Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 36 : Acte III, une question de vie ou de mort
Chapitre 36 : Acte III, une question de vie
ou de mort
« L’amour est la fusion de deux âmes en une seule : c’est une
sympathie qui réunit tellement deux cœurs que l’un n’a pas un sentiment
qui ne soit partagé par l’autre. Une fois que l’on aime, l’amour s’empare si
bien de tout notre être, qu’il n’y a plus que lui en nous, comme lorsqu’on
est sur l’Océan dans une barque, et qu’on n’aperçoit plus que le ciel et
l’eau qui se confondent. »
Honoré de Balzac, La dernière fée
Myrina
Nooooon ! J’allais buter Lilith !
Jagoemon tombe du ciel et me plaque contre le sol. Dans ma chute, je
perds le Trident de Satan. Je me débats. Le Vénade et moi roulons tous les deux en nous bourrant de coups. Avec mes avant-bras, je bloque ses tentacules qui veulent me fouetter le visage et lui expédie mon genou entre les jambes. Même si ses parties génitales ne sont pas visibles car il a adopté sa forme démoniaque, cette zone est bien plus sensible que le reste et la douleur lui extirpe un petit coassement asphyxié. Ivre de fureur à cause de son intervention, j’assène à mon agresseur un coup de coude dans la tempe.
Sam et Abaddon prennent la relève. Ils agrippent Jagoemon par les
tentacules et le tirent en arrière.
— ASSEZ ! tonne Lilith en frappant le sol avec le Trident de Satan,
engendrant une gigantesque vibration au-dessous de nous.
Nous nous figeons tous autour d’elle dans un bel ensemble, hors
d’haleine et amochés, tels les acteurs d’une nouvelle représentation théâtrale.
Oh. My. Fucking. God.
Une sueur glacée trempe mes écailles dorsales.
Elle a récupéré l’arme magique de son paternel ! Mayday ! Mayday !
Alerte rouge !
Sonnez les cloches !
L’Apocalypse est en branle !
Si Dieu existe, qu’il se manifeste sans tarder pour secourir toutes les
populations humaines et démoniaques ! Un miracle est demandé d’urgence à l’opéra de Neethoraa !
La sorcière passe sa langue fourchue sur sa bouche abîmée et luisante
de sang noir.
— La soirée commence enfin à me plaire ! glousse Jagoemon en se
dégageant de Sam et d’Abaddon.
— Kelen, debout ! aboie la sorcière, ses billes de tarée immiscées
dans les miennes.
Il se redresse péniblement, les ailes en berne. Il me regarde fixement,
lui aussi. Je suis complètement affolée. Elle a repris l’avantage sur nous. Nous devons la désarmer, mais j’ignore comment procéder. Car si on tente quoi que ce soit…
— Chouchou, j’accepte de t’accorder une dernière chance de te
racheter, décrète la sorcière en lançant un coup d’œil hargneux à Kel. La toute dernière.
— Mais c’est un résistant ! s’indigne le Vénade. — Tais-toi, Jagoemon, c’est moi qui décide de tout ! cingle la
sorcière. N’oublie pas où est ta place !
Se renfrognant, le Griffon ravale ses objections. — Qu’est-ce que tu veux ? lâche mon amant d’une voix d’outre-
tombe qui m’extorque un frisson.
Elle renifle de mépris. Son regard impitoyable passe de lui à moi. — Je veux que tu la tues.
Il ferme les paupières une demi-seconde.
Nous nous y attendions tous les deux.
J’avale ma salive pour humidifier ma gorge sèche. — Je ne peux pas, répond-il dans un souffle.
— Je te libérerai du pacte de sang ensuite ! En double gage de bonne
foi, je renoncerai même à l’invasion de la Terre. Je me contenterai de régner sur Infernum. Mais cette fille DOIT mourir ! Si tu ne la tues pas, je vous exterminerai TOUS ! Les Vertueux et les humains ! Seuls les Pécheurs que j’aurai choisis survivront ! Et tu n’en feras pas partie, Kelen Wills !
— Elle ment, dis-je à Kel par télépathie. Elle ne te délivrera jamais du
pacte. Pas plus qu’elle n’annulera sa conquête de la Terre.
— Je sais, mon petit chat.
— Qu’est-ce qu’on va faire… ?
— Chouchou, gronde Lilith d’un ton incisif. Je vais te faciliter la
tâche. Tu n’auras qu’à lui donner le coup de grâce !
Avant que quiconque ait pu réagir, la sorcière pointe le Trident vers
moi.
Une décharge azurée en surgit et m’électrocute. Mes appareils auditifs rendent l’âme.
Je m’effondre comme une masse, les écailles noires et fumantes.
***
Kelen
— Myrina ! beuglé-je en fonçant vers elle.
Je me paye un mur magique et invisible en pleine face. Je rebondis en
arrière en vociférant, le corps perclus de souffrance à cause du télescopage et de l’éclair bleu qui a foudroyé ma compagne de vie, prostrée sur le sol en position fœtale. Myrina est vivante, mais très mal en point. Son esprit est à la dérive et ses yeux trahissent son état de choc. Des cloques gonflent sur ses écailles brûlées. Un filet de sang s’écoule de ses oreilles en pointe. La décharge électrique a bousillé ses appareils. Des millions de volts dans la gueule, putain !
Elle suffoque.
Son pouls est de plus en plus faible, je le sens. — Mon petit chat ! Mon petit chat ! l’appelé-je par le biais de notre
lien, au désespoir.
— K-Kel…
— Interdiction de t’approcher de cette loque ! peste Lilith en
brandissant le Trident vers mon crâne. Achève-la avec ta télékinésie, Kelen. Brise-lui la nuque à distance, sinon tu es un démon mort !
— Alors, qu’à cela ne tienne ! Tue-moi ! Jamais je ne lui ferai le
moindre mal !
— Elle agonise, crétin d’Hybresang ! Abrège ses souffrances si tu
l’aimes tant !
— Le… miroir… de… l’Orgueil…, rappelle Myrina dans mon esprit. Accepter sa mort pour triompher de la sorcière… ? Non.
Non.
Et non.
Je ne crois pas aux présages de la Clémence que j’ai vue dans le
miroir. Je suis sûr que ses mots étaient dictés par la sorcellerie de Lilith. Il fallait les appliquer pour réussir l’épreuve, certes. Mais dans la réalité ?
Je m’y refuse catégoriquement.
En vérité, je vais même aller beaucoup plus loin. Je suis convaincu
que mon péché d’Orgueil a le pouvoir de sauver la démone que j’aime.
Car mon vice, l’arrogance, est compatible avec ma plus noble vertu.
L’espoir.
Cet espoir fier et supérieur qui m’élevait toujours plus haut lorsque
j’étais un officier Cardinal Équitale.
— Myrina. Écoute-moi. Répète l’incantation après moi. Mot à mot.
C’est une question de vie ou de mort.
— Q-quoi ?
— Je l’ai mémorisée, mon petit chat. L’incantation du pacte de vie
écrite sur le papier que Lilith a cramé. Je l’ai relue des dizaines de fois. Je l’ai apprise par cœur. C’est juste une phrase en langue démoniaque ancienne… Tout ce que tu dois faire, c’est formuler les mots. Et y croire très fort. Croire en moi, en toi, en nous. Je vais te sauver de la mort, ma puce, je t’en fais le serment. Je vais te donner ce dont tu as besoin : de la vie. Accepte mon présent et abandonne-toi à moi en toute confiance. Je ne peux pas vivre sans toi, je te l’ai déjà dit un millier de fois. On va le faire ensemble, Holmes.
Ses yeux vairons moribonds et vacillants s’insèrent dans les miens.
J’apaise sa terreur d’une caresse mentale. Elle est plus confuse que jamais.
— Kelen ! me hâte Lilith en tapant son Trident sur le sol. — M-mais… si tu te goures…, proteste Myrina. — Je ne me goure pas. N’en doute pas.
— Kel…
— J’ai beau être un Pécheur à tous les niveaux, je possède trois
choses d’une pureté absolue, étroitement rattachées les unes aux autres comme les cordes d’une tresse de cristal. Notre lien, notre espoir et notre amour, mon petit chat. Ce sont mes uniques vertus. Elles sont les lumières au milieu de mes ténèbres. C’est toi qui me les as offertes. Alors, laisse-moi te donner ce qui te manque. La vie. Prononce toute l’incantation du pacte que je vais te dicter.
— Je… n’entends… plus rien… Je suis… presque… sourde. — Lis sur mes lèvres en écoutant les mots dans ta tête. Tu peux le
faire, ma puce.
Une larme roule sur sa joue gauche, en miroir par rapport à celle qui
s’échappe de mon œil droit. Je signe les mots « Je t’aime » avec les mains, ce qui la fait légèrement sourire.
En dépit de toute la souffrance que j’éprouve par empathie envers
elle, je me révèle d’une sérénité à toute épreuve face à cette situation dramatique. C’est ce qui la persuade de s’en remettre à moi.
Mon expression calme.
Mon regard assuré.
Mon esprit confiant.
D’un faible hochement de tête, ma Traqueuse me signale son
agrément au pacte démoniaque le plus rare au monde. Pour une fois, elle ne discute pas. Elle lâche prise.
— Nerebayen’ach, murmuré-je en lui transmettant le mot par
télépathie.
— Nerebayen’ach…, souffle Myrina, les paupières à demi-closes, son
cœur ralentissant au fil des secondes.
— KELEN ! s’écrie Lilith en me menaçant avec le Trident de Satan. Ma compagne ne l’entend pas et je ne me laisse pas déconcentrer d’un
iota.
— Dallarmah Semnon.
— Dallarmah Semnon…
— Maltonres Kharddon.
— Maltonres… Kharddon…
— Chtera Aman Vitae, conclus-je tout bas.
Ce sont les trois derniers mots de l’incantation. — Chtera…, chuchote Myrina en luttant contre ses paupières qui
s’alourdissent. Aman… V...V...
— Vitae, répété-je mentalement, mes yeux épinglés aux siens qui
deviennent lointains et vitreux. Dis-le, mon petit chat. Vitae.
— Vi…
Sa tête dodeline sur le sol.
Son corps écailleux frémit imperceptiblement. Ses yeux retrouvent leur couleur violette avant de se fermer. À travers notre lien, je sens son cœur aimé cesser de battre dans sa
poitrine.
À travers notre lien, je sens son esprit la quitter. À travers notre lien, je sens son âme s’éteindre. Myrina Holmes expire son ultime souffle avant même d’avoir achevé
l’incantation du pacte qui aurait pu la sauver.
Tous mes univers s’effondrent.
Tous.
***
Myrina
Bon bah, je suis morte.
Fait chier ! Je suis en rogne !
Tout ça pour ça… ? Mais j’ai les boules, putain de bordel de mes
cornes ! Électrocutée par l’autre salope alors que j’étais à un cheveu de l’avoir ! Et puis attendez, à une seconde près, j’aurais pu énoncer le dernier mot du pacte de vie. C’est vraiment dégueulasse comme sort ! Je méritais une mort de guerrière, pas de gibier grillé !
Et mon pauvre connard, Seigneur ! Kel va vouloir massacrer tout le
monde en pétant une durite ! Il va crever en tuant Lilith ! Soit elle le trucidera avec le Trident, soit il sera victime de leur pacte de sang en se sacrifiant afin de l’emporter avec lui dans la tombe ! Non mais ce n’est juste pas possible, cette fin pourrie ! Une blague macabre ! Et je ne peux plus rien faire, c’est horriblement frustrant !
À la fin de l’acte III du ballet du Lac des cygnes noirs, l’héroïne
clamse ? Sérieux ?
(Bon, c’est peut-être le cas, je n’ai pas visionné la vidéo jusqu’au
bout, j’avais autre chose à foutre.)
C’est tellement INJUSTE !
Et comme vous le savez, l’injustice, ça me révolte ! Car même morte,
je suis une Traqueuse à moitié Équitale ! On me surnomme l’Amazone. Enfin… on me surnommait.
Je suis tellement vénèèèèèèèèèère !
Et comme je n’ai plus de corps, je ne peux même pas cogner
quelqu’un ou quelque chose pour me défouler !
Oh, mon Dieu !
Je viens de réaliser que je ne pourrai plus baiser ! Je n’aurai plus jamais d’orgasmes !
C’est épouvantable !
Ah, attendez, il y a un truc très, très étrange, là. Je flotte au-dessus de mon propre corps.
Si, si, je vous jure ! Je suis un fantôme. Bouh ! Ça troue mon cul
immatériel, ça ! Je ne pensais pas qu’il y avait quoi que ce soit après la mort, je suis une nana assez rationnelle. Je lève devant mon visage deux pattes griffues translucides. À travers mes paluches, je vois le plancher. Puis je grimace en détaillant mon macchabée étendu sur le sol sous moi. Pas mon meilleur profil. Des cloques, des écailles noirâtres… et des dreadlocks qui ne ressemblent à rien. Pas glamour pour une Fourche, quoi. On dirait une poupée démone carbonisée. Je ne me reconnais pas.
Voir ma propre dépouille ne m’attriste et ne me traumatise pas.
J’imagine que, comme je suis habituée à observer des cadavres dans le cadre du boulot, la pilule passe mieux. À moins que je ne ressente plus les mêmes émotions que lors de mon vivant ? Difficile à dire. C’est l’inconnu total pour moi…
J’embrasse du regard la salle de spectacle.
Zagam, youhou, tu es là ? Malphas ? Papa Arthur ? Aucun comité
d’accueil spectral ? C’est vexant !
Non, il n’y a que les vivants ici. Tous… immobiles et silencieux,
comme si le temps s’était figé.
Naturellement, ils ne me perçoivent pas du tout. Ils ne bronchent pas,
à l’image de statues de démons ultra réalistes. Le musée Tussaud42 d’Infernum !
Mon Kel a les yeux braqués sur mon cadavre, une expression de
désespoir sur les traits. Une larme éternelle perle sous son œil, mais ne tombe pas. Oh, mon amour, ne pleure pas pour moi… Je suis navrée de t’abandonner, je ne voulais pas ça…
Un air furibard déforme le visage de Lilith qui pointe le Trident vers
mon Hybresang. Je lui adresse un doigt d’honneur fantomatique. Grosse salope ! Je viendrai te hanter toutes les nuits si tu survis à celle-ci !
Abaddon semble incrédule et Sam navigue entre l’affliction et la
colère. Jagoemon sourit ironiquement en fixant Kelen, savourant son chagrin. En. Cu. Lé.
Ma sœur et ma mère seront dévastées quand elles apprendront mon
décès. Et puis, il y a aussi Sean, Lexi et Aramiel que je laisse derrière moi. Ainsi que mon matou Putride, qui risque de piquer une dépression féline ! Bon, les autres, pour être honnête, je n’en ai rien à cirer.
Ma carrière de directrice de CIT aura été la plus courte de l’Histoire.
Aurai-je un enterrement comme celui de Zagam, avec tous les Traqueurs rassemblés ? Hé, mais j’aurais dû rédiger un testament aussi, quelle nouille ! Je n’ai désigné personne pour me remplacer. C’est un peu tard, maintenant.
Bref, je fais quoi, moi ? Je me tourne les pouces en sifflotant et en
attendant qu’un puits de lumière argenté m’enveloppe avec une musique d’orgue religieuse ? Qu’un portail doré s’ouvre dans un mur ? Qu’une licorne ailée à robe blanche m’emporte dans le ciel ? Qu’un ange debout sur un nuage de barbe à papa rose vienne m’emmener au Paradis ? Que le sol s’ouvre et m’aspire pour m’entraîner dans les profondeurs enflammées de l’Enfer ? Parce que là, je commence à m’emmerder, va falloir se décider avant que je m’énerve ! Et une Myri morte énervée, ça peut faire des dégâts ! Enfin, je crois.
Je louche sur le lustre pour le faire bouger par la force de ma volonté,
mais rien ne se produit…
Ah ! Oh ? Euh…
C’est quoi, ça ?
Je viens juste de remarquer que je suis reliée à mon Kelen. Plein de ficelles étincelantes émergent de mon corps éthéré pour se
fondre dans le sien. La plus épaisse d’entre elles, de la circonférence d’une corde, part de mon sceau démoniaque à la gorge pour rejoindre le sien.
C’est… waouuuuh. Époustouflant ! Elles sont pour la plupart noires
et argentées, mais certaines sont mauves, rouges et dorées, formant un entrelacs souple qui ondoie à chacun de mes mouvements spectraux.
Comme de minuscules rubans chatoyants.
Si Kel voyait ça, il n’en reviendrait pas !
Délicatement, je touche une des ficelles.
Une note de musique cristalline subtile résonne à mes oreilles, alors
que je suis censée ne plus rien pouvoir entendre sans mes appareils auditifs.
C’est un son tellement mélodieux, si pur !
Du doigt, je frôle la base d’un des fils de ma gorge. Une lueur étoilée
court le long du lien jusqu’à Kel tandis qu’une nouvelle note retentit, un peu plus grave que la précédente, mais aussi sibylline.
Cette chose entre nous… est comme les cordes d’un instrument de
musique. Un genre de harpe de l’au-delà.
C’est sensationnel.
Si j’étais vivante, j’en frissonnerais.
Il s’agit de notre lien démoniaque.
Il est toujours là…
Mais il aurait dû se rompre à ma mort, non ?
Je m’avance jusqu’à Kelen en flottant au-dessus du sol. Les centaines
de ficelles se réduisent entre nous. Plus elles se raccourcissent, plus elles scintillent fort et plus elles chantent. Au fur et à mesure de ma progression vers mon compagnon, elles entonnent une musique douce et harmonieuse.
Lorsque je me retrouve à quelques centimètres de Kelen, les notes
deviennent assourdissantes. Elles vibrent dans mon « corps » et le sien. J’ai la sensation que quelque chose en moi se réchauffe, sans pouvoir me l’expliquer. Je tends la main vers son beau visage paralysé. À ma grande surprise, j’arrive à récolter sa larme sur le bout de mon index.
Comme un goût amer d’inachevé entre nous… — Vitae, mon connard, murmuré-je en posant mes lèvres sur les
siennes pour lui donner un dernier baiser.
Tandis que je l’embrasse, une lumière iridescente nimbe nos deux
corps.
Mais elle lie également nos âmes.
Telles deux vagues, elles s’absorbent l’une l’autre. Puis je suis brutalement happée en arrière.
La musique métaphysique de notre lien s’achève à l’instant précis où
je réintègre mon cadavre.
Boum.
Mon cœur repart.
J’ouvre les yeux en inhalant un nouveau souffle à la saveur acidulée. Je.
Suis.
En.
Vie.
***
Kelen
Elle vient de revenir à la vie.
Elle était morte. J’en suis certain.
J’ai senti son cœur s’arrêter de battre.
Cela n’a duré que cinq secondes. Je croyais que notre lien allait se
briser comme ce fut le cas lorsque j’ai perdu Clémence. J’étais à deux doigts de tomber à genoux et de pousser un rugissement bestial.
Notre pacte de vie a marché…
CE PUTAIN DE PACTE A MARCHÉ !!!!
Ses écailles retrouvent leur couleur irisée et ses cloques disparaissent.
Elle remue une aile emplumée.
Myrina guérit de ses blessures internes et externes en se régénérant à
une vitesse ahurissante. Un énorme flux de puissance submerge notre lien, nourrissant ses forces et les miennes avec la même intensité, balayant notre fatigue de façon instantanée.
Nous partageons nos énergies démoniaques à parts égales,
dorénavant. Notre lien est stable et solide.
— J’ai vécu une EMI 43, Kel ! C’était un truc de fou ! J’ai vu notre
lien ! Il produit de la musique et de la lumière ! annonce-t-elle par télépathie avec entrain.
Je hausse un sourcil, un sourire niais sur les lèvres. Rien à branler de
ses divagations ! Elle est vivante, c’est tout ce qui compte !
— Comment… mais comment… ? bégaye Lilith, éberluée par la
résurrection de ma Traqueuse.
Ah merde, je l’avais oubliée, celle-là !
— Comment… ? Mais comment… ? répète Myrina d’un ton cynique,
la main en coupe près de son oreille.
— Tu entends ? Sans tes appareils ? braillé-je par télépathie. — Ah non, il ne faut pas pousser, un miracle c’est déjà bien ! Mais
j’entends grâce à ton audition, à présent. Vive le lien et le pacte !
— C’est formidable, commenté-je avec émotion. Je n’ai pas le temps de m’extasier davantage, car la sorcière reprend
ses esprits et pointe le Trident de Satan vers ma compagne.
***
Myrina
Un jet de flamme issu de l’arme fuse jusqu’à moi. En déployant mes
ailes, je décolle du sol comme une fusée, esquivant son attaque incendiaire.
Kelen bondit vers Lilith.
Réagissant aussi au quart de tour pour protéger sa reine, Jagoemon
tend deux tentacules vers mon amant, les enroulant autour de ses chevilles. L’Hybresang bascule en avant… mais n’atterrit jamais sur le sol. Il se transforme en fumée noire et rouge et poursuit sa charge vers Lilith.
Il tourbillonne autour de son poignet et lui arrache le Trident de la
main. L’arme tournoie dans les airs sur une dizaine de mètres avant d’amorcer sa descente.
Je plonge afin de le récupérer.
Le visage contracté de haine, la sorcière s’élève en battant des ailes
pour le rattraper.
Du coin de l’œil, je vois la fumée Kelen attaquer Jagoemon, maintenu
par Sam et Abaddon. Sous sa forme vaporeuse, mon compagnon pénètre dans l’organisme du Vénade par la bouche, les narines et les yeux…
Le gaz s’embrase à l’intérieur du Pécheur…
Et ce dernier explose en mille morceaux.
Splash.
Les mains brandies devant moi, je saisis le manche en or du Trident
de Satan au moment précis où Lilith l’empoigne avec ses quatre pattes. En volant toutes les deux sous le dôme brisé de l’opéra de Neethoraa, nous mesurons nos forces en bandant nos muscles et en feulant comme des panthères.
Avant, Lilith aurait eu le dessus sur moi.
— Mais ça, c’était avant, raille Kel dans ma tête, faisant écho à mes
pensées.
Car maintenant, j’ai ma force d’hybride ET celle de l’Hybresang
Pécheur auquel je suis liée. Il m’insuffle son énergie en ce moment même, comme si nous combattions ensemble la sorcière qui nous a tant persécutés. Sa magie coule dans mes veines telle une cascade enflammée, se mélangeant à la mienne. Elles ont fusionné.
Son péché de Colère exalte ma vertu de Justice. L’alliance des deux crée un cocktail explosif.
Avec un cri de guerre féroce, j’arrache le Trident des quatre mains de
Lilith, le retourne d’une torsion du poignet et lui transperce la gorge avec toute ma nouvelle vigueur.
Bouclant ainsi la boucle.
Car elle a exécuté son père de cette manière.
Les yeux exorbités, la sorcière attrape l’arme fichée dans sa chair. Son
sang noir ruisselle le long de son corps écailleux. Or je tiens bon. Elle ne pourra pas le retirer. Ma poigne est extrêmement ferme, ma résolution meurtrière est infaillible, ma soif de vengeance est à son paroxysme.
À l’instar de mon amant.
— Signe la fin de la représentation, mon petit chat, souffle Kel en bas,
ne perdant pas une miette du spectacle.
Les mâchoires contractées de tension, j’actionne les trois dents du
Trident afin d’allier feu, glace et électricité…
Enfin, je tourne le Trident de Satan d’un coup sec, scindant la colonne
du cou de notre tortionnaire.
La tête de Lilith se détache de son tronc et chute à terre dans un bruit
spongieux.
Le buste décapité de la sorcière tombe à son tour et s’écrase sur les
restes sanglants de Jagoemon.
Le souffle court, je baisse les yeux vers Kelen, qui me contemple avec
un sourire que je ne lui ai jamais vu. Il m’envoie tout son amour, son respect et son admiration à travers notre lien démoniaque. Le Trident au poing, je lui adresse un clin d’œil, comme il me le fait souvent.
Mon compagnon marche d’un pas nonchalant vers la tête coupée de la
sorcière qui l’a jadis transformé en Hybresang Pécheur. Les longues dreadlocks poisseuses de Lilith sont dispersées autour de son visage écailleux, tordu à jamais dans une expression de peur et de stupeur.
Je t’avais pourtant dit la putain de vérité dès notre première rencontre
dans le rêve, Lilith, dis-je en pensée. Tu n’as pas voulu me croire quand je t’ai avertie que tu verrais ta mort se refléter dans mes yeux ou ceux de Kel. Tu nous as sous-estimés tous les deux. Oui, ça te dépasse, pétasse !
— Tu es libre, Kelen Wills, chuchoté-je d’une voix rauque, en sachant
qu’il peut m’entendre grâce au sceau.
En acquiesçant lentement, Kel pose son pied sur la tête de son
ancienne maîtresse. La joie intense qu’il ressent m’inonde comme un océan de lave et se confond avec le torrent de soulagement que j’éprouve. Nous avons un poids de dix tonnes en moins sur le dos.
Car nous avons triomphé de la plus grande menace que nous avions
jamais eue à affronter.
— Va te faire foutre, connasse, grogne l’Hybresang en broyant la tête
de la fille de Satan sous son pied géant.
Oups, encore splash !
Sammaël applaudit ce spectaculaire point final et Abaddon ébauche
un sourire malgré ses ailes déchirées.
Kel effectue une courbette caustique devant eux en essuyant sa patte
souillée de cervelle sur un tapis.
Excusez-moi de vous fausser compagnie, mais là tout de suite, j’ai un
besoin vital d’aller rouler un patin au Pécheur de mon cœur.
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