Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 33 : Planifier la résistance
« Ce n’est pas une vertu de craindre la vie : la véritable vertu, c’est
de résister aux malheurs qui viennent nous accabler, de ne pas plier sous
leur poids, de rester inébranlable et pur. »
Sénèque, La Thébaïde
Kelen
J–3 avant invasion de la Terre.
Nos troupes Pécheresses se préparent.
Comme tous les lundis, je procède à une inspection protocolaire des
baraquements militaires en compagnie de Jagoemon quand un de mes capitaines Enragelés sollicite un entretien privé avec moi. Le Griffon Vénade insiste pour y assister, mais je refuse catégoriquement, sans me justifier. Devant une partie de nos guerriers, le sbire de Lilith me retient rudement par le bras au moment où je m’apprête à me téléporter avec mon officier.
Qui joue avec le feu se brûle.
D’autant plus lorsque j’en suis la source.
Afin de lui remémorer qui est son supérieur et que je ne tolère pas
l’insubordination, je lui enflamme la main et le propulse en arrière avec ma télékinésie. Les membres de la Griffe du Péché se récrient, furibards. Mes Enragelés sifflent d’approbation – certains applaudissent. Je tonne un fracassant « SILENCE, SOLDATS ! » visant à ramener l’ordre dans les baraquements et, sans me préoccuper davantage de Jagoemon, je me rends avec le capitaine dans le bureau de Fédérateur au Palais des Magistraux.
Je m’affale dans mon fauteuil en cuir et ouvre ma boîte à cigares afin
d’en choisir un. Je ne résiste pas à l’envie de le renifler avant de l’allumer avec le bout de mon index incandescent. Mmmmh, tabac raffiné aromatisé au piment rouge, mon petit plaisir occasionnel.
— Pourquoi voulais-tu me voir, Lars ?
— Votre Sombre Grandeur, je démissionne.
Je lève les yeux vers le jeune Enragelé costaud à la coupe militaire
qui est raide comme un bâton devant mon bureau. Sa phrase me laisse pantois, et pour cause : il m’a toujours été d’une loyauté infaillible. Sammaël l’a formé pendant des décennies et en a fait un excellent élément. En fait, Lars est le troisième meilleur officier de ma légion – enfin, deuxième, maintenant que Serena n’est plus.
— Capitaine Lars, l’apostrophé-je en reposant mon cigare dans le
cendrier. Énonce ta phrase en me regardant dans les yeux, c’est la moindre des choses.
Le jeune démon pose sur moi un regard tourmenté. C’est bien ce qu’il
me semblait… Il est plus peiné et déçu que remonté.
— Je… démissionne, Fédérateur Wills. Ça fait des jours que j’y pense
et j’ai pris ma décision.
— Puis-je connaître tes motifs ? m’enquiers-je le plus sereinement et
aimablement du monde.
Naturellement, je pourrais exiger sa réponse, mais j’ai compris que je
ne devais pas le brusquer. On n’exerce pas son autorité de la même manière sur tout le monde. Les menaces sèches et explicites s’avèrent en général efficaces pour motiver certains employés. Sur d’autres, aucunement. Je m’adapte au cas par cas, preuve de mon intelligence.
Malgré son air stoïque, Lars trahit son stress par des battements de
paupières irréguliers et la façon dont il déglutit. Ma question l’embarrasse, visiblement. Il cherche comment formuler sa réponse sans m’offenser.
Je ne lui en tiendrai pas rigueur. Je suis intimidant même quand je suis
cool.
Cela doit le déconcerter que je prenne aussi bien sa désertion. Il
s’attendait sans doute à ce que je l’incendie. Il se demande peut-être même si je suis aussi calme parce que je compte le tuer.
Brave petit. Il est drôle.
— J’aimais mon travail, avant, me confie-t-il après une longue
hésitation. Il y avait une bonne ambiance entre nous. Depuis l’arrivée des Griffons, elle se dégrade de jour en jour. J’ai la boule au ventre chaque fois que vous nous envoyez dans les rues pour mater la résistance. Les civils meurent sous nos coups. Et je ne cautionne… je n’adhère pas aux nouvelles directives gouvernementales.
— Hum hum, dis-je en le jaugeant, décuplant son anxiété. Tu es au
bord du burn-out, c’est cela ?
Il opine du chef, le teint cendreux. Je me lève de mon fauteuil pour
me diriger vers lui. Il recule, mais il se fait violence pour ne pas perdre contenance.
— Les officiers des six autres légions Pécheresses pensent-ils comme
toi, Lars ? interrogé-je en m’installant sur le bord de mon bureau, les mains dans les poches afin de le mettre davantage en confiance.
Nouvelle hésitation. Donc, oui. S’il se désiste, il est possible que
d’autres gradés suivent son exemple.
— Je n’ai pas discuté directement avec eux. Mais ils sont mécontents
aussi, c’est perceptible.
— La démission de Sam et Serena t’a mis un coup au moral. — Je le reconnais, Votre Grâce Obscure.
— Et tu n’as pas envie d’aller combattre sur Terre… — Non. Je n’en vois pas l’intérêt.
— J’apprécie ta franchise, Lars. Je comprends ton point de vue à bien
des égards.
— Vous… comprenez, monseigneur ? répète-t-il en me dévisageant
avec scepticisme.
— Tu n’as pas idée à quel point.
Je laisse un silence planer entre nous afin qu’il en tire ses propres
déductions. Il finit par le rompre dans un murmure endurci :
— Ma décision n’est en aucun cas un rejet de votre autorité ou une
marque d’irrespect envers vous. Je vous ai juré allégeance, Fédérateur. Pas à… elle, conclut-il avec un dégoût ostensible.
Un sourire en coin se crayonne sur mes lèvres. Voilà précisément ce que j’espérais entendre.
— Lars, mon petit, je crains de ne pouvoir accepter ta démission. Je
vais avoir besoin de toi pour faire passer un message aux autres officiers. Dans le dos des Griffons.
Il hausse les sourcils.
Bien. J’ai dorénavant toute son attention.
***
— Qu’est-ce que vous en dites ? demandé-je à mes proches après leur
avoir exposé mon plan ingénieux.
Leur manque d’enthousiasme est déroutant. Assise sur mes genoux,
Myrina me grattouille la nuque. J’adore sentir ses ongles sur cette zone de peau, j’en ronronnerais presque.
— Il faut ajuster tout ça, Kel. Je ne suis pas chaude pour te laisser
attaquer Lilith pendant que les Enragelés neutralisent les Griffons qui patrouillent dans le château et logent dans les baraquements.
— Elle m’a invité à dormir dans son lit l’autre nuit. C’est une
aubaine. (J’extirpe de ma poche le Trident de Satan dont nous avons actionné le mode « furtif » afin de réduire sa dimension.) Je planque l’arme sur moi et je la pourfends pendant son sommeil. Ce sera réglé en quelques secondes. C’est la solution la moins risquée pour vous.
— Mais la plus risquée pour toi, argue Sam.
— Le pacte de sang ne sera brisé qu’à sa mort, dit Abaddon, aussi
rabat-joie que les autres. Il est logique que, si tu transperces toi-même la sorcière, tu n’y survives pas. À moins qu’elle ne succombe instantanément, et encore…
— Je vais la décapiter et assurer mes arrières.
— Non, décrète Myrina. Ton plan est aléatoire. Si tu te loupes, tu
meurs. Et même si tu ne te loupes pas, tu pourrais mourir aussi à cause du pacte. Ça ne peut pas être toi qui tueras Lilith, Kel. Intègre-le dès maintenant.
— C’est à moi d’assassiner cette garce ! Je brûle de me venger, ne
m’en privez pas ! m’emporté-je en frappant la table de mon poing.
Myrina m’agrippe par les cheveux et me bascule la tête en arrière. Ses
iris sont devenus vairons, voilés d’une ombre féroce. J’ai titillé la bête en elle en élevant la voix.
— Tu jouiras de sa mort à travers moi grâce à notre sceau ! Comme si
ma main et la tienne ne faisaient qu’une, promet-elle mentalement en me prenant le mini-Trident en or des doigts.
— Je ne peux pas te laisser l’affronter ! Je te l’ai déjà dit, elle est
encore plus dangereuse sous sa forme démoniaque.
— Mais tu seras là.
— Oui, mais dans quel camp, mon petit chat ? Si elle m’ordonne de te
combattre, je serai obligé de le faire.
— Tu as déjà réussi à résister au pacte. Je suis convaincue que tu
peux réitérer la prouesse. Elle doit être parfaitement concentrée pour te contraindre, non ? Si elle se bat contre moi, elle ne pourra pas t’infliger la moindre douleur en parallèle. Et tu pourras l’attaquer aussi. Sans la tuer, cependant. Pour l’affaiblir, la fatiguer et l’user afin que je puisse lui porter le coup de grâce avec le Trident.
— Arrêtez de discuter par télépathie, c’est frustrant pour nous !
interrompt Ondine.
Myrina et moi soupirons de concert.
— Nous devons conjuguer nos forces, déclare ma compagne. L’attirer
sur notre terrain, pas l’attaquer sur le sien. Sans oublier de dénicher une combine pour qu’elle ne puisse pas se téléporter et nous échapper.
— Nous devrions récupérer un neutralisateur de téléportation et le
cacher là où nous agirons, suggère Sam.
— Ces machines ne se trouvent pas à tous les coins de rue, signale
Ondine.
— Il y en a un à la Grande Clinique d’Infernum, se souvient Myrina.
J’en ai aussi un au CIT, mais sa portée et sa puissance sont nettement moins importantes que celui de l’établissement. Je contacterai Aramiel, je pense qu’il ne verra aucun inconvénient à ce que nous le lui empruntions. Il faut sélectionner un lieu où on pourra la prendre par surprise. Quelque part où elle relâchera sa garde et ne se doutera pas un instant qu’on puisse l’attaquer. Et où elle ne se rendra pas avec ses Griffons, de préférence.
— Les 1001 Nuits de Luxure, propose Sam. Durant une orgie. — Je ne veux pas de boucherie dans mon club ! m’insurgé-je aussitôt
d’une voix caverneuse. Un combat là-bas pourrait tourner à notre désavantage, c’est trop petit.
Et bien entendu, je n’ai aucune envie qu’on détruise mon cher
établissement. J’ai trop investi dans cette affaire.
— Je pense également qu’un endroit spacieux conviendrait mieux à
nos projets, confirme Abaddon en se frottant la mâchoire. Pour qu’on puisse muter et utiliser toutes les possibilités de l’espace, comme sur un champ de bataille.
— L’amphithéâtre du Palais des Magistraux serait peut-être pas mal,
non ? interroge doucement Lysippé.
— En soi, pourquoi pas, mais je ne vois pas quel prétexte crédible je
pourrais sortir à Lilith afin de l’inciter à se déplacer là-bas à trois jours de l’invasion de la Terre. Même si je trouvais, elle pourrait suspecter quelque chose, réfuté-je en secouant formellement la tête.
— Aaaaah ! s’écrie Ondine en s’illuminant. J’ai une idée.
L’amphithéâtre du Palais me l’a inspirée. (Je lève les yeux au plafond. Je parie mille Fourches qu’elle va encore débiter une ânerie.) Il y a des représentations à l’opéra de Neethoraa tous les mercredis soir. Si Kelen invitait Lilith à passer une soirée de divertissement pour se délasser avant le début de la guerre, elle n’y verrait que du feu. Elle croirait qu’il cherche à lui faire plaisir, pas à lui tendre un piège.
Je lance un regard plein d’aberration à mon ex en réalisant qu’elle a
un cerveau. Je tombe des nues.
Je détiens justement le book de l’architecte qui a conçu l’édifice. Le
vieux Torpèle que j’ai rencontré à la soirée Royalty aux 1000 Nuits de Luxure. Il fait partie des ingénieurs qui candidatent pour construire le futur palais de la sorcière. Autrement dit, j’ai tous les plans de l’opéra sous le coude : nous avons déjà une longueur d’avance.
— Nickel, frangine. Elle ne se méfiera pas dans un lieu culturel !
commente Myrina en souriant à Ondine, qui semble contente d’elle. C’est gérable pour toi, Kel ? Même si tout est réservé, tu vas pouvoir choper des invitations de dernière minute ?
Tout le monde m’observe. Je me rencogne dans ma chaise en
caressant la cuisse de ma compagne par-dessus son jean.
— Quelle question. Je vais faire mieux que cela. Je vais privatiser la
soirée.
— Ça va te coûter une fortune, note Myrina.
— Quand on hait, on ne compte pas.
***
Lilith est de mauvais poil aujourd’hui. Même sans lui avoir parlé, je le
devine lorsque j’aperçois le cadavre disloqué de Mélinda la Stuprène flottant au milieu de la piscine. Sur la terrasse, l’Hybresang Pécheresse prend un bain de soleil topless en s’éventant avec un magazine de mode féminin. Elle sirote également un cocktail de sang et de fruits à la paille en écoutant du Mozart sur son portable.
Je m’assieds sur le transat voisin en lui tendant une enveloppe noire et
satinée. Lilith me jette à peine un coup d’œil derrière ses énormes lunettes de soleil rondes qui lui confèrent une allure de mouche.
— Qu’est-ce que c’est, chouchou ?
— Un cadeau pour fêter notre conquête à venir. Elle repose son verre et saisit l’enveloppe entre deux doigts
manucurés. Puis elle l’ouvre pour en sortir les billets d’opéra en loge Magistrale, la plus prisée de toutes.
— « Le lac des cygnes noirs » ? — Un ballet en trois actes. Comme tu raffoles de la musique
classique, je me suis dit que cela devrait te plaire. Selon mes sources, ce spectacle fabuleux vaut le détour.
Elle semble perplexe. Je pensais qu’elle serait plus emballée par mon
initiative. Sa réserve me met les nerfs en pelote. Si elle refuse, notre programme tombe à l’eau.
— Je n’ai jamais assisté à un ballet, dit-elle d’un ton un peu traînant. — C’est l’occasion.
— Et si je m’ennuie, chouchou ?
— On baisera.
Elle glousse en examinant les deux billets.
— Mais je n’ai rien à me mettre.
Bordel, ces bonnes femmes ! Le dressing de Lilith est pourtant cinq
fois plus garni que le mien.
— Achète-toi ce que tu veux, grogné-je en sortant de ma poche une
liasse de billets de 500 Fourches.
Elle m’adresse un large sourire en me prenant mon fric et s’évente
avec, à la place du magazine. Quelle salope vénale.
— Pourquoi as-tu tué ton amante ? demandé-je en avisant sur la
terrasse le sillon de sang noir qui sinue vers la piscine et suggère qu’elle ne l’a pas fait pour se nourrir de Mélinda.
Petit haussement d’épaules indifférent.
— Je voulais me défouler. Elle était dans le coin. — Quelqu’un ou quelque chose t’a contrariée ? — Non, chouchou, rien de particulier. Mais notre campagne est dans
trois jours et la pression monte, avoue-t-elle en me tendant son tube de crème solaire pour que je lui tartine les nichons.
Je vais mal étaler le produit. Avec de la chance, elle se tapera un bon
coup de soleil sur les tétons.
— Toi, tu as la pression ? Il n’y a pas de quoi, ma belle. Relaxe-toi.
Nous sommes dans les temps pour tout.
— C’est ça qui me tracasse, Kelen. Tout est… trop parfait, en quelque
sorte. Il n’y a eu aucun incident.
— Parce que nous avons tout organisé d’une patte de maître, Lilith.
Tout va très bien se passer, la rassuré-je en recouvrant sa main de la mienne.
Pour nous, oui. Pour toi, en revanche…
— Tu es une véritable bénédiction, mon chouchou. Je suis heureuse
de pouvoir compter sur toi, souffle la sorcière en tendant une main vers mon col tandis que j’ouvre le tube.
M’attrapant par le haut de ma chemise, elle m’attire contre elle et
m’embrasse fougueusement. Je lui rends son baiser en jouant la comédie comme d’habitude malgré la bile qui acidifie les parois de ma gorge.
Je prie tous les saints Pécheurs pour que ce soit la dernière fois
qu’elle me souille avec sa bouche infecte.
***
3h du matin.
Réunion clandestine dans la cave de ma parfumerie en déplorable
état, pillée par les manifestants. Les officiers des sept légions Pécheresses font irruption les uns après les autres de l’Arcadus grâce aux badges contrefaits que je leur ai transmis par l’intermédiaire de Lars. Une atmosphère conspiratrice règne dans la pièce jalonnée de bris de verre et d’étagères démolies. Le système électrique ayant été saccagé, nous avons allumé des bougies.
Lorsqu’ils découvrent Sam et Myrina à mes côtés, ils ne peuvent
dissimuler leur stupeur. Lars s’empresse d’aller serrer chaleureusement la main de mon lieutenant, son ancien instructeur.
— Si je vous ai tous convoqués ici en pleine nuit, énoncé-je sans
préambule, c’est parce que je suis conscient que la situation s’est grandement détériorée sur Infernum depuis la prise de pouvoir de Lilith. Je suis en partie responsable de notre déchéance, mais je suis sous le joug de la sorcière. J’ai autrefois scellé un pacte de sang avec elle. Je l’ai enfermée dans les Limbes, mais elle a orchestré le complot des Révoltés avec l’aide de tous les Magistraux Pécheurs, hormis Sam. Cela lui a permis de s’évader de sa prison et de faire valoir ses « droits » sur moi. Mais la secte des Révoltés n’était qu’un moyen de servir sa cause, non un but. Son dessein, le voici : devenir reine des deux mondes et y instaurer un régime suprématiste. Vous conviendrez qu’on ne peut pas la laisser détruire tout ce que nous avons construit au cours des siècles. Cette femme constitue une menace pour nous tous. Pas seulement pour les Vertueux et les humains, mais aussi pour notre liberté de Pécheurs. Par ailleurs, afin de nous affaiblir et nous diviser, elle a liquidé plusieurs démons de notre entourage. Zagam, le directeur Équitale du CIT. Serena, ma dévouée capitaine. Elle m’a également sommé d’exécuter Sam, mon propre lieutenant.
— Mais comme vous le voyez, mon patron n’a pas le compas dans
l’œil, glisse l’Enragelé, ce qui fait ricaner quelques officiers, dont Lars.
Je vais t’en foutre du compas dans l’œil, moi ! — Fédérateur, vous avez toujours été contre Lilith, donc ? grommelle
un officier Arrogèse.
— En effet. Je joue double jeu depuis le début. — Qu’avez-vous l’intention de faire ?
— L’occire, évidemment.
Des bourdonnements résonnent dans la cave.
— On raconte qu’elle est invulnérable, comme son père ! fait
remarquer un sergent Appétant, virulent.
— Pourtant, son père est mort ! lui rappelle Myrina d’une voix claire.
Doublement, même.
Aucun de nos hôtes ne relève son « doublement ». — Lilith est puissante, mais pas invulnérable. Nous avons trouvé
comment la trucider. Avec l’arme qui a pris la vie de Satan : son Trident, expliqué-je avec patience.
— Le Trident est une légende, Fédérateur, réfute l’Arrogèse,
l’expression pédante. Il n’existe pas.
Un grand rire vibre dans ma gorge. Je fais signe à ma compagne, qui
extirpe la petite arme de sa poche et la brandit en l’air.
Jusque-là, notre seuil de crédibilité est au plus bas. Les officiers
s’entre-regardent d’un air déboussolé. Ils ne pigent pas pourquoi elle leur montre une fourchette dorée.
On augmente le seuil de crédibilité d’un cran.
Du bout de l’ongle, Myrina actionne un minuscule mécanisme sur le
manche. Le Trident se déploie à taille humaine, provoquant un mouvement de recul général chez les Pécheurs.
Et on pousse le seuil de crédibilité au max !
La directrice du CIT enclenche le mode « grandeur nature
démoniaque » de l’arme. Son manche s’allonge et s’épaissit, si bien qu’elle doit le tenir à deux mains et le reposer sur le sol bétonné dans un claquement métallique. Les dents grandissent aussi jusqu’à atteindre le plafond.
Là, vu leurs bouches en O et leurs yeux de veaux, nous sommes
crédibles. Ils fixent le Trident rutilant ciselé des sept emblèmes comme une bande de gamins devant lesquels on agiterait la dernière console de jeux à la mode.
— Tu disais ? murmuré-je avec un soupçon de sournoiserie à
l’officier Arrogèse grande gueule et médusé.
— À présent, vous avez un choix à faire, proclame Myrina d’une voix
ferme et déterminée aux officiers. Soit vous vous tenez à l’écart du combat contre la sorcière et ses Griffons, mais sans nous entraver ; soit vous vous joignez à nous pour défendre Infernum et la Terre contre les oppresseurs.
Mais qu’elle est bonne, putain ! Elle m’excite avec son Trident géant
dans la main et sa posture dominante de guerrière. Le dos cambré, la tête haute et le regard éclairé par le même feu qui me consume, telle l’incarnation d’une déesse amazone. Je fais appel à mon self-control pour ne pas bander en réunion. On perdrait toute notre crédibilité de leaders de la résistance en une fraction de seconde.
Elle possède une présence dingue, si bien que tous les regards sont
braqués sur elle. Je suis sûr que plusieurs Pécheurs dans cette pièce rêveraient de coucher avec elle vu tout ce qu’elle dégage. Mais c’est ma femelle. Personne n’y touche, sauf moi. D’ailleurs, je me rapproche et place une main possessive au creux de ses reins afin d’avertir les autres démons qu’ils n’ont pas intérêt à tenter quoi que ce soit avec elle. La plupart détournent le regard tandis que je renifle de suffisance.
— Kel, que tu peux être idiot ! rouspète-t-elle par télépathie en
s’écartant légèrement. Tu ne veux pas me pisser dessus pendant que tu y es ?
— J’y ai songé. Ce serait actuellement la méthode la plus efficace
pour les éloigner. (Elle me fait les gros yeux.) Je blague, mon petit chat. La marque devrait être suffisante à terme. D’ici quelques mois, quand notre lien sera encore plus fort, tu porteras mon odeur d’incube. Ce signe olfactif montrera à tous les autres mâles que tu es déjà prise corps, cœur et âme, revendiquée, possédée et imprégnée. Et réciproquement. Je sentirai ton odeur.
— Quel est le rapport avec le contexte ?
— Aucun. Mais tu es putain de bandante avec ce Trident au poing. — Si tu ne te reprends pas, Wills, je t’empale avec cette arme et je
t’envoie une décharge dans le cul !
— Voilà, tu as gagné, j’ai la gaule, grogné-je en croisant les mains
devant la bosse de mon entrejambe.
— Votre Sombre Grandeur, que se passera-t-il si nous réussissons à la
vaincre ? intervient Lars.
Quel petit élève studieux. Je lui ai demandé lors de notre entrevue de
poser cette question lors de la réunion afin de persuader les autres de se rallier à nous.
— De nouveaux Magistraux Pécheurs et Vertueux seront élus par le
peuple pour régenter Infernum, déclamé-je avec aplomb et éloquence. Sam récupérera sa fonction, mais vous pourrez postuler dans vos légions respectives si vous le souhaitez. Les lois extrémistes de Lilith seront abrogées et sa dictature cédera place à la démocratie. Les Griffons qui lutteront contre nous seront exécutés et ceux qui seront assez intelligents pour rendre les armes seront emprisonnés par les Traqueurs. En résumé, la guerre civile s’achèvera et l’ordre reviendra.
Plusieurs d’entre eux acquiescent.
J’échange un regard satisfait avec Myrina et Sam. — Alors, mes Pécheurs ? lancé-je d’un ton de défi. Qui nous suit ? Comme un seul homme, ils lèvent la main droite avec une solennité
belliqueuse.
Parfait. Nous allons pouvoir leur exposer le plan.
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