Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 112 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 19 : Les résultats du test

 

« Dans toutes les larmes s’attarde un espoir. »

Simone de Beauvoir, La force de l’âge

 

Myrina

Les deux jours suivants, nous stagnons.

Nous ne trouvons rien de plus sur le Trident ou le tombeau de Satan. De son côté, après quelques fouilles infructueuses dans les affaires de

la sorcière pendant qu’elle avait le dos tourné, Kel a commencé à appliquer une nouvelle stratégie avec elle. Il m’a expliqué qu’il avait eu une idée vouée à l’amener à se confier davantage à lui. Il compte devenir plus docile avec elle et la caresser dans le sens des écailles pour lui faire croire que ses sanctions l’ont « apprivoisé ». Il lui a dit qu’il m’avait rayée de sa vie – car je n’étais, selon lui, qu’une gamine mal embouchée et mal débouchée – avant de lui garantir qu’elle était bien meilleure amante et partenaire que moi. J’ai grogné en apprenant ça. Même si je sais qu’il ne le pense pas, j’aurais préféré qu’il m’épargne ces satanés détails. Bref, on ignore si la salope l’a vraiment cru, mais il m’a rapporté qu’elle s’est réjouie lorsqu’il l’a louangée.

Il a par ailleurs organisé en son honneur une fête privée aux 1001

Nuits de Luxure. Il a invité le gratin le plus vicieux de la jet-set des Pécheurs et a dépensé des sommes faramineuses pour que cette soirée soit parfaite. Quand il a annoncé ça à la fille de Satan, elle a sautillé et trépigné de joie en claquant dans ses mains comme une gosse recevant un superbe cadeau.

Je n’aime pas qu’il s’aplatisse devant notre ennemie et joue les

adulateurs sirupeux, mais je dois admettre que cette approche est rudement intelligente et qu’elle pourrait porter ses fruits… Kelen aspire à exploiter ses failles : son amour envers lui ET envers elle-même, qui se traduit à travers son narcissisme féminin démesuré.

Le problème étant que notre marge de manœuvre et le timing se

réduisent. Plus qu’une dizaine de jours avant l’invasion de la Terre. Kel doit obtenir des infos afin de faire avancer notre mission, et vite. Il fait tout son possible pour retarder techniquement le schmilblick – en « zappant » des besognes attribuées par la sorcière, par exemple – mais ça ne nous fait grappiller que quelques heures. Jagoemon veille au grain et prend la relève de mon Hybresang quand ce dernier feint d’être distrait et procrastinateur. Kelen ne peut pas lui mettre ouvertement des bâtons dans les roues. Il doit agir finement dans sa position très délicate, d’autant plus que Lilith ne lui dévoile pas tout au niveau de ses plans tant qu’il n’a pas fait ses preuves… Il faut qu’il gagne sa confiance, donc.

Hier, je lui ai demandé comment la sorcière était sous sa forme

démoniaque. Le visage du Fédérateur s’est brusquement refermé et assombri, puis il m’a répondu en murmurant « J’espère que tu n’auras jamais l’occasion de la voir sous son apparence originelle ». J’ai frissonné. Ça veut tout dire…

Dans les rues d’Infernum, la situation n’est guère plus reluisante. Les

réformes répressives du gouvernement ont été mal accueillies par les démons Vertueux, comme on pouvait s’y attendre. Des manifestations, émeutes et grèves ont éclaté dans leurs villes. Lilith et Kelen ont envoyé une bonne partie de leurs troupes afin de mater la résistance. Il y a eu des dizaines de morts civiles au cours de ces deux jours, ce qui me crucifie. Les Vertueux sont en colère, et je les comprends… Leur mécontentement est partagé par les Pécheurs au caractère modéré, à l’instar de Sammaël, Ondine, Lysippé et Malphas qui plaident la cause de tous les démons. Environ 70 % de la population d’Infernum hait désormais les deux Fédérateurs. Les 30 % restants sont les Griffons, les démons à la solde de Lilith et Kel, ainsi qu’une poignée de citoyens Pécheurs privilégiés, des extrémistes et xénophobes enchantés par le nouveau système dictatorial qui les favorise. Ce sont des Pécheurs majeurs et riches de la haute société qui s’adonnent à tous les vices et méprisent les Vertueux.

Et les Traqueurs, dans tout ça ?

Officiellement, nous sommes entre les deux camps : officieusement,

nous sommes du côté des Vertueux et des Pécheurs tempérés. Sous ma tutelle, les agents du CIT ont endossé le rôle de négociateurs pour tenter de calmer la population furibarde et minimiser les dommages. Mais ce n’est pas du goût de tout le monde. Certains démons nous accusent d’être aussi des sbires des deux Fédérateurs. Il est vrai que nous avons dû procéder à quelques arrestations de Vertueux un peu trop excités qui scandaient « Révolution ! Tous au Palais des Magistraux pour reprendre le pouvoir aux tyrans ! » dans les rues en agitant leurs armes. Si on les avait laissé faire, ils auraient été massacrés par les soldats du nouveau régime totalitaire. Au cœur de ces incartades, plusieurs de mes Traqueurs ont été insultés, agressés, voire lynchés. On a reçu des lettres de menaces anonymes et de nombreuses plaintes par mail, au téléphone ou en direct au CIT. Les gens ignorent que nous travaillons dans l’ombre pour abattre cet État abusif. En plus, les médias jettent de l’huile en feu. Ils accentuent le climat d’insécurité et le courroux collectif en faisant passer les Vertueux pour des rebelles sans cervelle à la télévision.

En résumé, non seulement c’est un bordel monstre pour nous

individuellement parlant, mais la guerre civile a débuté dans notre monde.

***

Kelen

J’ai déniché le prétexte idéal auprès de Lilith pour m’absenter cet

après-midi : je dois organiser la soirée de la semaine prochaine aux 1001 Nuits de Luxure et, comme je veux « lui laisser la surprise de découvrir sur le moment ce que je lui ai réservé », je lui ai demandé l’autorisation de m’éclipser pendant trois heures. Elle a accédé à ma requête avec un sourire rayonnant. Grosse conne, va.

Je pourrais le faire plus tard, mais ça me fait chier. Alors, j’ai délégué

la corvée de cette fête à deux Fourches à Sam, le spécialiste des soirées événementielles. Derrière son PC portable, mon lieutenant effectue des recherches, expédie des mails, commande en mon nom. Je lui ai donné carte bleue et carte blanche. Somme toute, il se fait passer pour moi derrière son écran. S’il faut vraiment que je me déplace afin de m’entretenir avec les intermédiaires, je ferai cette concession. Mais si je peux l’éviter…

Sitôt libéré de Lilith, sitôt téléporté au CIT pour retrouver Myrina,

sitôt cette dernière prise sur son bureau. Enfin, presque sitôt, car j’ai d’abord verrouillé la porte par télékinésie et dégagé tous ses papiers sans intérêt d’un geste urgent de la main, comme dans le rêve érotique qu’elle m’a décrit en songe. Elle était stupéfaite quand j’ai débarqué sans prévenir et ai baissé ma braguette en la couvant d’un regard carnassier. Sa bouche formait un tel O que j’aurais pu direct y enfourner ma queue. J’ai même dû la bâillonner pour étouffer ses cris tandis que je la prenais sauvagement en levrette. J’ai baisé la directrice du CIT si fort qu’on a cassé le bureau, d’ailleurs.

Mais j’ai ensuite eu le malheur de lui dire que nous allions pouvoir

savourer trois heures d’affilée ensemble. Et je me suis retrouvé piégé, car elle a aussitôt envoyé un SMS à sa mère en lui annonçant que nous allions passer les voir afin qu’elle puisse enfin me rencontrer.

Merde. Merde. Et merde.

***

Myrina

— Ne sois pas nerveux. Elle va t’adorer, assuré-je à Kel en rajustant

le nœud de sa cravate rouge sang.

— Les mères de mes précédentes maîtresses me détestaient toujours,

râle-t-il en carrant les épaules.

— Tu les as déjà rencontrées ?

— Non, justement. Parce qu’elles me détestaient toujours. — Il y a une nette différence avec elles. Je suis ta compagne, pas ta

maîtresse, rabroué-je malgré mon envie de rire.

— C’est encore pire.

— Mais non. Si tu veux, on peut ramener à maman une bonne

bouteille de Nectar d’Ambroisie et un bouquet de fleurs.

— Je n’ai pas d’argent liquide sur moi, on verra une prochaine fois. Si

je survis à cette épreuve.

Menteur et radin. J’ai aperçu une liasse de billets dans sa poche de

pantalon quand il se rhabillait. Enfin, ça ne sert à rien d’insister, c’est du détail.

— Ma mère n’est pas une épreuve. Toi, par contre, tu en es une pour

elle, vu que tu as couché avec ses deux filles.

— Tu lui as dit… ? Myrina ! objecte-t-il, dépité. — Pas moi, Ondine. Elle n’a pas sa langue dans sa poche. — Je sais déjà, ma puce. Je me souviens encore de la manière de

pomper de ta sœur.

Énervée par son indélicatesse, je resserre la cravate autour de son cou

avec brutalité. Kel lâche un râle étranglé et écarte mes mains pour s’en charger lui-même.

Par moments, j’abhorre son humour. On ne peut pas plaisanter avec

tout, bordel !

— La prochaine fois que tu me sors un truc comme ça, je te broie les

parties, le menacé-je froidement.

Abruti un jour, abruti toujours. Il hausse les épaules et embraye : — Je soutiens que ce n’est pas l’idée du siècle. Primo, je suis en froid

avec le farfadet. Deuxio, nous avons bien mieux à faire, toi et moi. Tertio, ta mère risque d’avoir très envie de me séduire, ce qui va semer la zizanie entre vous. Je suis déjà irrésistible à la base, mais plus encore pour les femmes de ta famille, apparemment.

— Primo, tu vas te réconcilier avec Abaddon pour le bien de notre

cause et pour moi. Deuxio, je ne compte pas passer ces trois prochaines heures à me vautrer dans le stupre avec toi alors que le monde entier part en couilles. Tertio, ma mère est amoureuse de son petit ami et pas du genre à flirter avec son gendre, aussi sexy soit-il.

Il me sourit avec orgueil. Je parie que tout ce qu’il a retenu de ma

réponse, c’est qu’il est sexy.

Une minute plus tard, nous nous téléportons chez Abaddon. Lysippé

et lui ne sont pas dans le salon. Sam ne relève même pas la tête de son PC ; il se contente de nous adresser un signe de la main. Assise à sa droite, Ondine est en pleine manucure : ma frangine se tartine les ongles d’un vernis pailleté vert pomme. Ma mère a dû leur dire qu’on passait, car ils ne semblent pas étonnés de nous voir.

— Coucou, les tourtereaux ! salue ma sœur. Ça fait plaisir de vous

revoir ensemble. Sympa la cravate, Kel.

— Hum. Je ne peux pas dire la même chose de ton vernis, la couleur

est atroce, riposte mon Hybresang.

— Qu’est-ce que tu y connais en cosmétiques ? — Il a acheté une parfumerie il y a une décennie, maugrée Sam en

pianotant sur son clavier. Il s’y connaît donc modérément en cosmétiques.

— Ah bon ? dis-je en haussant les sourcils.

— L’eau de parfum la plus vendue de la boutique est une création de

Kel, poursuit mon beau-frère. Élixir d’Eros. Cinq millions de bouteilles écoulées à ce jour.

— Oui, j’ai eu le nez fin, fanfaronne mon Pécheur. J’ai résolu de

nombreux problèmes de couple parmi mes clients grâce à Élixir. C’est un déclencheur de désir, aussi bien féminin que masculin.

— Oh. Quels sont les composants ?

— Phéromones de succube, sperme d’incube, sueur d’Insatiare et

salive d’Appétant. Et une infime quantité de pisse d’Enragelé, mais ça reste entre nous, précise-t-il avec un sourire empreint de fierté.

— OK, je n’achèterai jamais ce parfum.

— Tu n’en as pas besoin pour m’exciter, mon petit chat. — Bonjour, intervient une femme derrière nous. Kelen et moi nous retournons vers ma mère, vêtue d’une longue robe

claire style hippie brodée de lotus roses, qui s’avance vers nous. La main du Fédérateur se contracte sur mes reins. Mais c’est qu’il est vraiment nerveux, le bougre ! Je trouve ça trop mignon. Et hilarant, venant de sa part.

— Lysippé, prononce-t-il d’une voix neutre.

— Kelen, répond-elle sur le même ton.

Silence de mort. Elle le regarde, il la regarde, je les regarde tour à

tour.

Puis, sans crier gare, ma mère décoche un énorme coup de poing dans

le visage de Kel. Mon Hybresang jure en portant une main à son visage pendant que Lysi secoue son poing taché de sang noir. Oh putain, elle lui a cassé le nez comme je l’ai fait à deux reprises ! Je suis bouche bée.

— Ça, dit doucement la Stuprène, c’était pour avoir fait souffrir ma

fille. (Elle s’approche de lui, se hisse sur la pointe des pieds et dépose un petit baiser sur sa joue. Là, c’est lui qui est bouche bée.) Et ça, pour l’avoir protégée.

— Pas de doute, tu es bien la fille de ta mère, lâche Kel à mon adresse

d’une voix légèrement nasale.

— Je vais chercher de la glace, commente Sam en se téléportant dans

la cuisine tandis que son ami essuie sa figure sur le mouchoir que je lui tends.

— Je comptais vous rapporter une bonne bouteille de Nectar

d’Ambroisie et un bouquet de fleurs, assure Kel à Lysippé, mais Myrina n’a pas voulu.

— Tu as envie que je te défonce la tronche, moi aussi ? cinglé-je en

lui assénant une tape réprobatrice sur le biceps.

— Sans façon, mon petit chat.

Sam ramène un sac congelo rempli de glaçons que je presse

délicatement sur le nez de Kel.

— Myri m’a expliqué votre situation, décrète ma mère en observant le

Fédérateur de ses grands yeux bleus. Bien avant sa naissance, j’ai entendu parler de vous. En mauvais termes, souvent.

— Le schéma classique, madame.

— À en juger par ce que l’on voit à la télévision en ce moment, sa

réputation est encore pire à présent, fait remarquer le petit ami de Lysippé en nous rejoignant. Salutations, Kelen Wills, énonce-t-il avec austérité et formalisme.

Après avoir ôté le sac de glaçons de son visage, mon Pécheur baisse

les yeux vers le propriétaire des lieux. Le Modérant relève ses iris couleur menthe afin de braver son regard mordoré et évaluateur sans sourciller.

— Abaddon. Toujours aussi court sur pattes.

— Et toi, toujours aussi grande gueule.

— C’est ce qui fait mon charme.

— Ou ta fâcheuse tendance à faire fuir les gens… — Et pourtant ! raille mon mec en écartant les bras avec

grandiloquence. Les gens finissent irrémédiablement par revenir vers moi, attirés par le magnétisme diabolique de ma sombre aura. Comme toi.

— Par défaut, Kelen.

Waouuu ! Deux anciens Cardinaux ensemble, c’est quelque chose !

De la testostérone belliqueuse à l’état brut. Ma mère, ma sœur et moi n’osons même plus respirer tant la tension est anxiogène. Seul Sammaël semble blasé par la scène, car il retourne s’asseoir derrière son PC.

— Quel dommage que ton esprit soit aussi étriqué que ta taille. Je

t’appréciais beaucoup à l’époque où nous nous battions ensemble, reprend le Pécheur.

— Quand je couvrais tes arrières et te sauvais la vie parce que tu

t’étais trop enivré la veille pour combattre dans les conditions optimales, tu veux dire ?

Je laisse échapper un rire. Kel me fusille du regard. — Il exagère. Je n’étais pas ivre, juste aviné.

— Une fois en 1357, tu as chargé nos ennemis en brandissant ton

épée et, au milieu du champ de bataille, tu t’es effondré d’un coup, plongé dans un coma éthylique. Si je n’avais pas été là, tu ne serais pas là à l’heure actuelle, insiste Abaddon en croisant les bras sur la poitrine.

— Ah ah ! intervient Sam derrière son écran. Il m’a déjà fait le coup

aussi, ce grand couillon.

— Foutaises, c’était toi ! Mais tu es tellement petit que nos

adversaires ne t’ont même pas calculé quand tu as chargé. Bref, je suis content de te revoir, conclut Kelen en tendant la main au Modérant, ce qui me sidère.

— Moi aussi, affirme Abaddon en lui serrant les doigts, un sourire

amical sur les lèvres.

Bordel, j’ai raté un épisode… ?

***

 

Kelen

Je ne suis pas fan des Vertueux, mais pour celui-là, je vais faire une

exception. Il est le petit ami de ma belle-mère et Myrina a de l’estime pour lui. De surcroît, croyez-moi, il vaut mieux avoir Abaddon le Destructeur dans son camp lorsqu’une bataille se profile. Il est encore meilleur guerrier que Sam – même s’il n’est pas aussi bon que moi, cela va sans dire.

Lysippé a préparé un framboisier, le gâteau préféré de Myrina et

Ondine. Pendant que le Modérant procède au découpage, ma compagne bavarde tranquillement avec sa mère et sa sœur, et Sam me montre les détails de la soirée au club sur son PC.

C’est étrange d’être là parmi eux. Je ne me sens pas vraiment à ma

place. Je ne suis pas habitué aux réunions de famille.

Ma belle-mère ne cesse de m’examiner comme si j’étais une bête de

foire. Elle me jauge, a priori.

Percevant ma vague de malaise à travers notre lien, ma Traqueuse me

prend la main sous la table et la pose sur sa cuisse, nos dix doigts entremêlés. Nous échangeons un regard en biais et elle me destine un tendre sourire. Si elle est heureuse, je le suis aussi.

— Kelen, m’interpelle soudain Lysippé, pouvez-vous m’aider à sortir

les assiettes et les verres ?

Je manque de l’envoyer promener sèchement et de lui conseiller de

demander cela au farfadet, mais je ravale ma pique en sentant la main ferme de Myrina comprimer la mienne à m’en faire craquer les os. De mauvaise grâce, je me lève afin de suivre ma belle-mère dans la cuisine.

Madame Holmes referme la porte derrière nous en m’inspectant d’un

air résolu.

Oh là !

Pourvu qu’elle n’essaye pas de coucher avec moi ! — C’était un prétexte, dit-elle tout bas comme je le redoutais, en

m’empoignant par le bras pour m’entraîner à l’autre bout de la pièce.

Elles sont toutes nymphos dans cette famille.

— Lysippé, je suis flatté et vous êtes une démone canon, mais je suis

amoureux de votre fille.

Elle fronce les sourcils, une fossette agacée sur la joue. — Myri m’a dit que vous étiez parfois con. J’en ai désormais

confirmation. (Belle-maman, comme vous êtes impolie !) Non, Kelen, je dois vous parler de quelque chose, mais je ne peux pas le dire devant les filles au risque de leur donner de faux espoirs, vous comprenez ? Je ne suis pas sûre de mon coup.

Je ne l’attire pas. Tant mieux. Mais c’est vexant. — De quoi s’agit-il ?

Après avoir balancé un coup d’œil vers la porte de la cuisine, elle se

dirige vers un placard et en extirpe non pas de la vaisselle, mais un épais grimoire ancien qu’elle pose sur le plan de travail. Elle l’ouvre au niveau d’un marque-page plastifié décoré d’un dragon noir à cinq piques et aux ailes déployées qui crache du feu, puis tapote de l’index un paragraphe en écriture manuscrite sur le parchemin jauni par le passage des siècles.

— C’est en langue démoniaque ancienne, constaté-je en me campant

devant le vieux livre.

— Abaddon m’a traduit le chapitre. Vous aussi la connaissez, n’est-ce

pas ?

— Évidemment. Je connais 666 langues, Lysippé. Sans parler de toutes celles de mes conquêtes. Des petites, des

longues, des larges, des étroites, des toniques, des langoureuses. Naturellement, le clou de ma collection demeure celle de Myrina. La perfection linguale. Taille idéale, douceur soyeuse, humidité délectable. La reine des langues.

— Nous avons trouvé ces infos par hasard lors de nos recherches sur

le Trident de Satan. J’ai tout de suite pensé à Myri et à vous, par extension. « Pacte de vie ». Ce terme vous évoque-t-il quelque chose ?

— Absolument pas.

Pourtant, j’en connais un rayon sur les pactes.

— Lisez, Kelen, m’encourage la Stuprène, les yeux brillant d’une

lueur insolite.

Pressentant combien c’est important, j’obtempère. « Les pactes de vie sont rarissimes et pour cause, ils ne peuvent être

conclus qu’entre démons mutuellement marqués qui sont prêts au plus grand des sacrifices l’un pour l’autre. Le lien qui les unit doit être d’une pureté et d’une stabilité absolues pour que le sortilège de transfert énergétique fonctionne ; sinon, l’effet inverse peut se produire, c’est-à-dire la mort instantanée et simultanée des deux démons, qui perdraient ensemble leur essence vitale. Sur la dizaine de tentatives de pactes de vie répertoriées dans nos archives au fil des siècles, seules trois d’entre elles ont été couronnées de succès. Le premier eut lieu en l’an 258 entre une mère et son enfant Vertueux, mourant, qu’elle sauva en lui transférant une partie de sa vie et de sa force par le biais de ce pacte. »

Je relève des yeux médusés vers Lysippé qui me dédie un sourire

léger, incertain, mais plein d’émotion. Par tous les saints Pécheurs…

— Vous pensez qu’un pacte de cet ordre aurait le pouvoir de

prolonger l’espérance de vie de votre fille ? chuchoté-je d’une voix incrédule.

— Je ne le pense pas, Kelen… Je l’espère de tout mon cœur de mère.

C’est peut-être utopique, mais je me devais de vous montrer ce passage. Je ne pouvais pas en parler à ma petite Amazone, ça l’aurait perturbée. Je me suis dit que, un jour, si votre lien devenait plus solide et si vous en manifestiez la volonté, ça pourrait être une option. (Elle soupire profondément, les mains écartées sur le plan de travail.) Si ces écrits sont authentiques, ils impliquent aussi que les pactes de vie sont mortellement dangereux et qu’il faut être sûr à 200 % de son coup. Cependant, si vous l’envisagiez dans un avenir à moyen terme, ce devrait être son choix et le vôtre. Car vous sacrifieriez alors plusieurs siècles de votre vie pour prolonger la sienne. Abaddon m’a dit que vous ne le feriez pas, même si c’était possible, car vous étiez beaucoup trop égoïste, mais… je crois qu’il se trompe. J’ai vu comment vous regardiez ma Myri… On ne peut pas simuler un amour comme le vôtre. Imaginez-vous quel effet ça fait à un parent de savoir dès la naissance de son enfant qu’il lui survivra, car il mourra bien avant lui ? Une douleur et une peur permanentes. Deux émotions enracinées dans mon cœur depuis la venue au monde de Myri, comme des poisons très lents. Mais lorsqu’Abaddon m’a lu le passage de cet ouvrage… Pour la première fois, une petite goutte d’espoir a atténué les effets de ces poisons, tel un possible remède aux maux de Myri. J’ai songé qu’on pouvait peut-être triompher de la fatalité. Pendant quelques secondes, j’ai pu visualiser un avenir où je mourrais avant mes deux petites filles. L’ordre naturel des choses, Kelen.

Abîmé dans mes pensées, j’acquiesce en relisant le paragraphe sur le

pacte de vie. En bas de la page est notée une incantation en langue démoniaque ancienne. Mon cœur s’arrête pendant un instant fugace.

La conversation que j’ai eue avec Myrina avant la bataille du Palais

des Magistraux résonne dans mon esprit.

« — Je ne suis pas résignée, simplement réaliste. Les rares hybrides de

mon espèce meurent précocement. C’est inévitable.

— Mais les hybrides qui ont vécu bien avant toi ne m’avaient pas moi

à leurs côtés, mon petit chat. Et quand je te promets que je trouverai un moyen de prolonger ton espérance de vie pour que nous restions le plus longtemps possible ensemble, tu dois me croire sur parole. »

Le destin, putain…

— Qu’en serait-il de sa surdité si je venais à sceller un pacte de vie

avec elle ? murmuré-je.

— Je n’en sais rien… Peut-être le sort stopperait-il le processus

dégénératif, mais peut-être pas.

Sans un mot, je saisis la précieuse page et l’arrache du grimoire.

Pendant que je la plie en quatre et la glisse soigneusement dans ma poche, je surprends le regard lumineux de ma belle-mère sur mon visage.

— Abaddon se trompait, Kelen ?

Je hoche la tête avec un sourire, qu’elle me rend. Je pense que ma belle-mère m’apprécie, en fin de compte. (Il ne pouvait en être autrement.)

Alors qu’elle range le grimoire dans le placard et que j’attrape six

assiettes, la porte de la cuisine s’ouvre en trombe sur Myrina.

— Kel ! Il faut qu’on aille à la Grande Clinique. — Pourquoi ? Quelqu’un est blessé ?

— Non, Aramiel… vient de me dire par SMS qu’il a les résultats du

test.

Je confie les assiettes à Lysippé et prends le bras de ma Traqueuse

pour nous téléporter là-bas sans tarder.

Nous allons enfin être fixés.

Et je ne vais pas mentir, je suis très stressé.

***

Myrina

— Verdict, Drake ? demande hâtivement Kelen en insérant son regard

anxieux dans celui de mon ami qui vient de pénétrer dans son bureau.

Aramiel se fige sur le seuil un instant, déconcerté par sa présence

fortuite. J’aurais peut-être dû prendre trois secondes pour le prévenir. Il détache ses prunelles ambrées de celles de mon Hybresang pour me lancer un coup d’œil, puis referme la porte derrière nous.

— Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps. Le test de parenté

s’est révélé négatif. Vous n’êtes pas oncle et nièce, annonce-t-il d’un ton catégorique.

Un immense sourire se dessine sur mes lèvres. Le doute est levé !

Je secoue le bras de Kelen en riant. Il dévisage le médecin d’un air

ahuri comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.

— Tu vois, espèce d’imbécile naïf ! Je te l’avais dit, je le savais ! Tu

es soulagé, hein ? Cette salope t’a baratiné sur toute la li… Mmffff !

Le Pécheur étouffe subitement la fin de ma phrase en plaquant ses

lèvres brûlantes contre les miennes comme un fou furieux. Un dément. Un malade. Limite possédé, le mec. Il plonge sa langue exaltée dans ma bouche, encercle ma taille entre ses mains pour me soulever de terre et me hisser à sa hauteur. Ah oui, je crois pouvoir dire qu’il est très soulagé, et même plus encore ! Il n’a jamais bandé aussi vite. Réaction érectile instantanée.

Raclement de gorge d’Aramiel sur notre gauche. Je pince les épaules

du Fédérateur afin de lui signifier que nous avons un témoin embarrassé dans la pièce, mais il continue à entortiller sa langue autour de la mienne en me pressant contre son corps de rugbyman comme s’il voulait me culbuter sur-le-champ.

D’accord, c’est une super nouvelle, mais…

Si tu ne me lâches pas dans la seconde, je t’envoie un gros coup de

genou dans l’entrejambe pour refroidir tes ardeurs, « tonton », le menacé-je par télépathie.

Il recule la tête, colle un autre baiser – chaste, cette fois – sur ma

bouche et me repose sur le sol, un sourire joyeux sur le visage. Je l’ai rarement vu aussi enjoué.

— J’en étais sûr.

— Tu te fous de moi, enfoiré ?

— Tout à fait, mon petit chat.

Grommelant une injure à son encontre, je reprends mes distances et

pivote vers Aramiel, qui avait détourné pudiquement les yeux lors de notre baiser. Je m’empresse d’aller lui octroyer un câlin reconnaissant et de l’embrasser sur la joue en ignorant les grognements possessifs de Kel qui retentissent dans mon dos – monsieur reprend ses sales habitudes.

— Merci mille fois, mon ami. Tu es le meilleur ! — Pas le meilleur, nuance aussitôt Kelen derrière moi, mais tu es bon,

c’est vrai. Bravo, docteur Drake.

— Je n’ai fait que mon travail.

— Fausse modestie, marmonne l’Hybresang.

Qu’il est pénible, celui-là.

— Myri, appelle Aramiel en reportant son regard perplexe sur moi,

as-tu eu tes chaleurs, au fait ?

— En quoi ça te regarde, putain de Vertueux ? Est-ce que je te

demande si tu as la gaule tous les matins ? aboie le Fédérateur, son agressivité remontant à la surface.

Il n’a pas été gentil longtemps. Cinq secondes, tout au plus. Mais

c’est déjà un record pour lui.

— Non, je ne pense pas, répliqué-je en haussant les épaules. C’est dur

à dire, en vérité. Je suis…

— Chaude comme la braise depuis plusieurs jours, complète Kelen

avec aplomb. Donc oui, tu es en chaleur.

— J’allais dire autre chose, connard ! Et d’habitude, j’ai d’autres

symptômes pendant cette période, alors je n’en sais rien.

— Hum. Tes dernières règles remontent à quand ? s’enquiert le

médecin.

— Carre-toi tes questions indiscrètes au fond du troufion, blaireau !

tonne Kel, dont l’irritabilité n’a d’égale que l’impatience.

— Je suis déréglée depuis des années, dis-je à mon ami sans me

soucier de l’autre démon. Mes cycles ne sont jamais réguliers à cause de mon hybridation.

— Tu prends la pilule ?

— Euh, oui.

— OK. Par acquit de conscience, si tu es d’accord, j’aimerais te faire

une autre prise de sang.

Mes yeux s’arrondissent comme des soucoupes. Je viens de piger.

Mon souffle se bloque dans mes poumons.

— Pourquoi ? lance Kelen, plus long à la détente. — Parce qu’elle pourrait être enceinte, Wills.

Oh ?

Oh…

Oh.

 

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