Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 31 : Don de sang
« Plus je réponds à mes doutes, plus les questions surgissent. »
Paulo Coelho, Adultère
Kelen
Perché sur un tabouret devant l’îlot central de ma cuisine, à poil, je sirote mon thé au gingembre en lisant le quotidien, The Sin Times.
À la une, un article intitulé « La Démonacide gagne du terrain. Un foyer sur trois touché par l’épidémie ». Je lâche un grondement consterné en lisant les conneries du journaliste, qui accuse le gouvernement d’Infernum d’être dépassé par la catastrophe sanitaire, de minimiser la gravité de la situation et de ne pas prendre les mesures qui conviennent, en tournant son texte diffamatoire sous forme de questions. Il prétend que la mort rôde à chaque coin de rue et que le virus circule partout dans notre monde. Non seulement son alarmisme est exaspérant, mais il n’assume pas totalement ses prises de position. Je le digère mal, car soyons lucides : le gouvernement, c’est moi. Je vais passer un coup de fil au directeur du Sin Times, que je connais personnellement, et lui ordonner de virer ce journaliste manu militari. Et qu’il ne tente pas de postuler ailleurs, il est définitivement grillé ! Je vérifie son nom en bas de la page. C’est un petit nouveau… On n’a pas dû le briefer sur les règles, dommage pour lui. Sa carrière aura été courte. L’article étant bourré de fautes – le saligaud a même écorché mon nom de famille en oubliant de mettre le S à la fin, c’est scandaleux ! – j’en déduis qu’il n’a pas été relu, corrigé et validé par un tiers. Bravo le professionnalisme ! Le journal a perdu en qualité depuis le siècle dernier, et je ne vais pas me priver de le faire sèchement remarquer au directeur. La ligne éditoriale est devenue merdique : elle est à peine moins racoleuse que celle d’Infernum’s Gossip.
La dernière fois, je suis tombé sur un article ridicule traitant de la discrimination des Insatiares au sein des autres Pécheurs. Les enfants se moqueraient de leur radinerie à l’école, les vendeurs gonfleraient leurs factures lorsqu’ils effectuent des achats dans les magasins et, selon une étude à la mords-moi la corne, ils auraient des salaires plus bas dans le milieu du travail. Six Fourches et 66 cents de moins que la moyenne des autres démons. Deux jours après la parution de l’article, ces dégénérés m’ont collé une grève générale sur les bras pour six Fourches, quelle vaste blague ! Une grande manifestation a eu lieu dans leur capitale pour dénoncer ce phénomène. Elle a bloqué le centre-ville pendant une journée avant que mes Enragelés, avec Sam à leur tête, n’interviennent pour coller des coups de pied au cul des manifestants et les dégager à coups d’épée.
Quel était le terme de l’article ? Insatiaphobie ? Si on ne peut même plus se foutre de la gueule des Insatiares maintenant, où va le monde, je vous le demande !
Je referme le journal, le froisse entre mes poings et l’expédie par-dessus mon épaule pour ne plus l’avoir dans mon champ de vision. Cela me fâche de lire ces inepties durant mon deuxième petit-déjeuner. Je voulais m’occuper l’esprit pendant que Myrina prenait sa douche, afin de ne pas ressasser sa réaction par rapport au sceau démoniaque. Or cette distraction m’irrite plus qu’autre chose. Je bois une nouvelle gorgée de thé brûlant en élaborant le mail salé que je vais écrire ce matin au Fédérateur Vertueux Remington pour que ma compagne soit réintégrée au CIT dès que possible. J’attendais d’avoir sous la main les photos compromettantes que j’ai réclamées à ma chère Serena avant de rédiger les détails de mon chantage. Je dois également convoquer les Magistraux pour soumettre l’idée de Myrina, c’est-à-dire fermer temporairement les Arcadus entre Infernum et la Terre. Le seul fait de penser à tout ce que j’ai à faire aujourd’hui m’épuise par avance ! Je me retiens de bâiller. Je suis un fervent adepte de la procrastination, mais je ne peux ni reporter ces corvées, ni les déléguer. Et cet empaffé de journaliste a osé dire que je ne prenais pas les mesures qui conviennent !
Ce n’est pas une sinécure d’avoir le sort de plusieurs millions de démons sur les épaules. Pourquoi ai-je voulu être Fédérateur, déjà ? Ah oui. Pour dominer tous les autres, me repaître du pouvoir, m’enrichir sur le dos des citoyens et frimer devant mes ennemis.
Petit chat est en train de descendre les escaliers. Ses pieds ne produisent aucun bruit dans les marches, mais je perçois sa présence grâce à notre lien. Lorsqu’elle apparaît dans la pièce principale, je relève les yeux par-dessus le bord de ma tasse. Ses iris violets s’immiscent dans les miens, puis se détournent. Sa nervosité est ostensible. Mon regard nonchalant en profite pour inspecter sa tenue de haut en bas. Chevelure nouée en queue-de-cheval haute en panache, top noir au décolleté carré qui met ses seins en valeur, jean délavé qui lui moule les hanches, mitaines en cuir rouge, grosses bottines de motarde et holster attaché autour du buste. La panoplie de la sexy bad girl trop bien gaulée pour le commun des mortels. Ma queue et mon cerveau approuvent ce choix vestimentaire.
— Arrête tes délires de macho, Wills, bougonne-t-elle en dégainant son portable de la poche de son jean.
C’est vrai, elle entend désormais mes pensées quand nous sommes à proximité l’un de l’autre.
— Qu’est-ce qui t’énerve encore ? interroge-t-elle évasivement en tapotant sur son clavier tactile.
Comment cela, « encore » ? Je suis le calme et la tempérance incarnés.
— Un article merdique du journal. Sais-tu qu’il est extrêmement malpoli de discuter avec quelqu’un tout en regardant son portable ?
— Tu le fais avec 90 % de tes interlocuteurs.
— Étant Fédérateur, populaire et surbooké, je suis dans mon bon droit. Mais qu’on me le fasse à moi, cela m’insupporte.
— Ne discutons plus, alors. Je réponds à Aramiel.
Je renifle de suffisance. Ce blanc-bec Vertueux ne peut pas la lâcher ? Il est hors concours, j’espère que sa cervelle pseudo cartésienne l’a intégré !
— Transmets-lui mes sentiments les plus inamicaux. Ah, dis-lui aussi que je te baise comme un dieu. Ajoute que tu m’aimes inconditionnellement. Et pense à lui glisser quelque part que nous nous sommes marqués.
Elle gonfle les joues en secouant vivement la tête. Dans son mouvement, sa queue-de-cheval ébène méchée d’albâtre fouette les airs, ce qui me laisse rêveur. Coiffure pratique pour s’accrocher à quelque chose pendant une levrette sauvage.
— Tu rêves, Kel. C’est urgent. Il vient de me laisser un message vocal, je l’ai écouté en sortant de la salle de bains. (Elle lance un coup d’œil bref vers le café bourré de sucre que je lui ai préparé, posé sur l’îlot près de moi… et snobe mon offrande malgré son envie de l’avaler, que je ressens.) Je dois y aller, à plus tard.
Sans forme de procès, le nez dans son écran, elle marche d’un pas martial vers mon Arcadus. Mes yeux s’écarquillent sous l’offense.
Certainement pas !
Je me téléporte devant elle, les muscles bandés, droit comme un I. Myrina me percute de plein fouet et titube en arrière en aboyant une insulte en langue démoniaque. Pour ma part, je n’ai pas frémi d’un millimètre lors de la collision, tel un pilier en marbre.
— « Je dois y aller, à plus tard ? » Foutage. De. Gueule, grogné-je en insinuant mon regard orageux dans le sien. Ça te tuerait de me tenir précisément au courant de ce que tu vas faire avec le toubib excrémentiel et d’écouter les nouveautés que j’ai à te communiquer sur notre mission en buvant le café que je t’ai amoureusement préparé – geste de larbin que je ne ferais pour aucune autre personne, pas même Sam – au lieu de faire bande à part parce que tu as une trouille bleue à propos de notre lien ?
Elle range son portable dans sa poche et croise les bras sur la poitrine, le menton farouchement levé.
— On ne peut pas te cacher grand-chose, hein ? Mais je ne cherche pas à fuir, Kel. Je n’ai pas le temps, c’est tout. La cryothérapie fonctionnait au début sur ma sœur. Plus maintenant. Son état s’est dégradé, elle tousse beaucoup et la fièvre est de plus en plus élevée. Aramiel a eu une idée, mais il a besoin de moi pour pratiquer des tests.
— Des tests ? Développe.
— Avec mon sang d’hybride. Mes anticorps. Selon lui, mon immunité naturelle exceptionnelle pourrait peut-être lui permettre de concevoir un remède, mais rien de sûr.
— Et il n’aurait pas pu y penser bien avant, le Brad Pitt au rabais ?
— Parce que toi, tu y as pensé ? tente-t-elle de me rembarrer.
— Non, mais c’est lui l’épidémiologiste.
— Je t’accorde dix secondes pour me briefer ! s’impatiente-t-elle en tapant du pied à terre. Tu as appelé ce Thanatos ?
— Oui. J’ai rendez-vous avec lui dans deux heures. Je croyais que tu m’accompagnerais.
— Je vais essayer, mais je ne te promets rien. J’ignore combien de temps prendront ces tests et je tiens à passer voir Ondine. Tu pourras te débrouiller seul si je ne peux pas venir ?
Fait chier.
— Évidemment, maugréé-je en me grattant les abdominaux.
Le mouvement de ma main attire l’œil sévère de ma Traqueuse sur mon ventre contracté, le V ciselé en bas de mes flancs et… vers une zone de mon anatomie dont elle raffole. Mon missile massif de destruction massive. Oui, je lui ai tendu une perche longue comme ma queue. Qu’est-ce qu’il est bandant quand il bande, se dit-elle en dépit de son visage imperturbable.
Cela me chiffonne lorsqu’une femme utilise le terme « bandant » pour me qualifier. Idem pour l’expression « tu me pètes les couilles ». Ce n’est pas que je suis contre la parité, mais ils devraient être exclusivement réservés à la gent masculine. Dans la bouche d’une femme, c’est vulgaire. Dans la bouche d’un homme, c’est viril. Imaginez si je balançais à Myrina : « Tu me fais tellement mouiller, mais tu me casses les ovaires ? » Zéro crédibilité. Je devrais soumettre un projet de loi aux Magistraux. Interdiction pour les femmes d’utiliser les expressions propres aux hommes sous peine d’amende. Je note cela dans un coin de ma tête bien faite et bien pleine.
En outre, je suis toujours superbe, même quand je ne bande pas.
— Tu as la trique quasi tout le temps, riposte-t-elle instantanément. À
se demander si tu n’es pas atteint de priapisme 30 incube. Bon, il faut vraiment que je décolle.
— Pas sans mon bisou.
Elle se fige.
Je me fige.
Le malaise n’est pas tangible : il est aussi gluant qu’une couche de limon malodorant qui colle à la peau. Elle est bouche bée. Je frissonne de dégoût.
Les mots horribles m’ont échappé. Mon esprit m’a trahi. Je maudis ma spontanéité. En fait, là tout de suite, je me déteste. Qu’est-ce qui m’a pris ? Ce doit être son influence émotionnelle qui se manifeste à travers notre lien. Par tous les saints Pécheurs, je vais devoir me laver la bouche avec de l’acide sulfurique. Pourvu qu’elle ne retienne pas cette chose infâme et l’efface de sa mémoire, je ne veux plus en entendre parler ! J’ai terriblement honte de me comporter de la sorte, ce n’est pas digne de moi. En mille trois cents ans de vie, même quand j’étais Équitale, je n’ai jamais prononcé ce mot avilissant. JAMAIS. Serait-ce le début de la fin ? Dois-je faire le deuil de mes couilles et me résigner à me greffer une paire d’ovaires parce que je suis amoureux et marqué ?
Non. Foi de Kelen Wills, je n’abandonnerai pas ! J’ai commis une erreur, OK ! Et alors ? Je le reconnais, c’est tout à mon honneur.
Les yeux fuyants, me raclant la gorge avec embarras et croisant les mains dans mon dos raidi, je me décale sur le côté afin de la laisser passer. Mais elle se rapproche de moi et pose une main à plat sur les muscles contractés de mon torse. Mon attention revient sur elle avec une pointe de réticence.
— Oh, Kel, murmure Myrina, le regard adouci, le sourire attendri et la voix narquoise. Tu ne culpabilises pas de tuer et de torturer, mais tu culpabilises à mort d’avoir dit le mot « bisou ». Tu es trop mignon.
— Je ne suis pas mi… (L’image écœurante d’un gros Bisounours rouge, avec une corne entre les oreilles, des prunelles écarlates et des crocs acérés qui danse dans les nuages s’impose à moi. Un soupir déchirant surgit de ma poitrine.) Je suis bandant. Et très malveillant.
— Tu es le plus mignon de tous les malveillants démons.
La connasse.
— Fous-moi le camp avant que je ne décide de muter, de te bouffer et de dégueuler tes restes.
En riant, elle se hisse sur la pointe des pieds pour appliquer un baiser sur mes lèvres. Il devait être chaste à l’origine, mais je n’ai aucune envie d’être sage après mon dérapage oral. J’enroule la main autour de sa nuque afin de l’approfondir. Nos langues s’enchevêtrent avec fougue et passion. Mon corps se décontracte, même si mon sexe reste fidèlement au garde-à-vous. Lorsque nos bouches se décollent, nous sommes à bout de souffle l’un et l’autre. Voilà, ça va bien mieux. J’avais au moins besoin de cette étreinte avant que nous nous séparions pour aller accomplir nos tâches chacun de notre côté. Et elle aussi. Mon contact a provisoirement apaisé son inquiétude concernant Ondine. Si elle s’était éclipsée sans préambule, cela m’aurait titillé les neurones.
— Fais gaffe à ta corne, mon beau, conseille-t-elle en pensée en me caressant le pectoral gauche, au niveau du cœur.
— Et toi à ton cul, ma belle. N’oublie pas qu’il est à moi, répliqué-je en lui claquant violemment les fesses, certain de lui laisser une marque rouge malgré l’épaisseur du jean.
Elle me décoche à son tour une gigantesque tape sur le postérieur en guise de représailles, mais elle a pris soin de sortir les griffes au préalable… et je suis cul nu.
Aïe.
***
Myrina
Après avoir appris que nous nous étions marqués, j’étais persuadée que m’éloigner physiquement de Kel me ferait du bien. Je me disais que ça m’aiderait à prendre du recul et à réfléchir posément, sans avoir l’écho de ses émotions à gérer. Mais la réalité est tout autre ; elle est affreusement angoissante. J’ai quitté sa maison il y a dix minutes à peine, et il me manque comme si ça faisait dix mois que je ne l’avais pas vu. Je maudis cette sensation de dépendance envers quelqu’un. Je me sens affaiblie sans lui. Sans parler de ses pensées intrusives lorsque nous sommes proches l’un de l’autre, un problème de taille que je n’arrive pas encore à contrôler. Ses idées parasitent les miennes et me torpillent le crâne. Je peux vous jurer qu’il est encore plus usant mentalement que verbalement. C’est bien simple, en-dehors de ses sentiments envers moi, il est obsédé par le sexe, le pouvoir, la nourriture, le fric, le combat et, bien sûr, lui-même. OK, c’est drôle trente secondes ! Mais au bout d’une minute, on a juste envie de se tirer une balle en argent dans la tempe.
Pourtant, et même si je trouve ça pathétique en soi, il me manque. J’aurais aimé qu’il m’accompagne à la Grande Clinique pour que je puisse affronter la suite des événements à ses côtés et me reposer sur lui en cas de nécessité. Quant à lui, je ressens son état d’esprit : il est tracassé par mon absence. Il gère mieux notre lien que moi, c’est indubitable… L’expérience, sans nul doute.
Il a prétendu qu’on pourrait « doser la sensibilité de notre lien en travaillant dessus ensemble ». Alors, je prie pour qu’il ne se goure pas. Je ne veux pas me transformer en greluche soumise pendue 24h/24 à son bras, l’œil bovin et énamouré, conditionnée par ses péchés et ses volontés. Plutôt me trancher moi-même la gorge que devenir ce genre de femme.
Malgré ses tentatives pour me rassurer, je ne peux m’empêcher de penser, du moins à l’heure actuelle, que ce lien pourrait nous détruire tous les deux au lieu de nous renforcer individuellement comme il l’a insinué. Car il a peut-être été employé à mauvais escient, dans un moment d’égarement charnel dû à un orgasme sans pareil.
La gorge nouée, je me gifle mentalement. Je ne suis qu’une sale égoïste. La vie de ma sœur est en danger, elle est gravement malade et moi, je me focalise sur un sceau démoniaque. Il est grand temps que je rétablisse l’ordre de mes priorités et me remette du plomb dans la cervelle.
Si mon sang pouvait contribuer à sa guérison, je serais la démone la plus heureuse d’Infernum. L’espoir qu’Aramiel a distillé dans son message est ténu, mais je dois m’y raccrocher.
En parlant du loup…
Je me lève comme un ressort au moment où la porte de son bureau s’ouvre. Le médecin Altrusite m’adresse un signe de tête formaliste, que je lui rends. Comme s’il ne s’était jamais rien passé entre nous. Il m’en veut encore, c’est flagrant. Je ne suis plus que la sœur de sa patiente à ses yeux ambrés.
— Assieds-toi, Myrina.
J’obéis, le cœur comprimé dans un étau de fer. Après avoir réglé le dossier de mon fauteuil pour que je sois en position semi allongée, il ouvre un tiroir de sa commode et dispose son matériel sur le bureau.
— Tu es à jeun ?
— Oui.
— Je vais appeler une infirmière, elle t’apportera une collation. Il vaut mieux que tu manges un morceau avant. Je vais devoir prélever une certaine quantité de sang afin que mes différents tests soient optimaux.
— Pas besoin, Aramiel. Je me suis déjà pliée à une batterie d’examens lourds au CIT quand j’étais jeune afin qu’on analyse toutes mes caractéristiques génétiques. Je n’ai jamais tourné de l’œil, déclaré-je en tendant le bras pour ne pas gaspiller davantage de temps.
— OK, cède-t-il en déchirant l’emballage stérilisé de ses gants afin de les enfiler.
Faisant rouler son tabouret jusqu’à moi, il attache le garrot autour de mon biceps en le serrant avec force, tapote ma veine du doigt pour qu’elle ressorte, désinfecte ma peau à l’aide d’un coton imbibé d’alcool – précaution inutile dans mon cas, mais les réflexes médicaux ont la vie dure – et me pique d’un geste assuré. Mes yeux suivent le trajet du sang noir pailleté d’or qui coule dans le tube jusqu’à la poche.
— Que ce soit clair, je ne te garantis rien, Myrina. C’est une hypothèse née de l’instinct. Une piste comme une autre que je me dois d’explorer. Je pense que ton immunité t’est conférée par le mélange de tes deux ADN Pécheur et Vertueux qui te prodiguent des anticorps contre les virus, mais rien ne nous dit que cette propriété spéciale sera effective sur Ondine et d’autres démons infectés.
— J’ai compris, ne t’en fais pas. Mais nous devons essayer. Comment va-t-elle ?
— Je ne vais pas te mentir, ce n’est pas la grande forme. La Démonacide se propage chez elle un peu plus vite que la moyenne. Tu verras par toi-même tout à l’heure, répond-il en me retirant le garrot. (Son regard plonge dans le mien.) Je ne voulais pas te le dire par SMS, mais un premier bubon est en train de se former sous son aisselle.
Une gifle aurait été moins cuisante et douloureuse. Mes palpitations cardiaques s’affolent. La nuque hérissée, je me redresse dans le fauteuil, mais Aramiel place une main sur mon thorax pour m’inciter à me rallonger.
— Cela signifie que… que…
— Nous n’avons plus beaucoup de temps avant qu’elle ne passe au stade irréversible où elle se métamorphosera et deviendra incontrôlable.
La phase de Dégradation, donc.
Un râle plaintif émerge de ma gorge sèche. Je n’ai plus qu’une envie : arracher cette aiguille de mon bras et courir la retrouver dans sa chambre. Mon Dieu, elle doit être démoralisée et terrifiée. Sam aussi.
— Mais si… si ça survenait, et si on dénichait le remède ? Il pourrait la guérir quand même ?
— Je ne sais pas. De façon pragmatique, si je me fie au modèle antérieur des autres épidémies, plus la maladie est avancée, plus les chances que le remède marche sont réduites. Et comme la Démonacide est plus agressive que les pathologies humaines… (Il ne termine pas sa phrase.) Nous manquons de recul. J’aimerais être plus optimiste et confiant, mais je ne peux rien prédire avec certitude, malheureusement. Ouvre et referme le poing pour stimuler la circulation sanguine. Où en es-tu dans ton enquête ? Il ne faut pas négliger cette piste parallèle.
— J’ai la même logique. Nous avons un contact avec les Révoltés. Kel s’en charge.
Aramiel secoue la tête avec désapprobation en avisant mon cou dégagé. Comme mon esprit nage dans la confusion, je mets quelques secondes à réaliser qu’il vient de repérer ma marque. Il ne semble même pas étonné. Je n’ai pas songé à la dissimuler avec mes cheveux ou un foulard avant de venir à la clinique. Quelle importance, à dire vrai ? J’ai beau douter à ce sujet, je n’en ai pas honte. Enfin, je crois.
— Il ne s’est pas seulement chargé de cela, a priori, commente-t-il d’un ton mordant.
— Je l’ai marqué aussi, m’empressé-je de préciser pour qu’il ne se méprenne pas.
En théorie, je n’ai pas à me justifier devant lui, mais je ne peux pas m’en empêcher.
— Tu… plaisantes, Myrina ?
— J’ai la tronche d’une fille qui plaisante ?
Il me dévisage avec des yeux ronds comme si j’avais perdu la boule. Si je n’étais pas aussi chambardée par les mauvaises nouvelles concernant Ondine, je le remettrais à sa place en lui intimant de se mêler de ses oignons. Mais là, je n’en ai même plus l’énergie. Je veux simplement que cette prise de sang se termine pour aller rendre visite à ma sœur.
Un Vertueux qui ne connaîtrait pas Kel et notre passif me féliciterait. Sauf que le médecin en face de moi me sort avec fatalisme :
— Bon courage, Myrina. Tu vas en avoir rudement besoin.
Ne nous leurrons pas, il n’a peut-être pas tort à 100 % sur ce coup-là.
OceanofPDF.com