Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 6 sur 33 · partie 2/2

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Manuel de Lingui

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

dialogues en les comparant à la situation du français parlé moderne. Pour le système

des allocutifs il note le remplacement d’un système basé sur les hiérarchies sociales

par des salutations sur la base du degré d’intimité ; parmi les particules du discours, celles qui servent à confirmer la certitude de ce qui est dit (certes, certainement, vraiment) connaissent un fort déclin. Radtke en arrive à la conclusion : « Zwar verkör-

pern die sprachlichen Veränderungen keinen radikalen Bruch im Gesprächsverhal-ten, aber vom 17. zum 20. Jahrhundert sprechen einige wichtige Anzeichen für einen

regen Wandel in der Gesprächskonstitution » (‘Les modifications linguistiques ne représentent certes pas une rupture radicale dans l ’attitude conversationnelle, mais

du XVII e e au XX siècle, quelques indices importants témoignent d’un net changement dans la constitution de la conversation ’, Radtke 1994, 343).

 

3.3.3 Les variétés de l ’immédiat dans la littérature

 

Dans quelle mesure la littérature, que ce soit le théâtre ou la prose narrative, peut-elle

contribuer à notre connaissance de variétés du passé, notamment celles de l’immé-diat ? Il convient de songer tout d’abord à des genres littéraires dans lesquels la caractérisation linguistique joue un rôle : la comédie plutôt que la tragédie et, dans la prose narrative, surtout la littérature bouffonne et satirique. Mais leur valeur docu-mentaire, leur authenticité est discutable. Même les auteurs de comédies ou de

littérature narrative bouffonne ou satirique n’ont pas l’intention de refléter fidèlement la plate réalité linguistique et autre. Il s ’agit, en général, de textes planifiés, écrits par

des personnes qui appartiennent à un milieu cultivé et qui n’écrivent pas pour le bas peuple. Pour ne nommer qu’un exemple des plus connus : la caricature de la langue des paysans et de celle des médecins dans les comédies de Molière n’est pas un reflet

 

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réaliste des variétés dialectales dans les environs de Paris ou de la variété « langue des médecins dans la communication avec un patient ». Et la langue des personnes

qui agissent dans les mazarinades du XVII e siècle ou dans les sarcelades et dans le genre poissard du XVIII e siècle ne reflète pas vraiment le français parlé par le « bas

peuple » parisien de l’époque. Les auteurs, dans leur utilisation d’une variété linguis-tique non-standard à des fins littéraires, se servent principalement de deux procédés :

ils choisissent parmi les traits de cette variété ceux qu ’ils considèrent comme « sail-

lants » et ils en font un usage exagéré (cf. avec plus de détails Thun 2005). C ’est ainsi que Lodge (2004, 137 –140) a trouvé dans l’Epistre du biau fys de Pazy, caricature en

185 vers du style de vie et de la langue d’un jeune couple bourgeois de Paris, 74 occurrences de la confusion entre [r] et [z], fréquence sans aucun doute exagérée.

L ’historien variationniste de la langue trouvera tout de même de la matière pour ses recherches, comme l ’a démontré Lodge à plusieurs reprises : il voit dans de tels textes le reflet de la conscience linguistique de l’époque (cf. Lodge 1995 ; 2004 ; 2007 ; 2009, 214). Les tableaux donnés par Lodge dans ces recherches (surtout Lodge 2004, 187) font voir quels sont les traits « saillants » qui caractérisent, dans la perspective des

auteurs et de leur public, une variété de l’immédiat marquée comme « basse » d’un point de vue social ; ils donnent de plus la possibilité de conjecturer la réalité

linguistique orale par le biais du travestissement caricatural écrit.

Dans une autre perspective, Kristol (2009a) souligne l’utilité de certains textes littéraires qui attestent des situations de plurilinguisme (concurrence de deux langues

ou de deux variétés d’une langue) : la valeur identificatrice attribuée au français et au dialecte local dans un texte de D ’Aubigné (1619) comme dans un roman de 1900, le

caractère non-ridicule de l ’écolier limousin (dans le Pantagruel de Rabelais) dès lors qu ’ il parle son idiome natal, l’intercompréhension entre les différentes variétés diatopiques et diastratiques dans les comédies de Molière, la non-compréhension par

des lecteurs de passages en dialecte dans un roman neuchâtelois de 1882. L ’optique de Kristol comme celle de Lodge se rapprochent ainsi de la linguistique variationnelle

perceptive ( ‘perzeptive Varietätenlinguistik’) prônée par Krefeld/Pustka (2010).

 

3.3.4 Le français hors d ’Europe

 

Même si nous renonçons ici à illustrer l’histoire des variétés de français d’outre-mer, il faut mentionner le rôle de ces variétés dans la reconstruction du français parlé

(variétés de l ’immédiat) du temps de la colonisation. Leur témoignage peut compléter les données d’autres types de sources : à la rareté de on ‘nous’ dans le Journal

d ’Héroard, Hunnius (2002, 20s.) oppose la normalité de ce phénomène dans le français du Canada, qui continuerait la situation du français hexagonal parlé du

XVIIe siècle, soutenant ainsi l’opinion de Prüßmann-Zemper (1986, 109) qui, sur ce point, interprète les données du Journal d ’Héroard comme le résultat de la situation particulière du petit prince. Reste la question de savoir si un phénomène existant en

 

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germe dans les premières années du XVIIe siècle pouvait se développer et se diffuser

parallèlement en France comme dans le Nouveau Monde. L’existence de je…-ons pour la première personne du pluriel dans les dialectes acadiens de la Nouvelle-Écosse est

là pour prouver que cette forme n’est pas seulement une caricature de la variété paysanne dans les comédies de Molière ou dans les mazarinades (Hunnius 2002, 21)

et que son absence dans un texte comme le Journal d’Héroard relève très probable-ment de la dimension diastratique.

Certains parallèles entre les créoles à base française – ceux de l’Océan Indien comme ceux des Caraïbes – pourraient également contribuer à notre connaissance du

français parlé de l’immédiat au moment de la colonisation (cf. Ernst 1980, 11 ; Stein 1987).

 

3.3.5 Textes métalinguistiques

 

L ’histoire des textes métalinguistiques – grammaires, dictionnaires et autres ouvrages

de caractère prescriptif qui complètent d ’une manière non systématique les observa-tions normatives des grammairiens – nous renseigne sur la formation et le développe-ment du standard littéraire. Celui-ci trouve sa place comme les autres variétés dans

l’architecture variationnelle d’une langue (cf. la discussion dans Krefeld 2011). Mais le standard a un rôle particulier, celui de variété de référence. Les autres variétés se

définissent par rapport à celle-ci et, dans la majorité des études, elles sont décrites

sous l’aspect différentiel. Comme le standard est souvent considéré comme la « nor-malité », constituant la base des études sur les autres variétés, les recherches sur sa

formation ne se font pas, en général, sous l’enseigne de la linguistique variationnelle

(historique) et c’est pourquoi nous renvoyons, pour l’histoire de la variété standard, aux articles ↗1 Le français dans l’histoire : depuis ses origines jusqu’ e au XVI siècle ; ↗ e 2 Le français dans l ’ histoire : du XVII siècle à nos jours. Mais il ne faut pas oublier que justement, les études portant sur le standard et son développement contiennent

aussi des informations sur ce qui n’est pas le standard, sur ce qui est refusé comme

incorrect, dialectal, trop familier ou populaire, archaïque, sur ce qui est permis à l’oral (de l’immédiat communicatif), mais non à l’écrit.

Pour la diachronie du genre textuel « Remarques et observations sur la langue française », textes généralement normatifs, qui discutent les normes des différents

secteurs de la langue en critiquant les éventuelles déviations, cf. Ayres-Bennett/ Seijido 2011 (surtout pour les XVIIe e et XVIII siècles). Dans cette étude on a renoncé à inclure les publications du type « Les provincialismes corrigés », qui étaient à la mode

dans la deuxième moitié du XVIII e e et au cours du XIX siècle. La tradition des observations de ce type a été continuée au XXe siècle par les chroniques de langage

des journaux et des périodiques littéraires ( ↗10 Linguistique populaire et chroniques de langage : les français régionaux et les langues des minorités) où l ’on distingue souvent ce qu ’il faut dire (ou écrire) de ce qu’il ne faut pas dire (tendance normative)

 

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ou de ce qui se dit généralement (tendance descriptive). On présume que le déclin des chroniques de ce type est dû au déclin de toute autorité, même langagière (Ayres-

Bennett/Seijido 2011, 266, qui citent Charles Muller), ce qui revient à dire que l’auto-rité de la variété « standard littéraire » a diminué de beaucoup.

 

3.3.6 Textes de l ’immédiat privé

 

Parmi les types de sources, qui reflètent à l ’écrit les variétés de l’immédiat (réalisées, en général, dans le média oral), les textes privés manuscrits ont une importance particulière. Ici entre en jeu le facteur social : les membres des couches supérieures

de la société, qui ont connu une formation scolaire solide (avec des différences individuelles et les déficits bien connus dans la formation scolaire des filles) ont un

contact étroit avec l ’écriture, ils connaissent le standard de leur temps. Mais le caractère privé de ces textes (lettres privées, livres de raison, journaux de famille etc.) leur permet un certain laisser-aller, ils se sentent moins liés aux normes à

cause du caractère plus « immédiat », plus intime de la situation communicative. Ils

descendent, pour ainsi dire, d’un niveau linguistique haut vers le bas, la langue de leurs textes peut ainsi se rapprocher du français familier, se déplacer vers le côté gauche de la fig. 1.

Les auteurs provenant des couches socialement défavorisées de la société savent

écrire, ce qui, au moins jusqu’à l’introduction de l’école gratuite et obligatoire (1881/ 1882), les élève au-dessus de la moyenne de la population, mais leur formation

scolaire a bien des lacunes. Ils ont d ’un côté une pratique limitée de l’écriture et de l’autre, un respect particulier vis-à-vis de l’acte d’écrire, lié à la vague conscience de

l’existence d’un standard, qu’ils ne connaissent que partiellement et duquel ils s’approchent par le bas sans l’atteindre parfaitement. Même pour ce dernier point, il ne faut pas trop généraliser. C’est ainsi qu’un Ménétra, vitrier parisien de la deuxième partie du XVIIIe siècle, affecté par les idées révolutionnaires, tout à fait sûr de lui et des valeurs de sa classe, prend délibérément avec le standard linguistique de la bonne

société des libertés, auxquelles un Chavatte, honnête ouvrier textile lillois de la

deuxième moitié du XVIIe siècle ou les auteurs d’un livre de famille issus d’un milieu

paysan du XVIII e n ’auraient jamais songé (Ernst 2010). L’attitude de Ménétra peut être rapprochée de celle des jeunes (venant très souvent des couches sociales inférieures)

qui produisent dans les chat-rooms d ’Internet (milieu informel malgré le caractère publique du net) des textes où la langue standard du XXI e siècle est délibérément négligée et violentée.

Si nous disposons de peu de textes des peu-lettrés des siècles passés, cela est dû à

deux facteurs principaux. Premièrement, ces auteurs ont peu d’occasions d’écrire : on trouve des lettres de soldats envoyées à la famille ou (plus rarement) aux autorités, ou des lettres échangées entre les émigrés et leur famille restée dans le village natal ; à

part ces lettres, les textes en question sont des livres de raison, livres de famille, de

 

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rares journaux intimes, des autobiographies, des chroniques des évènements locaux auxquels les auteurs ont assisté. Deuxièmement, un texte écrit par un cordonnier ou

par un paysan ordinaire sera rarement considéré comme digne d’être conservé à travers les siècles, au contraire des textes produits par des personnes de la bonne

société, même si à l’origine ces derniers textes, privés, n’étaient pas destinés à la publication.

L’intérêt des linguistes pour l’histoire des variétés de l’immédiat et leur espoir de

trouver des traces de l’oral dans ces textes écrits ont conduit à toute une série d’éditions avec ou sans commentaire linguistique. Avec leur édition du livre de

raison d’un meunier québécois Juneau/Poirier (1973) ont initié une ligne de travaux éditoriaux consacrés aux textes de personnes disposant d ’une formation scolaire limitée. Dans Amelang (1998) on trouvera des indications bibliographiques intéres-santes de ce point de vue ; il faut pourtant choisir parmi les auteurs de différentes

origines sociales et les éditions plus ou moins fiables d ’un point de vue linguistique. On y ajoutera au moins Fillon (1982), Ernst/Wolf (2005) et les banques de données

dirigées à l’Université d’Ottawa par France Martineau, partiellement accessibles. Un spécimen des textes dont disposent ces banques de données est publié dans Marti-

neau/Bénéteau (2010). Pour le Canada, ↗20 Le français dans le monde : Canada. Pour les correspondances privées cf. Lodge (2013 e ; correspondance privée du XVI

-

siècle), Branca-Rosoff/Schneider (1994 ; période révolutionnaire), Schlindwein (2003 ; lettres échangées entre les soldats de la République de Mayence et leurs

familles, 1792–1813) ; on notera également le projet présenté dans Steuckardt (2013 ; le français des lettres de soldats peu-lettrés, 1914–1918). Le Corpus de français familier ancien, entrepris dans le cadre du Laboratoire de français familier ancien de

l’ e e Université d ’ Ottawa, contient un recueil de 5000 lettres, écrites du XVII au XX siè-

cle ; malheureusement, ce corpus n’est accessible que directement au laboratoire. Pour des informations ultérieures, cf. Martineau (2010).

À l’intérêt des linguistes variationnistes s’ajoute la ligne de recherche des sociolo-gues qui fouillent les archives à la recherche des documents de la vie privée du passé : livres de famille, livres de raison, correspondances privées (cf. Cassan/Bardet/Ruggiu

2007 ; Bardet/Arnoul/Ruggiu 2010). On espère voir sortir de ces travaux des éditions qui respectent la forme linguistique du manuscrit.

Quels sont les résultats pour l’histoire de la langue, conçue comme diasys-tème, que l’on peut attendre de ces éditions de textes ? En aucun cas une histoire de la langue de l’immédiat. Chaque auteur a sa propre façon de résoudre les

problèmes existant à l ’interface « variétés de l’immédiat / réalisation dans le média écrit ». Les différences dans le degré de formation scolaire et dans la maîtrise de

l’écrit, le degré différent du respect pour le média écrit, les divers types de textes et d’intentions communicatives (chroniques de la ville natale, autobiographies,

livres de famille, notes personnelles, lettres privées…) – tout cela rend impossible une généralisation par simple addition des phénomènes observés. Cette restriction

n’exclut pourtant pas la possibilité de suivre isolément l’histoire de certaines

 

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variables en tirant, avec prudence, des conclusions de plusieurs textes, même de caractère différent.

Si l’on traite dans les paragraphes suivants le système graphique, il importe de ne pas confondre code et conception. Tout comme la prononciation, la syntaxe, le lexique

et la pragmatique sont soumis à la variation entre immédiat et distance, la graphie

aussi connaît des déviations par rapport au standard, dues à l ’ignorance ou à la négligence de la norme de la part des auteurs. Cela vaut pour les traits laissant transparaître une prononciation déviante (diaphasique ou diatopique) vis-à-vis du standard comme pour ceux qui ne concernent que la graphie.

Parmi ces derniers, il y a d’abord les amalgames graphiques de deux ou plusieurs mots (causés par l’absence de l’apostrophe ou non), qu’on trouve également dans les

manuscrits d’ e e auteurs renommés des XVII et XVIII siècles (Seguin 1998 ; Pellat 1998). Entre le XVIe e et le XVIII siècle l’usage de l’apostrophe et la séparation « correcte » des mots ne semblent pas faire des progrès en diachronie ; au contraire, dans le livre de

famille d ’une famille paysanne du Bourbonnais, texte qui s’étend du début du XVIIe e siècle jusqu ’ à la deuxième moitié du XVIII, c’est curieusement le premier de la

famille qui met l ’apostrophe d’une façon plus régulière que ses fils et petit-fils (Ernst 2014, 171). Plus rarement, on trouve dans les textes des peu-lettrés des mots coupés en

deux, phénomène qui est encore plus rare (ou qui fait défaut) dans les manuscrits des auteurs lettrés.

D ’autres phénomènes graphiques non-standard qui ne sont pas liés au plan

phonique : a) la fréquence des fausses lettres étymologiques (jesta ‘jeta’, hocquemen-ter ‘augmenter’, hunis ‘unis’ etc.), forme d’ hypercorrection, résultant d’un effort de scripturalité ; b) les graphies qui ne suivent pas les normes des typographes, sans transgresser les règles des correspondances phonographiques (en/an ; in/ain ; on/om ;

au/o ; setait/c ’était ; jans/gens ; proffond, etc.) ; c) des graphies qui ne tiennent pas compte des règles de position, sans faire présumer une particularité de la prononcia-

tion (gans ‘gens’, ysu ‘issu’, scesait ‘cessait’, scocial ‘social’ etc.) ; d) les hésitations

entre consonnes simples et doubles, non seulement là où cette distinction n’a pas d’effet sur la prononciation (consoller, nous somes, noffrage, etc.), mais aussi des graphies qui, dans le système phonographique standard, auraient des conséquences

pour la prononciation (jeunnese, usses ‘usés’). Les phénomènes purement graphiques

se raréfient depuis l’introduction de l’école obligatoire (1881/1882), sans disparaître complètement. Pour plus de détails cf. Ernst 2014.

D ’autres particularités de la graphie des textes privés, en reflétant la prononcia-

tion des auteurs, nous livrent – avec une densité variable d’un auteur à l’autre – des traces de la prononciation familière et / ou dialectale du temps. Ainsi les picardismes

typiques qu ’on trouve dans la Chronique de Chavatte : escapa ‘échappa’, carpentier ‘charpentier’, gaune ‘jaune’, gardin ‘jardin’ (Ernst/Wolf 2005, 1. Pierre-Ignace Cha-

vatte). La réduction des groupes « occlusive + liquide » en fin de mot, aujourd’hui fréquente dans le français familier, est déjà attestée un peu partout dans les textes de

ce type au cours des XVII e e et XVIII siècles : maiste ‘maître’, pouve ‘pauvre’, peupe

 

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‘peuple’, artique ‘article’ à côté d’hypercorrections du type hostre ‘hôte’, romple ‘ e rompre ’ e , peupre ‘ peuple ’ . Certaines graphies des XVII et XVIII siècles permettent de

voir que la restitution de consonnes finales n’a pas encore atteint la prononciation familière : suit ‘suif’, ladvenis ‘l’avenir’, naturer ‘naturel(le), peut ‘peur’, estot ‘estoc’,

fugitix ‘fugitif’.

Dans le cas d’autres phénomènes graphiques on peut difficilement décider s’il s’agit d’un fait dialectal ou de la négligence graphique d’une distinction phonique

peu saillante comme la présence ou l’absence de la sonorité consonantique dans différentes régions de la France : poudre ‘poutre’, dans ‘tant’, ocmante ‘augmenté’,

bestiferes ‘pestiférés’ etc. (tous les exemples sont pris dans Ernst/Wolf 2005).

Pour la syntaxe des textes non destinés à un grand public il est difficile ou

impossible de donner une description uniforme. En général, les auteurs sont cons-cients des exigences du média écrit. Des effets perturbateurs viennent de deux côtés :

des éléments de la langue parlée familière ayant échappé au contrôle des auteurs

(voire introduits d’une manière délibérée, comme dans le cas de Ménétra), et l’effort de scripturalité qui comporte plusieurs types d’hypercorrection.

À côté de textes où domine la parataxe, on trouve des constructions très élaborées

qui se terminent par différents types d’anacoluthes. Le décumul du pronom relatif (phénomène du français parlé familier) jouxte, dans un même texte (du XVIIe siècle),

une préférence prononcée pour le pronom lequel (d ’un style très élevé) employé à tort et à travers (Ernst 2014). Quant à la cohésion d ’un texte, la redondance des pronoms

référentiels peut être accompagnée de passages ou la référence n ’est pas exprimée par des procédés syntaxiques (Fournier 1998, 211 : approche mémorielle vs. approche

textuelle). Des recherches plus détaillées devraient éclairer le statut variationnel – et l’histoire – des superpositions de deux constructions : un verbe déterminé coordonné avec un infinitif : [un jeune homme fut puni] pour ce qu avoit desrobeès des briques et

les revendre a d ’autres (Ernst/Wolf 2005, Chavatte 252r). Des constructions similaires se trouvent dans les textes des peu-lettrés jusque dans le XX e e (ou XXI) siècle (Branca-Rosoff 2013).

Des recherches ultérieures pourront déterminer, dans quelle mesure les traits qui

caractérisent les textes des peu-lettrés correspondent à des tendances répandues dans

la communauté des peu-lettrés d’une période, d’une langue entière ou, peut-être,

même de plusieurs langues ou s’il s’agit dans chaque cas de traits individuels, de ‘fautes’ idiosyncratiques.

 

4 Variétés et changement linguistique

 

Le diasystème des variétés est soumis aux changements diachroniques d’au moins trois façons :

– changements à l’intérieur d’une variété ; – passage d’une variante d’une variété à l’autre ou diffusion à plusieurs variétés ;

 

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– changements dans les relations entre les variétés : naissance ou disparition d’une

variété, fusion de deux ou plusieurs variétés.

 

On distingue, en général, entre la genèse d ’une innovation et sa diffusion. La genèse

est conditionnée par les exigences d ’une situation communicative : le besoin de clarté, l ’emphase, l’affectivité ou l’expressivité. Stefenelli (1992) discute ces facteurs pour l’histoire du latin parlé : dans une situation affective on usait (et quelqu’un aura

usé pour la première fois), dans une intention rhétorique, des verbes plorare ‘hurler’, comedere ‘liquider le repas’, manducare ‘bouffer, manger en faisant du bruit, d’une

manière vulgaire’ pour donner à ses propos une emphase qui n’était pas garantie par les verbes jusqu’alors usuels flere et edere. Plus tard, mais encore en latin parlé informel, ce procédé se banalisa, suite à son usage très fréquent, les mots concernés perdant les nuances affectives et expressives et dépassant ainsi les frontières entre les

variétés de l’immédiat et de la distance : esp. comer, fr. manger, pleurer trouvent leur place dans toutes les variétés françaises (et espagnoles). Ces processus peuvent se

répéter pour les mêmes concepts et c’est ainsi que dans le français informel, familier

d’aujourd’hui, manger est concurrencé (pour des raisons semblables) par bouffer.

Pour les innovations syntaxiques Koch prend l’exemple des temps du passé : Le Journal d ’Héroard montre clairement qu’ e au début du XVII siècle le passé simple et le passé composé étaient encore bien distincts dans leur fonctions, même dans le

discours oral, dans les variétés de l’immédiat : le passé simple pour raconter d’une

façon neutre les évènements du passé (je me coupi l ’aute jou au doi dan la [sic] jadin j ’y mi de la tere je fu jncontinen guery, Ernst 1985, 81), le passé composé pour les explications et les commentaires (je veu equire ma petite oraison pou la donné a messire Rober j [il] me la demandée, Ernst 1985, 490). De cette façon, le passé

composé, plus subjectif, plus lié à l’ego – hic – nunc de la communication pouvait servir à éveiller et à maintenir l ’intérêt de l’auditeur. Plus tard ce procédé d’une rhétorique du quotidien se banalisa et le passé composé put devenir le seul temps du

passé des variétés de l’immédiat, tendant même à se répandre dans certaines zones de la communication de la distance (Koch 2002, 5, 11).

Des changements (lexicaux) à l’intérieur d’une variété s’annoncent par des chan-gements fréquentiels dans le temps. C’est l’idée que suit Klöden (1987) sur la base de Brunet (1981) pour la Schriftsprache, la langue des textes écrits, documentée dans le TLF. On relèvera parmi ses résultats la préférence toujours croissante (depuis 1789)

donnée dans les textes écrits aux variantes lexicales considérées comme sprech-

sprachlich ‘parlées’ au détriment des variantes propres à un standard de la distance (Klöden 1987, 405).

La question de savoir dans quelles variétés (« parlé (immédiat) » vs. « écrit (de la distance) ») les innovations apparaissent prioritairement et dans quelle direction elles

se diffusent a joué un grand rôle dans la linguistique romane. Elle a été posée par des discussions à propos du français dit « avancé » (terme et concept créés par Frei 1929)

et s ’est poursuivie par la « controverse allemande » portant sur « l’âge du français

 

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parlé 2 » (cf. Hunnius 2008, 2425s. ; Koch/Oesterreicher2011, 148). Dans ce dernier cas, la terminologie est déjà discutable : le français parlé commence avec la naissance du

français tout court. Et si l ’observateur d’aujourd’hui ne voit pas de clivage entre les domaines de l e ’ immédiat et de la distance jusqu ’ au XVII siècle (Koch/Oesterreicher 2 2011, 149), ceci est très probablement dû au manque de documents textuels et non à

l’absence de variétés de l’immédiat (parlé). Mais le point essentiel est plutôt de savoir si certains phénomènes du français parlé moderne sont des innovations récentes ou

s’ils existent depuis longtemps. La réponse sera nuancée : la recherche linguistique de ces dernières décennies a réussi à montrer d’un côté la continuité, la stabilité de plusieurs phénomènes du parlé qui étaient jusque là souvent considérés comme innovations récentes, destinées à faire partie du français standard du futur. Le séjour

pluriséculaire de ces traits dans la salle d ’attente de l’histoire (compartiment « varié-tés de l’immédiat oral ») ne semble pas favoriser leur prompte expansion dans le standard. D’autre part, ce standard, on le sait, se montre en général relativement hostile aux innovations, et ce pour des raisons tenant aux fonctions de base de la communication de la distance spatiale et temporelle, qui exige une certaine stabilité

des moyens linguistiques (Koch/Oesterreicher 22011, 18). Mais le milieu socio-culturel

varie aussi dans le temps et le prestige du français standard n ’est plus le même aujourd e e ’ hui que du XVII au XIX siècle. En conséquence, certains traits du français

parlé sont de plus en plus acceptés dans le standard d’aujourd’hui. Ils pourraient ainsi supplanter, dans quelques types de discours du domaine de la distance, les

variantes qui étaient jusqu ’à récemment considérées comme les seules correctes : le déclin de certains types de liaison ( -r, -k, -p) qui ne sont maintenus que dans le « français cultivé », variété très proche du pôle de la distance (Muller 1985, 229) ; on au

lieu de nous dans la « Umgangssprache der Gebildeten » (‘langue familière des let-

trés’) (Koch 2002, 9) ; le passé composé ayant repris les fonctions du passé simple dans la tradition discursive des hot news de la presse écrite (Koch 2002, 11).

 

5 Histoire de l ’architecture du diasystème français

 

La langue française est « née » et s’est développée comme langue parlée dans les situations de la communication immédiate sur la base du latin parlé. Le latin, comme toutes les langues historiques, était constitué en diasystème, avec des variétés diato-

piques, diastratiques, des variétés (écrites) de la distance et des variétés (orales) de

l’immédiat. Vers la fin de l’antiquité le clivage entre oralité (de l’immédiat) et écriture (de la distance) augmenta, allant jusqu’à menacer, voire à entraver l’intercompréhen-

sion verticale (c ’est-à-dire, la compréhension des variétés de la distance, même dans le média oral, de la part des illettrés). Avec la réforme carolingienne du latin (autour

de 800), qui « comprenait non seulement la réforme purement médiale de la pronon-

ciation à la lecture, mais aussi une ‘épuration’ conceptionnelle du domaine de la distance de certains éléments relevant du langage de l’immédiat » (Koch/Oesterrei-

 

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cher 2008, 2579), la scission entre latin et langue vernaculaire devint définitive. Mais

ce qui s’opposait au latin, langue de tous les types de discours écrits, ce n’était pas

encore le français : c ’étaient des idiomes issus directement des variétés locales du latin parlé. Par la suite, ces idiomes pénétrèrent progressivement dans des types de

discours (dans la romanistique allemande on parle de Diskurstraditionen ; cf. Frank-

Job 2005) du domaine écrit, réservés jusqu’alors au latin. Ce processus, dont la présentation détaillée dépasserait le cadre de cet article, eut dès le Moyen Âge des conséquences essentielles :

a) au sein des variétés des changements structurels, nécessaires pour faire face aux

exigences des nouveaux types de discours ; dans ce cadre on ne peut pas ignorer

le rôle des traductions à partir du latin (cf. Albrecht 2006) et la relatinisation dont

l’effet se fait sentir surtout dans la graphie, le lexique et la syntaxe ; b) la formation d’un diasystème, de l’architecture variationnelle d’une langue histo-

rique, le français ;

c) une koïnéisation des variétés diatopiques et la standardisation subséquente

d’une langue commune, dans l’intérêt de l’intercompréhension sur un vaste

territoire. La discussion sur la nature de la koïnéisation est encore ouverte :

mélange de dialectes comme conséquence d’une forte immigration dans le Paris

médiéval (Lodge 2004, 37–79 ; 2011), ou délocalisation sur la base d’une commu-

nication écrite supralocale (dernièrement Videsott 2013, 35–38). Grübl (2011)

plaide avec de bons arguments pour une prise en considération impartiale des

deux aspects.

 

Depuis le début du XVI e siècle, la langue nationale, son architecture variationnelle et

la variété exemplaire de la communication de distance ont fait l ’objet de discussions

de la part des intellectuels, avec l ’ingérence des autorités étatiques et semi-étatiques. Ces discussions portèrent d e ’ abord sur la codification d ’ une norme prescriptive (XVII–

XVIII e e e siècles), puis sur son acceptation (XIX – XX siècles) comme modèle linguis-

tique de la distance par l’ensemble de la population. Elles pouvaient se baser sur une variété déjà sélectionnée (au moins du point de vue diatopique : Paris), dans laquelle

avaient été élaborés de nombreux types de discours (XIV e e – XVI siècles) (Lodge 2011, 66, qui se sert de la terminologie de Haugen ; pour plus de détails ↗1 Le français dans

l’ e histoire : depuis ses origines jusqu ’ au XVI siècle ; ↗2 Le français dans l’histoire : du XVIIe siècle à nos jours). Mais il ne faut pas oublier que ces discussions et leurs

résultats ne concernent qu ’une partie de l’histoire du français, à vrai dire, une seule variété : celle du standard exemplaire des situations communicatives de la distance.

Est-il possible, sur la base de la situation actuelle, de faire des prévisions, pour

l’avenir de l’architecture du français, et spécialement pour les futurs rapports entre variétés de l’immédiat et variétés de la distance ? On observe aujourd’hui des tendan-

ces contradictoires. L’accès de plus en plus facile à l’information pour l’ensemble de la population depuis le XXe siècle, ainsi que le haut niveau de formation scolaire

favorisent un certain nivellement, proche du pôle de la distance, des variétés de la

 

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100 Gerhard Ernst

 

langue. Mais d ’autre part, les nouveaux moyens de communication produisent de nouveaux types de discours qui ont leurs propres variétés linguistiques. La spécialisa-

tion professionnelle comporte d ’un côté un élargissement de l’architecture variation-nelle ; mais elle exerce aussi une certaine influence sur les autres variétés (écrites et

même parlées) par la banalisation d’une terminologie spécialisée (→ 3.2.3.1). Enfin, la variété standard ne jouit plus de la même autorité que dans la première moitié du

XX e siècle : de vastes secteurs des variétés de l’immédiat (prononciation, phénomènes de syntaxe, lexique familier) ont obtenu droit de cité dans le langage public. Tout

cela semble contribuer à la densification d ’un réseau fait d’un nombre croissant de

variétés qui s’interpénètrent, procédant – tendanciellement – à une homogénéisation de l’architecture variationnelle.

 

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