Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 7 : Retour au bercail
« Une bonne mère n’est pas seulement orgueilleuse de ses enfants
comme de ses plus beaux atours ; elle est aussi fière des dangers qu’elle
brave, des tourments qu’elle souffre pour eux ; elle se sent plus forte dans
la douleur, plus puissante dans l’action, plus ingénieuse dans les moyens. »
Louis-Auguste Martin, e L’esprit moral du XIX siècle
Myrina
Sur le pas de ma porte, ma mère contemple ses deux filles en silence,
des larmes d’émotion roulant sur les joues.
Elle est restée telle que dans mon souvenir de petite fille. Lysippé est
le portrait craché d’Ondine : des boucles corbeau cascadent sur ses épaules fluettes et de grandes prunelles bleutées illuminent son magnifique visage aux traits fins. De loin, on pourrait facilement les confondre toutes les deux. De près, on constate que des ridules parent le coin de ses yeux en amande. Je ressemble beaucoup plus à mon père, mais j’ai hérité de la bouche pulpeuse et des pommettes saillantes de ma génitrice. Elle porte une tenue assez sobre : un pantalon noir fluide et un chemisier rose pâle, chatoyant.
— Maman, gémit ma frangine, fondant en larmes. Lysippé hoche faiblement la tête et tend ses bras tremblants vers nous. Ondine ne perd pas une seconde : elle saute au cou de notre mère. Pour ma part, je n’amorce pas un geste. Je regarde la femme caresser
les cheveux de ma sœur qui sanglote et hoquette sur son épaule. Sammaël, sur ma droite, est aussi éberlué et tétanisé que je le suis. Je respire avec difficulté, les poings crispés sur les cuisses.
Voyant que je ne me joins pas à leur étreinte, Lysippé baisse le bras en
pinçant les lèvres de déception.
— Vous… vous êtes vivante, souffle Sam.
Moi, je ne peux pas articuler un mot.
Notre génitrice acquiesce doucement sans cesser de m’observer avec
attention. En reniflant, Ondine s’écarte un peu d’elle, les mains autour de son visage.
— Mais comment est-ce possible, maman ?
— Je… je vais vous raconter, dit Lysippé d’une voix éraillée, avant de
se racler la gorge. Puis-je entrer ?
J’ouvre la bouche pour répondre « non », mais ma sœur me devance
avec entrain :
— Bien sûr, maman ! Viens !
Ma mâchoire se contracte. C’est moi la résidente des lieux depuis
qu’elle a emménagé avec Sam, merde !
Bras dessus, bras dessous, Ondine et notre mère passent devant moi et
pénètrent dans mon appartement. Ma frangine, fidèle à elle-même, se met à babiller avec une insouciance enjouée pendant que je ferme la porte, ramasse mon gun et le range dans ma ceinture.
— C’est un miracle, maman ! On te croyait morte, avec Myri ! Au
fait, je te présente Sammaël, mon fiancé. (Lysippé et mon beau-frère se serrent brièvement la main, embarrassés.) Tu peux l’appeler Sam, bien sûr. Vise-moi la bague superbe qu’il m’a offerte ! Elle coûte une blinde, je suis allée voir son prix. C’est un Magistral Enragelé. Tu as vu comme il est sexy et costaud ? Tâte son biceps si tu veux, ça ne le dérange pas. (Notre mère sourit en secouant la tête.) Il est prévenant, gentil et téméraire. Un amant merveilleux, il me fait des cunnilingus de malade. (L’art de détendre l’atmosphère familiale, bravo.) Oh, mon Dieu, maman ! J’y pense, tu vas pouvoir assister à notre mariage ! Je suis tellement heureuse !
— Moi aussi je suis heureuse pour vous, mon petit lotus. Tous mes
vœux de bonheur à Sam et toi.
— Merci, madame Holmes, répond l’Enragelé. — Viens t’asseoir dans le canapé, maman ! propose Ondine,
rayonnante. Est-ce que tu veux quelque chose à boire ou à grignoter ? Myri doit avoir des macarons, de la brioche, des yaourts, du coca, du café et…
— Je n’ai rien de tout ça dans mes placards, non. Je ne suis pas allée
faire les courses depuis un moment, lâché-je froidement.
Lysippé frémit en entendant ma voix tranchante et inhospitalière, mais
ma sœur ne percute pas. Elle s’installe sur le canapé à côté de notre génitrice qui me dévisage avec intensité. Elle ne m’a pas encore adressé une fois la parole.
— Non, je ne veux rien, Ondine, dit calmement la Stuprène. J’ai déjà
mangé. Myrina, est-ce que ça va ?
Je lâche un vieux rire cynique en claquant dans mes paumes,
applaudissant la question la plus débile du mois.
— Mais enfin, pourquoi ça n’irait pas ? Ma mère censée être décédée
depuis quatorze ans se pointe chez moi fraîche comme une fleur, donc tout baigne ! (Je regarde mon chat, qui se lèche la patte, pour le prendre à témoin.) Élémentaire, mon cher Watson ! (Je reporte à nouveau les yeux sur elle.) Et papa, il est vivant aussi, peut-être ? Tu l’as laissé seul au rez-de-chaussée pour que ça ne fasse pas trop de revenants d’un coup ?
Lysippé baisse tristement les yeux à mes mots. Un profond soupir
gonfle sa poitrine.
— Non, Myrina. Arthur est bel et bien mort.
— Bon bah quelque part, pépé n’aura pas buté tout le monde pour
rien ! riposté-je, sardonique et aigrie.
— Quoi ? murmure ma mère, démunie.
— C’était toi la femme qui s’est rendue chez lui ? La nouvelle proprio
de sa maison m’a envoyé un mail.
— Oui, c’était moi. Je ne savais pas qu’il était… — Crevé. Mon ex-fiancé devenu barge lui a planté une corne dans le
crâne sous mes yeux.
— Oh.
— Oh ? C’est tout ce que tu as à dire ? J’hallucine ! — Myri, calme-toi, chuchote ma sœur en prenant la main de Lysippé,
qui a blêmi.
— Je suis super calme, là ! Très, très calme !
— Tu devrais t’asseoir, Myrina, me conseille Sam. — Je suis très bien debout, fais pas chier !
Je me dirige vers le buffet, tire une cigarette du paquet et me l’allume
en m’y reprenant à trois reprises et en vociférant car mon briquet déconne. Qu’est-ce qu’il fout, ce livreur de pizza ? J’ai la dalle !
— Tu fumes ? s’étonne ma mère, avant de me faire la morale :
Myrina, ce n’est pas bon pour ta santé, tu sais que ton organisme d’hybride est plus fragile que…
— JE FUME SI J’AI ENVIE DE FUMER, MAMAN ! TIENS, JE
VAIS MÊME FUMER TOUT LE PAQUET, ÇA TE FERA LES PIEDS !
Lysi écarquille les yeux face à mon coup de sang. Sam secoue la tête,
déconfit. Ondine se pince l’arête du nez.
Je crois bien que je suis en train de péter une crise d’adolescence à
retardement. En version accélérée.
En même temps, j’ai un million de bonnes excuses. Mon mec est
devenu l’esclave sexuel d’une sorcière barrée et mégalo, et ma mère est finalement vivante !
À moins que…
Ma méfiance de Traqueuse refait surface.
— Qui nous dit que c’est bien toi ?
— Hein ? s’exclament à l’unisson Lysippé, Sam et Ondine. — Lilith est une métamorphe ! Tu pourrais être elle. Ou être à son
service. Vous venez toutes les deux des Limbes, non ? Vous vous êtes rencontrées là-bas ?
— Je la connais de loin, oui. Mais je ne suis pas sous ses ordres,
réplique ma mère en se rembrunissant.
— Ben tiens ! sifflé-je en secouant une main vers elle, répandant de la
cendre sur mon sol. (Putain de merde, je viens de faire le ménage !) C’est justement ce que dirait quelqu’un qui serait sous ses ordres.
Lysippé fronce les sourcils… et se met à bouger les mains à toute
allure pour me dire en langue des signes :
— Myrina, je ne suis ni Lilith, ni un membre de la Griffe du Péché. Je
suis ta mère et j’apprécierais que tu me témoignes un peu plus de respect. Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part de ma petite Amazone.
Je me décompose. Ma cigarette tombe à mes pieds, comme mon
flingue avant elle.
— Oh, maman…, coassé-je en pleurnichant.
Elle me tend les bras, un sourire tendre et ému sur les lèvres. Je m’agenouille devant Lysippé, mes yeux dans les siens, et l’enlace
en lui demandant de me pardonner. En me serrant contre sa poitrine, la Stuprène me répond à l’oreille d’une voix douce qu’il n’y a rien à pardonner aux êtres que l’on aime. Ondine ne tarde pas à nous envelopper de ses bras en se blottissant contre nous. Nous nous accordons un long câlin mérité entre mère et filles.
***
J’ai retrouvé ma mère, que je croyais avoir perdue. Au cœur des ténèbres qui me cernent depuis le départ de Kel, voilà
enfin un rayon de lumière.
Une aura de douceur.
Un faisceau de paix.
Un éclat de bonheur.
Une lueur d’espoir.
Je me sens mieux, pour la première fois depuis dix-huit jours. Je ne peux pas détacher mes yeux remplis d’étoiles de Lysippé. Sa
présence insuffle une agréable chaleur à l’intérieur de ma poitrine.
Physiquement, elle n’a pas changé.
Psychologiquement, c’est une autre histoire.
Elle a morflé dans les Limbes. Elle ne nous l’a pas encore expliqué,
mais je le perçois. La douleur qu’elle dissimule derrière ses sourires est de même nature que la mienne. Deuil. Perte. Solitude. Des fardeaux émotionnels qu’elle traînera jusqu’à sa mort.
Mais nous allons nous soutenir mutuellement. Nous allons survivre.
Nous allons combattre.
À sa demande, et après avoir dévoré une moitié de pizza, je retrace les
grandes lignes des dernières années de ma vie à ma mère. Elle m’écoute en silence, son regard sur mon visage, en opinant régulièrement du chef.
Mon appareillage auditif.
Mon apprentissage de Traqueuse sous la tutelle de Zagam, qui était
aussi le patron de mon père, pendant que j’habitais chez Amon. Ma titularisation à l’âge adulte.
Le meurtre de mon ex-fiancé humain Owen.
Ma remise en question.
Ma colocation avec Ondine.
Ma rencontre avec son petit ami de l’époque, Kelen Wills, Hybresang
Pécheur.
L’enquête sur les crimes commis par mon grand-père et Owen,
changé en Hybresang Vertueux à cause d’un pacte d’âme. L’exécution des deux assassins. Lorsqu’elle entend cette partie-là, Lysippé se raidit de plus belle. Elle ignorait tout ça au sujet de son beau-père Équitale. Même si ce n’était pas le grand amour entre eux, elle n’imaginait pas Amon Holmes capable de tels actes. Comme je la comprends. J’ai déchanté, moi aussi.
Ensuite, je lui récapitule l’enquête sur les Révoltés, les Sans-Âmes et
la Démonacide.
La maladie de ma sœur, heureusement guérie.
La découverte de mon amour envers Kelen. Notre marquage
réciproque.
La bataille au Palais des Magistraux.
La défaite des Révoltés. La fermeture des Arcadus. Le retour sur Infernum de Lilith, fille de Satan. Et enfin, le départ de Kel et son asservissement par le pacte de sang
qui le lie à la sorcière Hybresang.
De temps en temps, Sam ou Ondine interviennent pour étoffer mon
récit et apporter leurs points de vue sur les évènements. Il est compliqué de résumer quatorze ans de vie en une heure.
Une fois notre histoire finie, notre mère couvre nos mains, à ma sœur
et à moi, des siennes.
— Je suis tellement fière des femmes que vous êtes devenues,
déclare-t-elle en langue démoniaque avec une douceur qui me noue la gorge. Vous êtes aussi belles que fortes. Je regrette tant de ne pas avoir pu être là pour vous lorsque vous en aviez besoin…
— Mais tu étais là, maman, assure Ondine en lui montrant son petit
pendentif en forme de trèfle au-dessus du lotus rouge qu’elle s’est fait tatouer sur le sternum en hommage à Lysi. C’est… c’est le collier de Myri, j’ai perdu le mien. Elle me l’a donné quand j’étais malade, car elle savait que ça me tenait à cœur.
— Tout ça pour dire que tu ne nous as jamais quittées, complété-je
dans un murmure.
Notre génitrice couche ses mains chaudes sur nos joues et les caresse
avec une affection sans égale.
— Vous ne m’avez jamais quittée non plus, mes amours. Si j’ai
survécu dans les Limbes, c’est aussi grâce à vous. Si je n’avais pas conservé l’espoir de vous revoir un jour, j’aurais été détruite par cet endroit ignoble. Arthur n’était plus là. Là-bas, j’ai appris à lutter et me débrouiller sans lui. J’ai dû accomplir des choses que je n’aurais jamais eu la force de faire sur Infernum ou la Terre. (Son regard brillant s’ancre à celui d’Ondine, puis au mien.) Mais je savais, au fond de moi, que je finirais par sortir des Limbes et que je retrouverais mes deux petites filles.
Nous nous sourions toutes les trois, touchées.
Un petit reniflement retentit sur le côté.
Nous orientons la tête dans la même direction. Sam, à l’écart, se
détourne aussitôt en grommelant un truc.
— Oh ! Mon chéri, tu pleures ? s’amuse Ondine. — Mais non, j’ai une poussière dans l’œil ! grogne le Pécheur
Enragelé en carrant les épaules, son ton endurci signifiant « Je suis un mec viril et insensible qui ne montre jamais ses émotions ».
Ma mère, ma sœur et moi éclatons de rire.
Nous retrouvons notre sérieux lorsque Lysippé se met à nous narrer
son histoire, le regard lointain.
— Lorsqu’Arthur et moi avons été capturés par les Traqueurs et
séparés de toi il y a quatorze ans, Myri, nous étions anéantis. Ils nous ont enfermés dans une cellule haute sécurité comme si on était des dangereux criminels. Zagam, le patron de ton père, est venu nous rendre visite avant notre procès. Notre sort ne dépendait pas de lui, il reposait entre les pattes du gouvernement d’Infernum. Au passage, Arthur lui a fait promettre de te former afin que tu deviennes une Traqueuse, comme lui, car il savait combien tu en rêvais.
Un frisson descend le long de mon échine. Zagam ne m’a jamais
révélé ce détail.
— Amon aussi est passé, reprend Lysippé. Il a dit qu’il ferait tout ce
qui serait en son pouvoir pour nous éviter une condamnation à mort, mais que mon époux et moi ne pourrions sans doute pas échapper aux Limbes. Il a aussi juré qu’il s’occuperait de toi comme sa propre fille et qu’il t’éduquerait comme il avait éduqué Arthur.
— Et il l’a fait, maman, lui réponds-je pensivement. Ça, je ne peux
pas le lui reprocher. Pépé a pris soin de moi à sa manière… Mais il s’est perdu en chemin et a succombé à sa soif de revanche.
— Oui, malheureusement. Sa vertu de Justice s’est en quelque sorte
retournée contre lui.
— C’est exactement ça. Et ensuite ?
— Ensuite, le verdict est tombé. Double exécution. (Lysippé marque
une pause, éprouvée par les mots qu’elle formule et les souvenirs pénibles qu’ils remuent.) Arthur et moi avons cru que son père avait échoué. Qu’il n’avait pas réussi à convaincre les jurés et les Magistraux de notre procès. Nous nous étions résignés à la mort malgré notre terreur. Le bourreau est venu nous chercher afin de nous conduire dans la salle d’exécution. Nous étions menottés. Au moins, nous allions périr ensemble.
De nouvelles larmes s’amoncellent dans mes yeux. Mon souffle se
hache, car la souffrance qu’elle dégage me prend aux tripes.
Elle n’est même pas en colère. Elle est juste triste. — Nous connaissions le bourreau qui avait été assigné au macabre
office. Il n’était pas Traqueur, car l’État d’Infernum embauche des démons majeurs neutres, puissants et indépendants pour procéder aux exécutions. Mais… il bossait parfois avec le CIT. Il venait en renfort. Il avait fait équipe avec ton père à plusieurs reprises sur des missions délicates. C’est ainsi qu’ils se sont rencontrés, ma Myri, bien avant ta naissance. Ce démon était également un ancien officier Cardinal Vertueux.
— Comme Kelen ? lâche Ondine, aussi abasourdie que moi. — Exactement. Abaddon.
— Abaddon ! répète Sam dans un souffle.
— Tu le connais ? demandé-je, pantoise.
— Mais enfin, Myrina, Abaddon le Destructeur est une légende !
Enfin, parmi les anciens démons.
— C’est pour ça, je suis trop jeune.
— Le monde est petit ! C’était un copain Modérant de Kelen, qu’il a
rencontré à l’école de Piquenale. Mais ils se sont brouillés lorsque le Magistral Pécheur a démantelé l’Ordre Cardinal. Abaddon n’a jamais commis le moindre écart de conduite, contrairement à la plupart de ses frères d’armes. Ce type était un vrai Cardinal, un chevalier. Un héros, même. Droit dans ses bottes, valeureux et intègre. Il jugeait la décision de Kel excessive… Après la dissolution de l’Ordre, il a changé son fusil d’épaule et s’est reconverti au niveau professionnel. Il était déjà âgé de douze siècles à l’époque ; il en a cinq de plus à présent.
— Sam a parfaitement raison, confirme ma mère. Abaddon s’est
même reconverti dans plusieurs domaines. Officiellement, il était bourreau. Officieusement, Traqueur par intérim jusqu’à une quinzaine d’années en arrière, mais aussi chasseur de primes. De démons, évidemment.
— Nom de Dieu… Mais Sam, s’il était exécuteur pour les
Magistraux, tu ne le côtoyais pas dans le cadre de ton travail ? m’enquiers-je, fascinée par ces nouveautés qui se décantent.
— Les bourreaux officiels du gouvernement ont le visage caché
derrière un masque et se font appeler par un pseudo, précise l’Enragelé. Seuls les quatorze Magistraux connaissaient leur véritable identité. Moi, je n’étais que le lieutenant de Kel. Crois-moi, si j’avais su qu’un de ces démons masqués était Abaddon le Destructeur, je serais allé lui réclamer un autographe ! Kel et lui étaient les meilleurs officiers de l’Ordre Cardinal.
— Et le Fédérateur était au courant que son ancien pote Vertueux était
bourreau de l’État ? s’informe Ondine.
— Je suppose que oui, mon ange. Mais comme ils avaient tous les
deux coupé les ponts depuis des lustres et que Kel n’assumait pas son passé de Cardinal Équitale, il a dû faire mine de ne pas le connaître.
— Ça ne m’étonnerait pas de lui, oui, grommelé-je. La suite de ton
histoire, maman ?
— Ce n’était pas Abaddon qui devait nous exécuter ce jour-là. Un
autre bourreau avait été désigné. Mais notre ami Modérant a assommé son collègue et a pris sa place. Les témoins n’ont pas tilté. Il avait choisi le poison pour méthode d’exécution.
— Mais ce n’était pas un poison mortel, en déduis-je. C’était un
poison qui donnait l’apparence de la mort.
— Voilà, ma petite Amazone, tu as tout compris… Abaddon a pris le
risque démesuré de nous sauver. Sauf qu’il ne pouvait pas nous aider à nous cacher sur Terre ou sur Infernum. C’était trop dangereux en l’état actuel, nous devions nous faire oublier. Alors, nous avons embarqué à bord d’un bateau sur Terre et sommes allés au Triangle des Bermudes.
— C’est… inattendu.
— Pour rejoindre l’Arcadus Prime, devine Sam. — Voilà. Le premier portail démoniaque de Satan. Le seul Arcadus
existant qui communique à la fois avec Infernum, la Terre et les Limbes. (Eh bien !) Arthur et moi avions l’intention de nous planquer dans le monde intermédiaire pendant quelque temps avant de revenir sur Infernum récupérer Myrina en repassant par l’Arcadus Prime. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Dans l’urgence, nous avons mal préparé notre voyage et avons été imprudents. Nous n’avions pas calculé les bonnes coordonnées et avons été pris au dépourvu. Abaddon devait nous emmener au Triangle des Bermudes et repartir. Or, notre embarcation a été brisée par le vortex magique. Nous avons été aspirés tous les trois et avons atterri dans les Limbes. Hélas… mon Arthur… Arthur est tombé sur… un arbre à fourches, une sorte de chêne aux branches acérées qui pousse dans l’autre monde. Il… a été embroché par accident.
Une larme de chagrin coule sur ma joue. Ma mère l’essuie
délicatement avec son index.
— Ton père n’a pas souffert, mon cœur. Il est mort sur le coup. Maigre consolation.
Empalé sur une branche d’arbre dans les Limbes… Mon père, un guerrier et un Traqueur.
Comment voulez-vous digérer une info pareille ? — Mais après tout ça… après avoir échappé à votre exécution…
putain, mais c’est trop con ! Et injuste !
— Je sais, Myri. Je le sais mieux que personne, j’en cauchemarde
encore. Mais la vie est injuste par définition. On ne peut pas toujours anticiper le genre de fruits qu’elle va nous offrir. Certains de ces fruits sont noirs et pourris en apparence bien qu’ils soient sains à l’intérieur. D’autres paraissent sains, mais leur chair contient du poison.
Je hoche piteusement la tête. En soupirant, Lysi me caresse les
cheveux, me rappelant par ce geste que nous sommes réunies alors que je la croyais morte elle aussi.
Repose en paix, papa. Je veillerai sur elle, promis. — Alors, à ce moment-là, tu étais dans les Limbes avec Abaddon,
résume Ondine, concentrée.
— Oui, mon petit lotus. Abaddon m’a protégée et a été mon garde du
corps pendant quatorze années, car ce monde est extrêmement dangereux. Les criminels sont rois là-bas et les démons les plus forts tuent les plus faibles au moindre prétexte. Cannibalisme, meurtres, tortures, viols… Nous ne pensions pas que c’était aussi apocalyptique. C’est la loi de la jungle et ceux qui ne sont pas aptes à se défendre ne font pas de vieux os dans les Limbes. Il s’agit d’un gigantesque désert anthracite, à la terre desséchée, avec des rochers et des arbres morts à perte de vue. Aucun soleil ne brille là-bas, le ciel est toujours gris. Il n’y a pas non plus de nuit, ce qui brouille la notion du temps. Mon ami et moi avons essayé de repartir par l’Arcadus Prime, mais nous avions occulté un fait primordial : le passage est unilatéral. On peut se rendre dans les Limbes via ce portail, mais on ne peut pas l’emprunter dans l’autre sens. Nous sommes restés coincés sur place et avons vécu chaque jour là-bas comme si c’était le dernier.
— Quel enfer ça devait être pour vous…, chuchoté-je avec toute ma
compassion.
— Un enfer, oui tu peux le dire. Nous avons dû nous battre et
éliminer d’autres démons pour survivre, et à de nombreuses reprises. Nous étions livrés à nous-mêmes dans ces lieux sinistres et n’avons pu compter que sur nous deux. J’ai failli être violée par des truands, mais Abaddon m’a sauvée. Je lui dois tellement, les filles. Sans lui, je ne serais pas là.
— Mais où est ton chevalier servant, au fait ? Il a été libéré des
Limbes en même toi que toi, Lilith et tous les autres ? souligne judicieusement Ondine.
Les yeux sur ses genoux, Lysippé se mord la lèvre inférieure en
acquiesçant après une hésitation. J’arque un sourcil devant la rougeur subtile de ses joues.
— Maman, accouche. Il est où, ton ange gardien ? — Seul, chez lui. Il… il ne voulait pas s’imposer en m’accompagnant. — S’imposer ? Attends, ce type t’a secourue je ne sais combien de
fois, je vais lui tailler la meilleure pipe de tous les temps ! plaisanté-je en m’esclaffant.
Mon rire s’étrangle dans ma gorge en voyant l’éclat des yeux de ma
mère. Rouges, embrasés… et jaloux.
Putain de merde !
Elle s’est tapé le Destructeur dans les Limbes ! Et la mémoire de mon père, qu’en fait-elle ?
— Tu couches avec lui ? m’insurgé-je.
— Logique, Myri ! Maman devait forniquer pour s’alimenter sur
quelqu’un, justifie Ondine.
— Elle n’avait qu’à pomper l’énergie des criminels, pas sucer le
meilleur ami de mon père !
— Ce ne sont pas tes affaires, Myrina, dit Lysippé. De toute façon,
pour couper court à toute objection, nous étions déjà ensemble à l’époque où Arthur était vivant.
— Heeeeein ? C’était ton amaaaaant ?
— Et celui de ton père.
Je. Suis. En. PLS.
— Oh là là, vous étiez un trio ! brame ma sœur, galvanisée. Tu as
entendu la bombe à retardement, Sam ? Arthur était bisexuel, comme toi !
— Je suis hétéro, maintenant.
— Nous étions un trio par intermittence, explique Lysippé avec
indulgence tandis que je me prends la tête entre les mains en me lamentant. C’était notre jardin secret. Abaddon ne voulait pas s’engager et tenait vraiment à son indépendance, mais il était notre amant occasionnel de longue date. Il se joignait à nous de temps à autre sur Terre. Nous laissions Myrina à une baby-sitter et partions tous les trois en soirée pour…
— JE NE VEUX PAS LE SAVOIR ! LA-LA-LA ! chantonné-je en
hurlant et en me bouchant les oreilles.
Mes parents avaient des mœurs un peu trop libres pour moi, j’arrive à
sa-tu-ra-tion !
Je relève les yeux vers ma mère, frappée par une autre idée. — Mais… tu sors à présent avec ce Vertueux ? — Oui. Nous nous sommes encore plus rapprochés dans les Limbes,
Abaddon et moi. Nous avons fait le deuil de ton père ensemble. Il était aussi bouleversé que moi par son trépas. Nous nous sommes serré les coudes.
Ils se sont serrés tout court, oui !
— Ah, génial, un nouveau beau-papa ! dit Ondine, les mains croisées
sur le cœur. Enchantée pour toi, maman.
— Merci, mon lotus. Myri, ça va ?
— Tu es en couple avec Abaddon le Destructeur. Un démon majeur
de la vertu Tempérance, ancien officier Cardinal, ancien bourreau d’Infernum, chasseur de démons et demi-Traqueur à ses heures perdues, un type qui a fait croire à tout le monde que tu étais décédée et s’est retrouvé dans les Limbes avec toi par un concours de circonstances. Qui était votre ami et votre amant, à papa et à toi. Et qui a fréquenté mon Kel par le passé, en prime.
— Hum hum.
— OK, on en reparle demain. Je vais me coucher. Cette journée, c’est
trop pour moi. Tu peux dormir ici cette nuit, fais comme chez toi, conclus-je en me retirant dans ma chambre sans autre forme de procès afin de m’écrouler tout habillée sur mon lit.
Yep. Demain sera un autre jour.
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