Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 6 : Servitude
« Quiconque lâche la bride à ses passions devient l’esclave des plus
vils tyrans. »
Pierre-Jules Stahl, Les pensées et réflexions diverses
Dix-sept jours plus tôt
Kelen
Faire profil bas.
Ronger son frein.
Prendre son mal en patience.
Ne pas faire de vagues.
Gagner du temps.
Camoufler mes émotions.
Encaisser sa présence.
Endormir sa méfiance.
Attendre l’opportunité.
Penser avant tout à Myrina, ma…
Nièce.
Ce terme me paraît complètement surréaliste.
« C’est pour cela que vous avez ressenti le besoin de vous marquer
mutuellement, chouchou, a prétendu Lilith après m’avoir appris la terrible nouvelle. C’était instinctif. Votre lien de sang s’est exprimé à travers votre pulsion. C’est pour la même raison que la Traqueuse et toi avez éprouvé une attirance si forte l’un envers l’autre alors que vous avez des personnalités diamétralement opposées. Vous vous êtes inconsciemment reconnus comme les deux membres d’une même famille. Vous ne pouviez pas résister à cette attraction qui vous a aimantés. Sa vertu de Justice est génétiquement similaire à la tienne, car vous avez du sang Équitale en commun avec Amon, son grand-père et ton père. »
Je n’ai rien rétorqué sur le coup.
Mon esprit était devenu vide de mots.
Ma vie était devenue dépourvue de sens.
Mon corps était devenu dénué de vie.
J’étais à la fois sonné, déboussolé, dévasté comme si Lilith m’avait
lentement écorché le cœur avec ses griffes et avait avalé la peau sanglante de mon palpitant sous mes yeux. Lorsque le feu de mon péché de Colère s’est éteint dans le parc sur Terre, il ne subsistait plus en moi qu’un gouffre de souffrance glacial. La sorcière m’a serré contre sa poitrine en me berçant, puis en chantant à mon oreille comme si j’étais un enfant.
Je n’écoutais pas.
Je ne voyais pas.
Je ne sentais pas.
Pour la première fois de ma longue existence, j’ai eu envie de mourir
tant la douleur d’avoir perdu la démone que j’aimais me broyait les intestins, mais aussi à cause de la culpabilité sans égale d’avoir couché sans le savoir avec ma propre nièce.
En quelques phrases, Lilith m’avait détruit.
Je n’étais plus qu’une coquille ébréchée. J’ai même cru que mes sept
péchés m’avaient abandonné. Fait inédit, je ne pouvais plus me retrancher derrière les remparts de ma Colère et de mon Orgueil. Je n’avais plus une miette de fierté, de passion ou de désir à laquelle me raccrocher. J’étais comme un type comateux en état de mort cérébrale. Faible et impuissant. Un légume avarié.
Je me suis senti indigne, insignifiant et en dessous de tout. Je ne
pouvais pas me qualifier de merde, car j’étais bien moins que cela. J’avais brutalement chuté du piédestal sur lequel je m’étais moi-même perché.
J’ai suivi Lilith sans un mot. Que pouvais-je faire d’autre, sur le
moment ? J’étais plus mort que vivant.
Honte et opprobre m’endeuillaient.
Elle m’a emmené dans une chambre dont je ne me souviens pas. Je
me suis écroulé sur un lit, elle m’a bordé en fredonnant une comptine stupide et j’ai dormi pendant des heures.
À mon réveil, les choses m’ont semblé différentes. Je souffrais encore
et la vie n’avait toujours plus beaucoup de saveur, mais mon cerveau s’est remis en branle.
J’avais à nouveau en moi une petite étincelle.
J’avais retrouvé de vue mon objectif.
Me débarrasser définitivement de Lilith.
Mais pour accomplir cet exploit, je devais regagner sa confiance et
jouer les toutous dociles. Quitte à liquider des gens sur notre route et à commettre d’autres atrocités.
J’estimais que je n’avais plus rien à perdre, puisque j’avais déjà tout
perdu. Je jugeais que je ne pouvais pas me souiller davantage, puisque j’étais déjà déchu et perverti.
Mais je me fourvoyais dans les deux cas.
***
— Cet établissement fera l’affaire, clame Lilith en levant la tête vers
la façade du fastueux palace parisien.
Le Ritz, rien que cela. La fille de Satan a toujours eu des goûts de pute
de luxe.
— Pour combien de temps ? m’enquiers-je même si je n’en ai rien à
battre.
— Juste cette nuit, mon petit Kelen. Demain, nous avons rendez-vous
avec tous mes braves pions de la Griffe du Péché. Je vais te présenter à eux. Je leur ai déjà parlé de toi dans les Limbes, ils ont hâte de te rencontrer.
— Ce n’est pas réciproque.
— Chouchou, ne sois pas désagréable.
— Tu souhaites que je change une bande de coupe-jarrets dissipés en
soldats. C’est un métier qui nécessite de la rigueur, de la discipline et de la bonne volonté, et eux ne pensent qu’à se divertir et à foutre le bordel, lâché-je d’un ton belliqueux.
— Mais je les comprends et tu devrais également les comprendre…
Ils ont été enfermés longtemps dans un endroit tristounet, sinistre et surtout, peu distrayant. Moi aussi, j’ai envie de m’amuser, insinue-t-elle en me sondant de la tête aux pieds avec une moue mutine.
Je masque le dégoût qu’elle m’inspire.
Beliale me débectait, mais Lilith, c’est encore pire. Sauf que je ne vais sans doute pas pouvoir couper à la plus dégradante
de toutes les besognes à venir : celle de redevenir son gigolo attitré. Je l’ai trahie et pourtant, elle me désire toujours autant. Cette démone est aussi tordue et cinglée que Beliale.
Malheureusement, je ne peux pas envoyer bouler la sorcière comme
je le faisais avec la Magistrale Stuprène. L’Hybresang tolère mon irrévérence à petite dose. Lorsque je dépasse les bornes, elle me le fait payer au centuple. Elle se complaît dans la souffrance des autres et, même si elle dit être attachée à moi, la mienne la réjouit. Ma « créatrice » est la démone la plus sadique et cruelle que je connaisse et me voilà à nouveau sous son emprise à cause de notre pacte ancestral.
Par Satan, comme je la hais.
L’avantage dont je dispose est qu’elle est tellement arrogante et imbue
de sa Pécheresse personne qu’elle ne me considère pas comme un danger. Elle croit que je suis un fauve sauvage apprivoisé qui ne peut mordre que les autres, pas elle.
Et elle se trompe, évidemment.
J’ai repris – un peu – du poil de la bête depuis hier. Car nous avons un adage, chez les Enragelés.
« Un prédateur blessé est mille fois plus redoutable qu’un prédateur
en bonne santé. »
Mais je dois me montrer patient et futé. Et surtout, parvenir à contenir
le péché de Colère qui gronde en moi tel un fleuve de sang sous ma carapace. Il se déversera sur elle en temps voulu.
Je causerai sa perte, je m’en fais le serment.
Et si je dois mourir en l’assassinant…
Qu’à cela ne tienne.
— Allons prendre notre suite, chouchou.
Putain, j’abhorre ce surnom et elle le sait. Mais je dois faire
abstraction. La seule fois où je lui ai demandé de ne plus l’employer, des siècles auparavant, elle m’a tranché l’auriculaire avec un couteau de cuisine et l’a jeté dans un puits. Cette garce peut être extrêmement susceptible.
Ce qui me met encore plus en rogne, c’est que je suis aussi redevenu
son foutu larbin. Alors que d’habitude, ce sont les autres qui sont mes larbins ! J’ai dû aller retirer une somme conséquente au guichet – je n’avais jamais fait cela de ma vie – pour qu’elle puisse aller faire du shopping dans les boutiques les plus prisées des Champs Élysées. Chanel, Tiffany, Louis Vuitton, Cartier, Guerlain, Gucci… La salope a dépensé des centaines de milliers d’euros et les vendeuses obséquieuses lui ont déroulé le tapis rouge. Elle s’est constitué une nouvelle garde-robe.
Avec.
Mon.
Fric.
Pendant que je poireautais comme un con devant les cabines en tenant
ses sacs, elle me dévoilait tout ce qu’elle essayait afin que je lui livre mon avis. Au bout d’un quart d’heure, je n’en pouvais déjà plus. J’étais exténué, déphasé, au bord de la crise d’apoplexie. Mon supplice a duré cinq interminables heures ! À choisir, j’aurais préféré une bonne séance de torture à l’ancienne. Je me suis demandé si elle n’avait pas fait cela pour me châtier de l’avoir abandonnée dans les Limbes, cette perfide sorcière… Me voler mon argent mal acquis en me forçant à côtoyer des avortons humains et à l’attendre avec ses sacs à l’instar d’un vulgaire valet était très sournois de sa part.
Nous franchissons les portes du palace cinq étoiles. Lilith s’éclaire
d’un sourire solaire devant la splendeur des lieux. La décoration aux tons dominants or et blanc qui brille de partout l’enchante. Quant à moi, je suis blasé. Un jeune employé tiré à quatre épingles vient nous accueillir. Bien entendu, avec ma dégaine de riche homme d’affaires et le look rétro chic Chanel n°69 de la gourgandine, nous sommes les bienvenus.
— Madame, monsieur, bonsoir, avez-vous réservé ? — Non, répond Lilith en souriant à l’humain.
— Je suis navré, mais l’établissement est complet pour cette nuit,
avoue-t-il, l’air embêté.
— Ce n’est pas un problème.
Elle me flanque une tape sur le torse. De mauvaise foi, j’extirpe de
ma poche une liasse de billets. La démone se fend d’un claquement désapprobateur.
— Non, non, chouchou. Ce n’est pas l’argent qui va nous libérer une
chambre. L’hôtel est plein. Ce Terrien dit la vérité, je l’ai lu dans ses pensées.
— Mes pensées ? répète l’employé en cillant.
Je grogne en rangeant mon fric.
— Tu veux que je l’hypnotise ?
— Cherche encore, mon chou. Je suis certaine que tu peux trouver
toi-même grâce à ta matière grise.
— M’hypnotiser ? murmure-t-il en nous regardant tous les deux
comme si nous étions des détraqués.
— Allons dans un autre palace. L’idée que tu as en tête manque de
discrétion, soufflé-je à Lilith.
Et de probité, mais cela, rien d’étonnant.
— Mais au diable la discrétion ! s’écrie-t-elle tout à coup, un éclat
féroce au fond des yeux. Ces larves auraient dû toutes se prosterner devant nous si elles avaient voulu que je reste discrète. J’exige de l’intimité pour cette nuit et je tiens à loger dans cet endroit, pas dans un autre. Fais ce que tu as à faire sans discuter, Kelen !
Je soupire. Pas le choix.
Je me transforme en fumée létale pour assassiner tous les humains du
Ritz les uns après les autres, clients et employés, afin que nous ayons l’hôtel de luxe pour nous seuls cette nuit. Ce n’est pas la première fois que je dois m’abaisser à cela pour exaucer ses caprices de diva.
Je neutralise aussi le système des caméras et me téléporte plusieurs
fois dans le but de verrouiller tous les accès.
Nous décamperons avant le lever du jour.
Quand les policiers humains débarqueront demain et découvriront les
dizaines de corps intoxiqués partout dans le bâtiment, ils penseront sans doute à une attaque terroriste chimique. Le massacre que je viens de perpétrer au nom de Lilith fera les gros titres sur Terre.
Pour la discrétion, on repassera.
***
Comme nous n’avions plus du tout de personnel du Ritz pour nous
servir, non seulement j’ai dû me déplacer en cuisine pour apporter de la nourriture – caviar, foie gras et champagne, forcément – à ma « maîtresse », mais celle-ci a poussé le vice jusqu’à m’ordonner de lui ramener un tout autre type de plat en dessert.
Donc, je me téléporte dans la rue et assomme au hasard un couple que
je laisse ensuite à sa disposition.
Tandis que je me douche, j’entends les hurlements de frayeur et de
douleur d’une femme. Lilith a dû réveiller les humains afin de mieux s’amuser. Je sais déjà ce qu’elle compte leur infliger, je connais son mode opératoire. Elle va saigner et déguster en partie la Parisienne sous les yeux horrifiés de son mari, immobilisé par sa télékinésie. Quand la première victime aura succombé à ses blessures, Lilith hypnotisera le mâle humain et libérera ses phéromones de succube pour qu’il devienne fou de désir. Elle le baisera et aspirera son énergie jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Oui, lorsque je vous assurais qu’elle était cruelle et sadique, ce n’était
pas un euphémisme.
Je n’ai jamais compris ce qui la branchait dans le fait de tourmenter
ses victimes avant de les tuer. Je ne suis certes pas un enfant de chœur, mais ces jeux vicieux ne me viendraient jamais à l’esprit. Une sale gosse qui joue avec sa nourriture, voilà ce qu’elle est.
Je ferme les paupières en collant le front et les paumes contre la
faïence. Je laisse l’eau brûlante ruisseler sur mon crâne et mes muscles contractés. Même si elle était bénite, elle ne pourrait pas laver mes péchés.
Inévitablement, alors que je tente de me délasser et de profiter de ce
répit solitaire, mes pensées reviennent vers Myrina. Une pointe de glace me perfore le cœur tandis que son joli visage s’imprime sur mes rétines.
Je l’ai quittée seulement hier, mais j’ai l’impression qu’un siècle s’est
écoulé. La nuit qu’on a passée ensemble était incroyable. Nous avons même fait l’amour en volant.
Comment pourrait-elle être de mon sang ?
Comment son coincé de grand-père pourrait-il être mon géniteur ? Un
meurtrier devenu fou à la mort de son fils ? Je n’ai aucun trait physique comparable avec les siens. Ni avec Arthur Holmes, le père de Myrina. Ni avec elle… Ma Traqueuse arbore des iris violets, comme eux. Ce n’est pas mon cas. Amon et Arthur avaient les cheveux argentés, ceux de Myrina reflètent son métissage. Pour ma part, j’ai toujours été brun aux yeux sombres, y compris lorsque j’étais Vertueux. Certes, les caractéristiques génétiques héréditaires divergent parfois d’un membre d’une famille à un autre, mais je n’ai vraiment rien d’un Holmes. En fait, notre seul point en commun est notre race Équitale, même si la mienne a été ensevelie sous les sept péchés capitaux que Lilith m’a imposés avec sa sorcellerie.
À tête reposée, je m’efforce de prendre du recul sur cette révélation.
L’Hybresang est une manipulatrice par nature. Elle pourrait très bien m’avoir menti pour être sûre que je reste loin de Myrina.
Mais comment le savoir ? Elle a instillé le doute en moi comme un
venin lancinant.
L’inceste… Mon immoralité et ma dépravation ne vont pas jusque-là.
Si j’avais soupçonné Myrina d’être ma nièce, je n’aurais jamais flirté avec elle. Notre relation aurait été totalement différente.
Néanmoins, je ne peux pas la voir de cet œil. Pas après tout ce que
nous avons vécu ensemble. Pas après lui avoir fait l’amour dans toutes les positions imaginables. Pas après toutes les épreuves que nous avons traversées.
Si elle est réellement la fille de mon demi-frère, je préfère encore le
nier. Sinon, j’en perdrais la raison.
Elle doit être dans tous ses états suite à mon départ. Je lui ai brisé le
cœur. Elle ne pige rien, je présume… Elle a dû activer son radar de Traqueuse et se lancer à ma recherche. Elle poursuit la vérité à mon sujet. Elle arpente les endroits que j’ai l’habitude de fréquenter, interroge les gens de mon entourage, fouille les recoins de ma maison. Elle a probablement reçu le bracelet en or blanc que j’ai laissé à Paymon. Je voulais lui faire comprendre, à travers ce bijou, à quel point je l’aimais. Tout en espérant qu’elle ne m’oubliera pas… Même si elle devrait m’oublier, pour son propre bien…
Ne me cherche pas, mon petit chat. Ne me cherche surtout pas. Reste
en sécurité à distance.
Je ne veux pas qu’elle s’approche de Lilith. Jamais. Et vice-versa.
— Par tous les Pécheurs, qu’est-ce que tu es beau, soupire une voix
de velours.
Je rouvre les yeux et tourne la tête vers l’entrée de la salle de bains en
me renfrognant.
Appuyée contre le chambranle, le visage barbouillé de sang rouge,
Lilith détaille langoureusement mon corps nu dégoulinant d’eau en se suçotant la pointe des griffes. Ma verge, notamment, monopolise son attention. Elle aussi est à poil, puisqu’elle vient de coucher avec l’humain qu’elle a certainement desséché littéralement.
Je serre les dents en frissonnant de répulsion. Le moment tant redouté
où je vais devoir me taper ce vieux hangar à queues est imminent. Pouah, je me sens crasseux par avance. Je vais devoir me récurer l’épiderme avec de l’acide sulfurique après nos ébats.
— J’ai baisé de nombreux démons dans les Limbes, chouchou, confie
la sorcière en se pourléchant les babines, mais il n’y en a pas un, même parmi les incubes, qui te soit arrivé à la cheville. Tu es le meilleur amant que j’aie jamais eu. Je crois que je pourrais avoir un orgasme juste en te regardant te doucher…
— Tu devrais plutôt aller te laver, tu es couverte de sang humain, lui
préconisé-je en fermant le robinet et en m’extirpant de la cabine.
Elle éclate d’un rire moqueur en s’étirant tandis que je me dépêche
d’enrouler une serviette blanche autour de mes hanches.
— Mais voyons, j’adore le sang, tu ne te rappelles pas ? balance-t-elle
en pénétrant dans la salle de bains d’une démarche offensive. Eh bien, tu n’étais pas aussi pudique autrefois ! L’influence de ta petite moitié de Vertueuse ?
Je m’apprête à la contourner pour sortir, mais elle m’agrippe tout à
coup par le bras en me plantant ses griffes dans la chair. Elle épingle ses yeux d’onyx dans les miens. Ils miroitent de désir, de perversité et d’agacement.
— Très bien, je vais me doucher, puisque le sang humain
t’incommode. Je veux que nos retrouvailles soient parfaites. Mais n’oublie jamais, Kelen, que tu es à moi. Tu es mon compagnon, mon esclave et ma création. Tu me dois tout. Efface cette fille de ton esprit si tu ne veux pas qu’elle en subisse les conséquences comme ton épouse en son temps.
Je soutiens son regard froid quelques secondes en réprimant ma fureur
noire. Elle lâche mon bras en laissant sur ma peau foncée des sillons de liquide rouge luisant, puis se hisse sur la pointe des pieds afin de déposer un baiser doux et chaste sur mes lèvres.
Ne dégueule pas sur sa bouche, Wills.
— Débarrasse-nous des deux cadavres et attends-moi sur le lit,
chouchou.
***
Je suis assis au bord du matelas et elle est debout devant moi. Elle a déjà commencé à diffuser ses phéromones de Stuprène, mais
ma trique est aux abonnées absentes.
Pas l’ombre d’un frémissement phallique.
Par Satan, je n’arriverai jamais à bander pour elle ! Elle me dégoûte
trop. Mon corps ne suivra pas à cause de l’aversion de mon esprit. Peut-être que si elle se fourrait un carton sur la tête, ça passerait en leurrant mon sexe ? Elle est sacrément bien roulée, je ne peux pas dire le contraire.
Comme je ne peux lui suggérer une chose pareille, je cherche des
excuses en désespoir de cause.
— Je suis marqué, Lilith. Je risque de m’évanouir. — Mais non. Notre pacte de sang est plus fort que ton sceau ridicule,
rit-elle en tirant sur ma serviette. (Ses sourcils se froncent.) Kelen, pourquoi ton pénis n’est-il pas au garde-à-vous ?
Première fois de ma longue vie qu’une femme me pose cette
question-là. Mes précédentes amantes avaient plutôt tendance à s’exclamer d’un ton émerveillé : « Kelen, ton pénis est encore au garde-à-vous ! »
— J’ai eu… (Je me racle la gorge en me creusant la cervelle.)… une
infection génitale. Depuis, j’ai des troubles érectiles. Et je suis contagieux. Très contagieux.
— Mais les démons n’ont ni infections génitales ni troubles érectiles,
me rembarre sèchement la sorcière en rejetant sa chevelure d’ébène en arrière.
— Redis ça à ma queue, déploré-je en agitant une main évasive en
direction de mon entrecuisse au repos.
— Ton péché de Luxure est perturbé par tous ces changements, hum ?
Pauvre chouchou… Ce n’est pas bien grave, je vais le réchauffer, s’adoucit-elle en s’agenouillant lentement entre mes jambes.
Lorsqu’elle pose ses mains griffues sur mes cuisses pour les écarter
davantage, avec une expression vorace de mante religieuse sur les traits, un rictus crispé tord mes lèvres. Si quelqu’un pouvait exorciser cette créature tout de suite, ça m’arrangerait beaucoup. Je reverserais à mon bienfaiteur ma fortune de Fédérateur, lui composerais un morceau de piano et lui roulerais la pelle de sa vie. Homme ou femme. Humain ou démon. C’est dire à quel point je suis prêt à tous les sacrifices.
— Ouch, j’ai une migraine de tous les diables et des crampes
abdominales. En plus, je suis épuisé par toutes ces tueries. Je pense que nous devrions reporter ce moment à une date ultérieure. Maîtresse, ajouté-je dans le but de l’amadouer tandis qu’elle caresse voluptueusement les muscles de mon torse.
Je n’en suis pas fier, mais oui, j’admets faire un peu ma mijaurée.
Cependant, il y a de quoi être frileux… Qui aurait envie de plonger sa queue dans la gueule garnie de crocs d’un requin, sérieusement ? À part les dégénérés fétichistes qui banderaient à l’idée de se faire émasculer et bouffer la bite, j’entends.
— Tu n’as aucune raison d’être stressé, mon Kelen, jure la Pécheresse
suprême d’une voix de miel. Je ne vais pas te manger, enfin. (Ça reste à prouver.) Tu vas voir, je vais te faire grimper aux rideaux, comme avant.
J’aimerais beaucoup grimper aux rideaux, oui. Et y rester suspendu
jusqu’à ce qu’elle me lâche la corne.
Elle m’octroie deux ou trois petits coups de langue entre les jambes,
pensant déclencher une érection. Putain, elle me chatouille, cette conne. Je me mords les joues pour éviter de rire et de froisser la foldingue.
Lilith recule la tête en foudroyant mon membre peu coopératif du
regard. Ses narines se dilatent de contrariété. « J’en fais une affaire personnelle », semblent dire ses yeux étrécis. C’est la première fois que je ne bande pas devant une belle femme nue qui s’offre à moi, mais ce doit être aussi la première fois qu’un homme ne durcit pas devant sa nudité sulfureuse.
Pas même une micro-secousse ou un semblant de chaleur dans la
hampe. Elle se planque entre mes jambes. Normal, face à un monstre qui souhaite l’enchaîner.
La sorcière empoigne mon lourd matos, le flatte délicatement et fait
rouler mes boules dans le creux de sa paume. Elle les malaxe avec adresse. Le geste est expert, sensuel… et inefficace.
Je lève un regard dubitatif sur le plafond de la suite. Les moulures
sont assez réussies, mais un coup de peinture ne serait pas de trop pour les rafraîchir.
Sinon, toujours le calme plat au sud de mon corps. Mes soldats
paraissent avoir sonné le cor de retraite avant d’avoir démarré la bataille.
Lilith ne se décourage pas. Elle ploie le dos et me suce en déployant
toutes ses phéromones de succube afin de m’exciter.
Que dalle. Même pas une demi-molle.
Non, vraiment, c’est la débandade.
Par conséquent, « maîtresse » est en pétard contre moi. Elle abat
violemment ses mains sur mes cuisses.
— Mais fais un effort, chouchou !!!
— Je suis désolé. (Non, je ne le suis pas du tout.) Je suis fourbu,
Lilith, et pas en condition. Cela n’a rien à voir avec toi. (Si, cela a tout à voir avec elle.) Un massage du dos pour te consoler ?
— Pas de massage ! s’emporte la Pécheresse en me lacérant la peau
avec ses griffes. Je veux que tu me baises comme une bête de sexe, Kelen ! Par tous les trous ! Toute la nuit ! Comme par le passé !
— Ah, tu sais, je ne suis plus aussi fringuant que dans ma jeunesse,
réfuté-je en haussant les épaules.
C’est faux, je pète la forme. Partout ailleurs qu’ici, en sa détestable
compagnie.
Mon absence d’enthousiasme est une offense qui asticote son péché
d’Orgueil. A contrario, le mien se porte très bien. Pour une fois que mon corps et mon esprit sont au diapason, je ne vais pas m’en plaindre ! De façon plus simpliste, je suis content qu’elle ne soit pas contente. Cela lui apprendra à croire qu’elle peut me contrôler à tous les niveaux ! Ma gaule ne se soumettra pas à sa dictature. Ma queue est une rebelle qui s’assume !
Oh oh. Elle sourit en se redressant.
(Pas ma queue. La sorcière.)
— Je ne renoncerai pas à ma nuit de sexe, Kelen. Alors, je vais
procéder à un petit tour de passe-passe pour que tu sois plus… fringant, justement.
Sous mes yeux consternés, elle se métamorphose… En Myrina.
Achevez-moi.
Cette opulente chevelure brune zébrée de mèches argentées… Ces
yeux améthyste licencieux… Cette peau dorée et satinée… Cette bouche rouge et charnue qui s’apparente à un fruit défendu… Ce visage en forme de cœur qui a volé le mien… Ce corps svelte et voluptueux, putain de bandant…
Voilà un autre coup bas, et de taille.
Lilith a tellement envie de me culbuter cette nuit qu’elle met son
immense vanité de côté pour adopter l’apparence d’une autre femme qui, elle, a toute la confiance et l’intérêt de mon membre.
D’ailleurs, celui-ci vibre un chouia face au corps nu debout devant
lui.
Ah non, je refuse !
Interdiction de te mettre au garde-à-vous, soldat ! lui crie mon
cerveau intransigeant. Ce n’est PAS Myrina, c’est la salope qui a ruiné ta vie et te prend pour son chien de chasse ! Ne te laisse pas duper par ce subterfuge grossier, tu vaux bien mieux que ça ! Garde ta dignité en restant sagement à l’abri. C’est un ORDRE !
Je dois être convaincant, car ma queue obtempère en ne durcissant
pas. C’est très bien. L’union fait la force.
Ma geôlière essaye de corrompre mon désir et mon amour envers ma
compagne en s’en servant contre moi. Mais elle est pathétique. Je ne tomberai pas dans son piège malsain.
— Qu’en dis-tu, chouchou ? m’interroge Lilith en saisissant ses seins
à pleines mains afin de les presser l’un contre l’autre. Le résultat te plaît ? Je reconnais qu’elle a du charme, cette fille. Quand Beliale m’a montré sa photo la première fois, je me suis dit que je la baiserais bien aussi.
— Ce n’est pas trop mal en soi, mais il manque des détails, répliqué-
je spontanément.
Lilith relâche ses nibards – enfin, ceux de Myrina – et plaque les
poings contre ses hanches.
C’est très troublant d’être mitraillé par la paire de joyaux violets dont
je raffole tout en sachant que la nana qui s’abrite derrière eux est une autre.
— Lesquels ? dit-elle avec suffisance.
Et merde…
J’aurais mieux fait de me la boucler. Quel imbécile je peux être. En effet, l’Hybresang s’est basée sur des photos de ma Traqueuse
pour la mimer. Et comme elle était habillée sur les clichés, Lilith a interprété la copie de son corps nu à sa sauce.
— Elle a une pustule au-dessus du nombril et… — KELEN ! Arrête de me mentir !
Sa fureur m’envoie une cruelle décharge électrique et familière dans
la poitrine à cause du pacte de sang qui nous encorde l’un à l’autre. Brève mais intense. Je masse mon thorax douloureux. Ne pas trop jouer avec le feu, la traînée commence à s’impatienter et à s’énerver…
— Elle a le signe de l’infini tatoué ici, précisé-je à contrecœur en
pointant un doigt sur le haut de sa cuisse. Avec un M et un O dans les deux cercles. Elle a des taches de rousseur minuscules sur le nez et les pommettes, qu’on ne peut distinguer que si on est vraiment proche d’elle. Tu as zappé mon sceau démoniaque au niveau de sa gorge, là. Ses hanches sont un peu plus larges et ses seins plus petits. Et… elle arbore un grain de beauté sur l’aréole gauche.
Sur l’aréole droite, en vérité.
Mais ceci, Lilith l’ignore.
Ce sera le truc infime qui induira la différence. — Tu sembles connaître son corps sur le bout des griffes, commente
la sorcière, moyennement satisfaite de ce constat.
Oui. Et son corps démoniaque aussi. Je pourrais le décrire dans ses
moindres détails. Ce sont tous deux des œuvres d’art uniques en leur genre.
De plus, la Pécheresse ne pourra jamais reproduire l’attitude de
Myrina. Son esprit, son odeur, sa façon d’être, de me couver du regard et de me sourire lui appartiennent.
La contrefaçon fade d’un tableau de maître.
Lilith rectifie son travail approximatif en faisant apparaître la marque,
le tatouage, les éphélides et le grain de beauté, puis en redessinant les formes de Myrina. Là, c’est presque fidèle à l’original, hormis l’emplacement du grain de beauté sur le sein. Une bouffée de mélancolie me gagne à cette vue. Dire que je ne pourrai plus jamais faire l’amour à cette femme splendide…
Ma queue soubresaute.
Non, non, non, non et non !
Ta nièce, persifle aussitôt ma conscience, douchant les ardeurs
naissantes de mon membre.
— Chouchou, elle ne te fait pas bander non plus ? ricane la
Pécheresse. Tu es bien difficile, cette nuit !
— Fatigué, je te l’ai dit… Peut-on interrompre cette mascarade et
dormir ? Nous avons du travail demain.
— Non, Kelen… Je suis coriace, tu le sais.
Elle lève une jambe avec grâce et pose son pied au milieu de ma
cuisse, m’exposant ainsi son intimité épilée, avant de laisser sa main indécente dévaler le long de son corps. En me fixant d’un air de défi, elle se pétrit le sein, se touche le ventre et faufile ses doigts entre ses cuisses. Elle se caresse lentement, d’avant en arrière. Sa respiration s’alourdit, ses joues rosissent. Un petit gémissement éraillé jaillit de sa gorge. J’aurais dû prévoir qu’elle n’hésiterait pas à m’allumer de la sorte… Elle est prête à tout pour obtenir ce qu’elle brigue. Quelle saloperie, cette fille !
Mais… qu’elle est bonne avec ce déguisement. Malheureusement, ma verge est en train de se révolter contre mon
cerveau. Réceptive à la stimulation visuelle offerte par Myri… Lilith, elle commence à s’ériger et à gonfler.
S’ensuit un combat mental contre moi-même.
Non, reste forte ! aboie mon esprit paniqué à ma queue. Ne cède pas !
Elle finira bien par abandonner si tu ne réagis pas ! Tu me fais honte, aie un peu de volonté !
Oui, je tente de raisonner mon propre pénis. Tout va bien dans le
meilleur des mondes.
— Ah chouchou, c’est mieux, ronronne la démone avec approbation
en continuant à se branler la cerise sous mon nez, les yeux arrimés à mon sexe qui se réveille.
Elle ressemble vraiment à Myrina, c’est bluffant. Quand ma métisse
se fait du bien, elle se mordille la lèvre, elle aussi. Ses doigts enduits de mouille s’animent sur son clitoris gorgé de sang à quelques centimètres à peine de mon visage, attisant ma soif d’incube…
NON ! Je dois impérativement me remémorer que l’âme qui hante ce
corps si désirable est pourrie, purulente et répugnante.
Ma queue est désormais si dure et droite qu’elle me fait mal, mais je
contrôle encore le reste de mon corps et défends à mes mains de toucher la sorcière. Tremblant tant l’effort de brider mon péché de Luxure devient pénible, je ferme les paupières pour me priver de cette vue traîtresse. Lilith me décoche une énorme gifle qui me fend la lèvre inférieure. Un grondement vrombit dans ma gorge tandis que je lèche les gouttes de sang au goût métallique qui me maculent la bouche, mais je n’ouvre toujours pas les yeux.
Luttant contre moi-même, je m’impose de rester immobile et de ne
pas tendre les mains pour la prendre par les hanches. Frissonnant et transpirant, je me concentre sur ma marque démoniaque brûlante à la gorge.
Ce n’est pas mon petit chat. Ce n’est pas elle ! — Je t’ordonne de me regarder ! braille la sorcière, furibonde. Deuxième décharge punitive dans la poitrine qui accélère mes
pulsations cardiaques. Je contracte les poings sur le bord du matelas en me pliant en deux, foudroyé par sa magie noire. Putain, cette douleur atroce ! Conjuguée à l’excitation sexuelle et à la colère vengeresse, elle palpite dans mes veines comme un tambour de guerre.
Dans un coin de ma tête, la honte et l’humiliation de perdre encore
cette bataille contre elle me rongent.
Faible. Incapable. Misérable. Tu n’es qu’un animal en rut, rien de
plus, m’insulte ma conscience, écœurée.
Hélas, je suis en train de vriller. C’est plus fort que moi. Ma nature
reprend le dessus.
J’inhale malgré moi le parfum sucré, envoûtant et tentateur de ses
phéromones de Stuprène.
Je dois…
Me vider.
Libérer mes péchés dominants et mes émotions. Il faut que je me défoule en la défonçant. Que je la poignarde avec ma
queue à défaut de le faire avec une lame. Je veux qu’elle souffre comme je souffre !
Je la hais autant que je me hais.
Son pied, qui était jusqu’à présent sur ma cuisse, se déplace vers
l’intérieur et s’écrase contre mon membre dur. Je saisis sa cheville pour stopper le frottement aguicheur de ses orteils et rouvre mes iris rouges incandescents pour les darder sur son visage. Je ne suis plus qu’une brute régie par deux instincts primitifs : sexe et violence. Une douleur sans nom pulse dans chaque fibre de mon corps.
Myrina-Lilith esquisse un grand sourire triomphant en constatant mon
lâcher-prise.
— Baise-moi, Kelen Wills. Donne-moi tout ce que tu as, mon
Hybresang Pécheur !
Je l’attrape par la taille en rugissant, la renverse sur le lit et la baise
sauvagement.
Sans même le vouloir, je la fais jouir.
Comme par le passé.
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