

 

Le docteur Cayemitte

 

Le docteur Cayemitte est passé ce matin. Il a dit à Da que je suis encore trop faible. J’ai fait semblant de dormir pendant la conversation. Da lui a répondu qu’on ne peut pas retenir un jeune poulain. Le docteur Cayemitte demande qu’on me donne du foie de bœuf avec du cresson et beaucoup de lait. Il a prescrit un sirop que je dois prendre trois fois par jour. Si tout va bien, a-t-il ajouté, je pourrai quitter la chambre dans deux semaines.

— Deux semaines ! C’est trop, docteur.

Le docteur s’est tourné vers moi avec un sourire.

— Comme ça, tu ne dormais pas, petit chenapan.

— Il entend tout, dit Da, il ne faut rien dire devant lui, surtout quand il dort.

 

La frontière La pluie redouble après avoir ralenti. Le vent pousse la pluie vers la galerie de Zette. Le petit bruit sec de la pluie sur les briques jaunes. Les passants qui s’abritent chez Zette doivent se regrouper les uns contre les autres. La pluie gagne du terrain. La masse de gens devient plus compacte. La partie mouillée de la galerie s’arrête là où commence la partie sèche. Brutalement. Comme si quelqu’un avait tracé une frontière.

 

Ciel clair

 

Brusquement, la pluie s’est arrêtée. Le ciel devient plus clair, le soleil, plus chaud. La vie reprend son cours. Les gens quittent la galerie de Zette en riant. Je remarque qu’après une forte mais brève pluie, les gens semblent plus heureux.

 

Chien mouillé

 

Marquis monte sur la galerie. Complètement mouillé. Il a couru derrière les canards de Naréus sous la pluie. Il a les poils collés au corps. Marquis me jette un regard coupable avant de se secouer vigoureusement. L’eau vole partout : sur mon visage, sur la robe de Da. Je repousse le chien vers la rue. Il me jette un regard encore plus triste. Je reste ferme. Il se secoue dans la rue, puis remonte sur la galerie pour se coucher près de la balance.

La mère de Vava

 

Da me regarde avec insistance. Elle agit ainsi quand elle veut me signaler quelque chose. Quelqu’un arrive dans mon dos. Je ne sais pas qui. Je ne me retourne pas. Je sens quelque chose de vivant derrière moi. Du coin de l’œil gauche, je vois deux ombres. C’est Vava et sa mère. Toujours en jaune, Vava. Les yeux, ah mon Dieu ! les yeux de Vava. Ces yeux qui m’empêchent de dormir. La mère de Vava salue Da.

— Comment ça va, Da ?

— Bien, Délia.

La mère de Vava s’appelle Délia. Da dit qu’elle était exactement pareille à sa fille. Da l’a connue quand elle avait l’âge de Vava.

— Tu ne prendrais pas une tasse de café, Délia ?

— Merci, Da. Je dois rentrer tout de suite. J’ai une robe à faire pour Vava, qu’elle doit porter demain à la fête de Nissage.

Je ne sais ce qui m’a pris de dire :

— Une robe jaune.

La mère de Vava m’a regardé et a souri.

— Oui, dit-elle, une robe jaune.

Nous sommes restés un moment silencieux.

— Bon, dit la mère de Vava, il faut que je parte.

— Le café, ce sera pour une autre fois, Délia ?

— Sûrement, Da.

Je les regarde partir et je les suis des yeux jusqu’à ce qu’elles atteignent la Croix du Jubilée. Là, elles prennent le chemin à gauche qui va près du réservoir d’eau de la ville.

 

Les canards Les canards de Naréus rentrent à la maison. Ils descendent la rue en file indienne. Les petits canards s’arrêtent à chaque flaque d’eau formée par la pluie. Ils plongent la tête sous l’eau pour la ressortir presque aussitôt après. Ils ont un air étonné, les petits canards. Les vieux viennent les chercher avec des coincoins sonores. Les petits canards suivent le groupe, un moment, avant de recommencer le même manège.

 

Lumière

 

Le soleil paraît toujours plus vif après la pluie. On dirait que chaque flaque d’eau reçoit un rayon lumineux. Une petite lueur au fond de l’eau. Les yeux de la terre.

 

La foule

 

Brusquement, la foule qui surgit de partout. Tous ceux qui s’étaient abrités quelque part en attendant que la pluie passe envahissent la rue. La vie reprend ses couleurs.

 

Un homme pressé

 

Un homme passe en courant derrière une mule et s’adresse à Da sans même s’arrêter.

— Da, j’ai quelque chose à vous dire, mais je suis pressé, je dois voir Jérôme avant la nuit.

— Une autre fois, Absalom… Je suis toujours ici.

 

La vieille

 

La vieille Cornélia s’en va acheter son tabac chez Mozart, mais ses jambes sont si frêles qu’elle doit marcher sur ses fesses. Zette ouvre ses fenêtres. Thérèse avait oublié de ramasser son linge avant la pluie ; maintenant, elle espère que le soleil restera assez longtemps pour le sécher avant la nuit.

Les pluies de Jacmel sont ainsi : fortes mais brèves.

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