Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 34 : Acte I, l’échauffement
« Aller à l’opéra, comme se saouler, est un péché qui comprend sa
propre punition. »
Hannah More, Lettre à sa sœur
Myrina
Demain aura lieu l’invasion de la Terre.
Si nos opérations de ce soir échouent, Sean se tient prêt à fermer les
Arcadus derrière son PC. Ma mère et ma sœur seront avec lui, collées à leurs portables au cas où nous aurions à les contacter. Si elles n’ont pas de nouvelles de nous d’ici quelques heures, Sean aura d’office recours à son bidouillage informatique. Abaddon, Sam et moi allons à l’opéra nous battre. Nous savons pertinemment que nous pouvons ne pas en revenir. D’où la tension qui n’a cessé de croître en nous au cours de la journée.
La première chose que je ferai après le trépas de Lilith sera d’aller
délivrer les Traqueurs Vertueux détenus au Palais des Magistraux. Puis nous devrons évidemment chasser les Griffons qui auront réussi à nous filer entre les pattes, comme certains Révoltés il y a plus d’un mois… Nous ne pourrons pas les coincer tous simultanément.
Kelen n’a pas l’intention de reprendre son poste de Fédérateur
Pécheur. Les citoyens ne seront pas indulgents envers lui. Même si nous témoignions qu’il faisait partie de la résistance, il a perpétré des crimes contre Infernum qu’ils ne pourront jamais lui pardonner. Pacte de sang ou non, il demeurera associé à la dictature de la sorcière dans l’esprit collectif. Il m’a lui-même avoué que sa carrière politique était définitivement fichue et qu’il allait tourner la page.
Il le prend mieux que je ne le pensais. Gagnerait-il en sagesse depuis
notre rencontre ?
Tôt ce matin, nous avons installé le neutralisateur de téléportation de
la Grande Clinique dans le lustre du théâtre de l’opéra et avons repéré les lieux en les visitant de fond en comble. Sam a hypnotisé le vigile afin qu’il nous laisse entrer dans le bâtiment. Le démon ne se rappellera pas notre passage.
À présent, les dés sont jetés.
Nous avons terminé tous nos préparatifs et briefé les acteurs du ballet
sanglant qui va se jouer.
L’acte I démarre dans une heure.
Nous n’avons plus qu’à croiser toutes les griffes qu’aucun imprévu ne
nous tombe sur le coin du nez.
J’aimerais y croire, pour une fois.
J’aimerais vraiment.
***
Kelen
— Je n’avais pas prévu cela, grondé-je en reportant mon attention sur
Lilith tandis que je termine de nouer ma cravate. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Vêtue d’une robe rouge sang brodée de spirales dorées qui irait
divinement mieux à Myrina, la sorcière m’octroie un sourire. Sa toilette est digne d’une impératrice gothique : jupon évasé avec un gros nœud sur le fessier, bustier à lacets, décolleté carré, manches trois-quarts brodées de dentelle noire. Elle a mis au moins une vingtaine de bijoux clinquants ainsi qu’un diadème en or serti d’un rubis et d’onyx. Le maquillage putassier qu’elle s’est collé sur la figure rend son look vulgaire malgré le prix outrancier de la robe et des accessoires. Elle ne se prend pas pour de la merde, celle-là.
— Je ne pensais pas que tu tenais à ce que nous soyons tous les deux,
souligne Lilith en enfilant ses gants courts en satin. Quel intérêt d’afficher notre splendeur et notre supériorité si personne n’est là pour les voir ?
— Si j’ai privatisé la salle, c’était pour que nous soyons tranquilles,
c’est logique ! Annule tes invitations.
— Il est trop tard, tous nos adeptes Pécheurs sont déjà en route. Je
leur ai demandé d’arriver en avance afin que nous soyons les derniers à apparaître. Ils se réjouissent d’assister au ballet. Ce sont les membres de notre future cour royale, je ne pouvais pas les laisser à l’écart.
Les mâchoires contractées de mécontentement, je me détourne d’elle
pour boutonner ma veste de costume. Elle vient juste de m’annoncer qu’elle avait convié toute sa clique de bourges Pécheurs à l’opéra, soit une centaine de personnes. La plupart d’entre eux étaient déjà présents à la soirée libertine Royalty aux 1000 Nuits de Luxure. J’ai couché avec la moitié de ces démones sous le regard de leurs conjoints.
J’aurais dû anticiper cet obstacle. Après tout, Lilith adore s’exhiber.
Elle a besoin d’un public, elle aussi. Elle est probablement plus émoustillée par le fait de dévoiler sa nouvelle robe à ses vassaux – ainsi que moi, son démon-trophée – que le spectacle en lui-même. Elle veut parader à mon bras dans ses atours d’apparat afin de montrer à quel point nous sommes majestueux tous les deux. Inviter cent Pécheurs issus de la haute société à une représentation privée à l’opéra est un gage de pouvoir et de puissance.
Tant pis. Cela complique les choses, je ne vais pas prétendre le
contraire, mais nous n’allons pas annuler notre plan initial à cause d’un détail. Nous nous adapterons. Si ces Pécheurs périssent durant l’attaque, cela ne m’atteindra nullement. Ce sont tous des faux-culs et des rapaces. S’ils sont assez malins pour ne pas s’opposer à nous et aller se planquer au cours de la bataille, nous les laisserons en vie.
Ce qui m’agace le plus, c’est que je ne peux même pas prévenir
Myrina de ce changement de dernière minute. Je ne peux pas fausser compagnie à Lilith alors que nous sommes sur le départ et mon portable est caché dans ma chambre. Ma Traqueuse le découvrira donc sur place.
Je tire sur mes manches, lisse les pans de ma veste noire et passe une
main dans mes cheveux indomptables. La limousine garée devant le château nous attend depuis une demi-heure.
— Tu es tellement craquant, chouchou, minaude la sorcière en
glissant son bras sous le mien, son regard entiché errant sur mon visage rasé de près. Ne boude pas, l’expression te dessert. Nous allons passer une merveilleuse soirée.
Je force mes lèvres à s’incurver en me disant que j’arrêterai de tirer la
tronche dès qu’elle sera morte.
***
Myrina
J’ai répété des pas de danse avec Ondine et j’ai visionné à maintes
reprises une vidéo du Lac des cygnes noirs afin de ne pas me faire griller par Lilith sur la scène.
Vous l’avez compris, je me suis infiltrée parmi la troupe d’artistes. Je
me suis entretenue avec le maître du ballet afin qu’il m’intègre dans son spectacle en tant que danseuse figurante : mon badge de directrice du CIT a eu gain de cause. J’ai distribué mes consignes à toute l’équipe, composée en majorité de Vertueux. Ils sont angoissés par mon plan, même s’ils ont assimilé son bien-fondé. Ça me gonfle d’inclure des innocents là-dedans, susceptibles de subir des dommages collatéraux, mais nous n’avons pas le choix. Après avoir envisagé plusieurs autres options, celle-là est sans conteste la meilleure. Sammaël veillera au grain en coulisses avec quelques Traqueurs déguisés en membres du staff pour aller mettre les artistes en sécurité lorsque le combat commencera.
À la fin de l’acte I, durant l’entracte, Kel emmènera Lilith sur la scène
afin qu’elle puisse aller voir de plus près les danseurs, costumes, décors et éléments d’architecture qu’il voudrait incorporer dans leur palais royal.
Je frapperai à ce moment-là.
Me voilà donc habillée d’un tutu noir, un look qui s’apparente à celui
de Nathalie Portman dans le film Black Swan dont ce ballet est inspiré. Des plumes sombres sont piquées dans mes cheveux intégralement teints en brun et relevés en un chignon tiré à quatre épingles. Un épais bandeau de poudre anthracite maquille mon regard d’une tempe à l’autre comme un demi-masque et j’ai camouflé le violet de mes prunelles derrière des lentilles de contact noires. J’ai en outre appliqué du fond de teint couleur craie pour éclaircir ma peau, ce qui détonne avec mon rouge à lèvres d’un rouge sombre. Je suis méconnaissable dans ce costume quasiment similaire à celui des autres danseuses figurantes.
Le Trident miniature est calé entre mes seins, dans mon justaucorps
noir en soie et dentelle décoré de perles blanches.
Avant de me voir dans le miroir, je pensais que je serais ridicule dans
cet accoutrement particulier et que je me bidonnerais devant ma dégaine, d’autant plus que je ne suis pas aussi filiforme que les autres danseuses. Mais au final, je trouve que ça claque pas mal. Mes longues jambes paraissent encore plus fuselées avec ce tutu et ma taille semble plus fine avec ce bustier cintré. Je me sens sexy et mystérieuse. Un cygne noir démoniaque, oui.
Douce en apparence… Dure en profondeur.
On ne va pas se mentir, même si je suis souple et agile de nature, je
n’ai pas le niveau d’une danseuse étoile. J’exécute parfois des acrobaties dans le cadre du combat et je me suis entraînée lors des trois derniers jours à effectuer de grands écarts aériens à peu près convenables (un grand jeté, dans le jargon de la danse classique), entrechats, pas chassés et voltes élégantes, mais je suis incapable d’opérer des pointes, par exemple. J’ai tenté le coup avant-hier un bon nombre de fois et je me suis lamentablement cassé la nénette. Il m’aurait fallu des mois de préparation, voire des années, pour que j’atteigne un niveau technique correct, à défaut d’être excellent. Par conséquent, cette mission d’infiltration se révèle être un vrai challenge pour moi.
Mais je serai placée à l’arrière lors du spectacle. Je devrais pouvoir
donner le change, même si je ne suis pas à l’abri de petites maladresses qui, je l’espère ardemment, passeront inaperçues auprès de Lilith. La chorégraphie se complique au fil du ballet : elle est bien plus difficile et technique au troisième acte, mais je n’irai pas jusque-là. Je dois juste assurer le show pendant le premier acte. Le plus important pour moi est d’être coordonnée avec les autres danseuses et de me concentrer sur mes mouvements afin qu’ils soient gracieux. Le reste, on s’en balance les cornes ! Vautrée dans sa loge présidentielle, la sorcière sera trop loin de la scène pour noter qu’une des figurantes évoluant derrière la danseuse étoile et les solistes se hisse sur la pointe d’un pied et non sur l’extrémité d’un orteil. Et si je fais une boulette pendant la chorégraphie, Kel couvrira mes arrières en distrayant Lilith par un baiser, ou un truc du genre.
— Ça va, pas trop le trac ? me demande Sam en coulisses, tandis que
la troupe s’active autour de nous pour les ultimes préparatifs.
— Un chouia, minimisé-je en essuyant mes mains moites et
tremblantes sur mon tutu.
J’ai un peu de mal à respirer, aussi. Ce justaucorps me comprime la
poitrine.
Il se glisse derrière moi afin de masser ma nuque et mes épaules
raidies. Je lâche un petit soupir de gratitude.
— J’espère que Kel ne va pas tomber du balcon et tout foirer en te
voyant danser sur la scène, ricane mon beau-frère. Tu es vraiment superbe.
— Merci, Sam. Mais le clou du spectacle, ce sera quand je déchirerai
ce costume de scène en mutant.
— Pour ma part, j’ai hâte de voir la tête de Lilith lorsque tu
dégaineras le Trident de son père, chuchote-t-il malicieusement près de mon oreille.
Je lève les yeux vers le miroir. Un rictus carnassier fleurit sur les
lèvres du cygne noir démoniaque.
— Et moi donc.
— On a un souci, dit une voix basse derrière nous. Sam et moi pivotons vers Abaddon.
Son air sombre contraste avec les couleurs criardes de son costume
rouge bariolé d’or de vendeur ambulant de collations. Il n’a pas été gâté, le pauvre : avec son long chapeau à plume, ses manches bouffantes et son collant moulant vert, il ressemble à un genre de troubadour. Ou à la version miniature du Jocker… Bref, le Destructeur est à se pisser de rire. Mais Sam et moi n’oserions jamais lui en faire la remarque, fier comme il est. Il a beau avoir le sens de l’autodérision au sujet de sa petite taille, il a tiré une tronche d’enterrement en découvrant son déguisement. Il a d’abord refusé de revêtir « ces fripes de bouffon », mais il n’y avait que ceux-là à sa taille. D’ordinaire, un enfant s’occupe de déambuler dans les allées afin de vendre des bonbons, des boissons et des glaces aux spectateurs, le plateau en bandoulière. Abaddon est censé monter en proposer à Kelen et Lilith durant le premier acte pour recueillir d’éventuelles infos utiles qu’il rapportera ensuite à Sam le cas échéant. Si quelque chose venait à mal tourner au cours du combat, il pourrait intervenir et la prendre par surprise, puisque la sorcière ne le connaît pas et ne se méfiera pas d’un membre du personnel, de petite taille de surcroît.
— Quel souci ? questionne Sam en se renfrognant. — Allez jeter un œil derrière le rideau.
Mon beau-frère et moi obtempérons, écartant très légèrement le
gigantesque rideau de velours écarlate.
Et merde. Des spectateurs s’installent aux premiers rangs et dans les
balcons supérieurs !
— Je croyais que Kel avait fait privatiser la salle. — Il l’a fait, répond Abaddon en se grattant le cou. Selon le billettiste,
ces gens sont des invités de Lilith. Kelen ne devait pas être au courant.
J’en reconnais deux ou trois : je les ai croisés aux 1000 Nuits de
Luxure lors de la soirée privée. Ce sont les Pécheurs pétés de thunes faisant partie de son petit cercle élitiste.
— Il y a plus inquiétant, renchérit le démon-nain dans un murmure.
J’ai aperçu des dizaines de Griffons en arpentant le hall. Dont Jagoemon, le commandant Vénade.
Fait chieeeeeeeeer !
J’étais déjà stressée, mais là, c’est encore pire ! Comme pour illustrer les paroles d’Abaddon, des soldats en armure
noire font irruption dans le théâtre en même temps que les convives bien sapés. Ils se dispersent et se postent le long des murs et des allées.
— Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ici ?
— Si Lilith a fait déplacer une escorte, c’est qu’elle doit redouter un
attentat contre elle, suppute Sam. Elle n’est pas sereine. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle a invité ses adeptes. Pour qu’ils soient sacrifiés et qu’elle ait le temps de fuir si une attaque survenait.
— Vous pensez qu’elle se doute de quelque chose ? soufflé-je en
frissonnant à cette idée.
— Ne te bile pas trop, nous avons pris toutes nos précautions. Et puis,
elle a de nombreux ennemis en plus de nous. Des millions de Vertueux sur Infernum veulent sa mort. Il n’est pas surprenant qu’elle se fasse accompagner par ses guerriers de la Griffe pendant ses déplacements en public.
— Oui, Sam, mais pourquoi n’a-t-elle pas stipulé ce détail à Kelen ?
Si elle le lui avait dit, il nous aurait avertis.
— Elle ne lui rend pas toujours de comptes, tu le sais. Il n’empêche que je trouve ça étrange.
Et voilà. Mon mauvais pressentiment est de retour. Talonné par quatre Griffons, Jagoemon remonte l’allée principale en
direction de la scène, probablement pour aller fouiller les coulisses, mais également inspecter le staff et les artistes avant la représentation.
Simple protocole de sécurité, j’espère…
— Sam, appelé-je en désignant une trappe à mon beau-frère. Va te
cacher sous la scène avec les Traqueurs et restez discrets. Abaddon, va te balader avec ton plateau, on devrait te foutre la paix. Quant à moi, je vais faire mine de m’entraîner avec les autres danseuses.
***
Kelen
Le chauffeur de la limousine noire nous ouvre la portière. Je m’en
extirpe élégamment avant de tendre une main faussement galante à Lilith. Elle insinue ses doigts gantés dans les miens avec un petit sourire charmeur en retroussant un pan de sa robe vermeille afin de se dégager les jambes.
Souris tant que tu le peux encore, traînée, me dis-je avant de relever
les yeux vers la façade en marbre de l’opéra qui sera le tombeau de la sorcière.
Le vieil architecte Pécheur, Derrick, s’est inspiré de l’opéra Garnier
de Paris pour concevoir cet édifice public. La galerie à arcades au rez-de-chaussée est surmontée par une belle loggia décorée de sculptures de célèbres artistes démoniaques qui ont marqué l’histoire d’Infernum. Le tout est couronné par une impressionnante coupole centrale en verre noir, rouge et argent.
— Quelle œuvre magnifique, s’extasie-t-elle en gravissant les
marches à mes côtés, pendue à mon bras. Je pense que nous avons trouvé l’architecte de notre palais, chouchou.
— C’est indéniable, marmonné-je en fronçant les sourcils devant les
Griffons qui montent la garde à l’entrée de l’opéra et nous saluent d’une courbette. Pourquoi sont-ils là, eux ?
— J’ai demandé à Jagoemon d’assurer le service de sécurité cette
nuit, réplique-t-elle distraitement. Nous ne sommes pas à l’abri des actions contestataires des citoyens rebelles Vertueux. Ils sont intenables ces derniers temps.
— Combien sont-ils ?
— Une trentaine.
— Ils vont envahir la Terre demain. Ils devraient plutôt se reposer
pour être en pleine forme, réponds-je entre mes dents.
— Depuis quand te soucies-tu de l’état de santé de mes Griffons,
chouchou ? s’enquiert-elle avec une pointe d’amusement.
— Je m’en branle en soi, mais je me préoccupe de la réussite de notre
conquête. Nous avons du pain sur la planche. Il n’était vraiment pas utile qu’ils se déplacent ici, la population ignore que nous avons réservé les lieux.
— On n’est jamais trop prudents, Kelen. Il pourrait y avoir des
espions dans nos rangs, qui sait.
Je lui jette un coup d’œil spéculateur. Elle n’a pas bronché en
prononçant cette phrase, mais ma paranoïa se réveille tandis que nous traversons le fastueux vestibule.
Soupçonne-t-elle qu’il se trame quelque chose ? Et que je suis
impliqué dans l’équation ?
Quelle guigne. Dès la fin du premier acte, c’est-à-dire à 21h30 pile,
les officiers des sept milices Pécheresses sont censés commander l’attaque simultanée de tous les Griffons dans leurs baraquements militaires pendant qu’ils dorment. Leur opération doit être parfaitement coordonnée avec la nôtre. En bref, ce deuxième imprévu signifie que nous allons devoir aussi régler le cas de ces trente soldats à l’opéra en plus de Lilith.
Ah, je commence à percevoir la présence de ma Traqueuse. Notre lien
démoniaque se met à vibrer en moi du fait de notre proximité physique.
— Kel, tu es arrivé ?
— Oui, mon petit chat. Tu as vu ce bourbier ?
— Oui. Jagoemon est en train de fureter dans les coulisses à moins de
trois mètres de moi.
— Bordel ! Dis-moi qu’il ne t’a pas reconnue ! — Non, il ne m’a même pas calculée. Sam et les Traqueurs se sont
cachés sous la scène en attendant qu’ils se barrent. Tu crois que la sorcière a flairé le piège ?
— Difficile à dire. Elle vient de m’expliquer qu’elle avait convoqué sa
garde par mesure de précaution au cas où nos détracteurs Vertueux tenteraient de nous nuire, mais je ne saisis pas pourquoi elle ne m’en a pas parlé avant. Ni pourquoi elle ne m’a pas demandé de le faire pour elle. D’habitude, elle me délègue tout.
— J’ai eu le même cheminement de pensée que toi. Et ça me rend… — Encore plus nerveuse. Je sais, mon petit chat. Je le sens bien. Fais-
moi le plaisir de te détendre. Je reste à l’affût du moindre détail.
— Moi aussi.
— Comment es-tu dans ton costume ? questionné-je pour la dérider un
peu.
— Sam m’a dit que j’étais superbe et que tu allais tomber du balcon
en me voyant danser.
Je ne peux réprimer le sourire badin qui se dessine sur mes lèvres
tandis que mon imagination débridée et fructueuse vagabonde. Lilith me sourit en croyant qu’il lui est dédié. Je soutiens son regard quelques secondes afin de feindre mon intérêt à son égard avant de toiser une fresque monumentale représentant un orchestre.
— Et toi, mon petit chat, tu risques de trébucher pendant ta
chorégraphie en m’apercevant. Je suis superbe aussi, fais-je remarquer par télépathie.
Un rire argentin résonne dans mon esprit.
— À plus tard, mon Hybresang.
— À plus tard, ma danseuse étoile.
***
Myrina
Parler à Kel, même si ça n’a duré qu’une trentaine de secondes, m’a
apaisée. Son esprit a caressé le mien et a calmé mes émotions. Mon rythme cardiaque et respiratoire est presque revenu à la normale. Il est enfin dans le même bâtiment que moi. Certes, auprès de notre ennemie… Mais il est là, c’est tout ce qui importe. Car il est mon pilier.
En effectuant des étirements à l’instar des autres danseuses autour de
moi, je surveille du coin de l’œil les Griffons fouineurs. Ils tâtent les costumes de scène suspendus aux portants, ouvrent les tiroirs des meubles à roulettes et vérifient les divers éléments du décor sous la supervision de l’autre enfoiré de Jagoemon, adossé au mur, qui se cure les crocs avec le bout d’une griffe. Lorsqu’il exhorte un des gardes à aller lancer un coup d’œil sous la scène en pointant un doigt impératif vers la trappe, je me fige un court instant. Nom de Dieu ! J’espère que Sam et les Traqueurs se sont correctement planqués là-dessous !
Le Griffon désigné ouvre la trappe et disparaît. Je déglutis en voyant
Jagoemon parcourir du regard la troupe de danseuses dont je fais partie. Le Vénade s’humecte les lèvres en nous matant d’un air licencieux et s’approche d’un pas de prédateur. Je reprends mon échauffement en détournant les yeux. Il passe entre nous en inclinant la tête d’un côté puis de l’autre afin de reluquer nos culs sous les tutus comme s’il évaluait des marchandises dans un grand magasin. Je brûle de décocher un coup de genou dans les parties de cet obsédé de Pécheur.
— Que de beauté ! lâche Jagoemon en pelotant les fesses d’une
blonde Vaillade mince comme une liane qui sursaute en pâlissant, sans oser rien dire.
Tout en m’étirant une jambe par-dessus une barre horizontale
accrochée au mur, je me penche en serrant les poings sur ma cheville à m’en faire craquer les phalanges. Immonde salopard. Tu vas crever ce soir.
Il s’immobilise juste derrière moi. Je m’efforce de contrôler ma
respiration en poursuivant mon exercice.
— Tu es plus en chair que les autres, toi, murmure-t-il à quelques
centimètres de moi. Ce n’est pas pour me déplaire… (Je ne réponds pas.) Tu as prévu quelque chose après le spectacle ?
Oui, enculé. Cracher sur ton cadavre.
— Je viendrai te chercher tout à l’heure, ma jolie, dit-il en me
claquant brutalement les fesses. J’ai besoin de me vider les bourses avant ma campagne de demain. Tu vas adorer ça… sauf si tu résistes.
Je garde le silence en déployant des montagnes de sang-froid pour ne
pas lui sauter à la gorge et le bastonner. Je ne peux pas l’envoyer bouler verbalement ; il pourrait reconnaître ma voix.
Après une caresse lourde de promesses impures le long de ma
colonne vertébrale, Jagoemon s’éloigne.
Le Griffon qu’il a envoyé sous la scène remonte et balance « R.A.S »
à son supérieur. Ouf, son inspection a été rapide. Sam et les Traqueurs ont dû se tapir dans un coin sombre ou derrière le mobilier sous nos pieds.
Lorsque Jagoemon et ses gardes Griffons quittent les coulisses, je
m’autorise un soupir de soulagement.
***
Kelen
Sous les applaudissements des invités Pécheurs qui se sont levés lors
de notre apparition, Lilith et moi prenons place dans la loge Magistrale qui domine l’espace. Deux larges fauteuils rouges aux accoudoirs dorés semblables à des trônes occupent le balcon central de style baroque.
La salle de spectacle en forme de fer à cheval est surplombée par le
grand dôme en verre coloré. Elle se base sur le modèle du prestigieux théâtre à l’italienne, avec cinq niveaux de loges qui s’élèvent à la verticale de part et d’autre des rangées de sièges s’alignant en contrebas. Le lustre en cristal immense où nous avons dissimulé le neutralisateur de téléportation scintille de mille feux.
Ce n’est pas la première fois que je me rends à l’opéra. Une cantatrice
Vertueuse chantait jadis trois fois par an dans cet établissement culturel et je ratais rarement ses prestations musicales mondialement reconnues. Sa voix somptueuse m’a mis en transe quand je l’ai entendue. Un registre de trois putains d’octaves : grave, médium et aigus. Elle maîtrisait chaque nuance de ses cordes vocales. En plus, comme la diva n’était pas vilaine, j’ai consenti à faire une entorse à ma règle personnelle de ne pas culbuter de Vertueuse. Nous avons forniqué dans cette même loge pendant l’entracte, une fois. En prime, elle jouait du piano tout en poussant la chansonnette sur scène. La soliste avait presque tout pour me séduire, mais elle avait deux défauts : elle était trop bavarde et n’avait pas de seins. Alors, j’ai rompu au bout d’une semaine et elle a traversé une phase dépressive où elle est devenue carrément aphone. Oui, une fois qu’on goûte à Kelen Wills et qu’on le perd, on perd goût à la vie – et, dans le cas de la cantatrice, la voix.
Souriant, Lilith salue ses convives d’un signe de la main. Puis ils se
rassoient à l’unisson.
— C’était une idée fabuleuse, chouchou, décrète la sorcière en me
tapotant la cuisse. Je sens que nous allons beaucoup nous amuser ce soir.
Je me contente d’acquiescer de la tête. Mes yeux voguent entre le
rideau qui scinde la scène, les spectateurs qui bavassent entre eux en contrebas et les gardes Griffons postés aux quatre coins de la salle. Je les compte. Ils sont trente, en effet. Comme me l’a affirmé ma « maîtresse ». On devrait pouvoir en venir à bout.
— Maintenant, c’est toi qui sembles tendu, souffle-t-elle en retirant
son gant pour poser la main entre mes jambes et masser ma queue. Une petite branlette avant le spectacle ?
Je prends doucement ses doigts qui commencent à descendre ma
braguette, les porte à mes lèvres afin de les embrasser et les repose sur l’accoudoir de son fauteuil.
— Sans façon, chérie. Je veux garder mon énergie pour te satisfaire
après le ballet.
— Tu es un ange de la Luxure, Kelen.
Jagoemon pénètre dans notre loge sans prévenir et vient chuchoter à
l’oreille de Lilith. Mon ouïe aiguisée détecte ses mots.
— Tout est en ordre, Majesté.
— Merci, commandant, minaude-t-elle en collant un petit baiser
sonore sur le bas de sa mâchoire.
Je m’attends à ce qu’il reparte, mais il reste derrière nous, debout, la
main sur le pommeau de son katana.
Bon sang ! À tous les coups, elle va lui ordonner de nous
accompagner sur la scène tout à l’heure pendant l’entracte. Décidément, le sort se ligue contre nous !
La lumière dorée du lustre baisse progressivement jusqu’à ce que la
vaste salle de spectacle soit immergée dans la pénombre. Les projecteurs éclairent la scène et les pans du rideau rouge s’écartent avec lenteur, révélant un décor nocturne : une nuit étoilée en arrière-plan et un tapis argenté évoquant un lac glacé au sol. Lilith élève devant ses yeux une paire de jumelles tandis qu’un doux morceau de musique classique résonne dans l’espace.
Les danseuses se dispersent en trottinant sur la scène. Je repère
immédiatement Myrina dans le fond parmi elles. Sammaël avait raison, elle est superbe… Son costume de cygne noir lui sied à la perfection. Je suis magnétisé par sa silhouette qui ondoie et virevolte au rythme des notes et n’accorde aucune attention aux autres femmes qui bougent autour d’elle. Mmmmmh, je lui ferai l’amour avec son tutu demain pour fêter notre victoire.
Acte I. The show begins41.
— Au fait, chouchou. J’ai une question à te poser. — Tout à l’heure, Lilith. Pendant l’entracte.
— Non, maintenant.
Le ton directif de sa voix m’alerte.
Je converge un regard étonné vers elle. Elle repose les jumelles sur
ses genoux et fait signe à Jagoemon, qui lui donne un parchemin plié en quatre. Une page de livre… déchirée, apparemment.
Elle la déplie et me la montre.
Mon cœur bondit dans ma poitrine.
Il s’agit de la page sur le pacte de vie, prélevée dans le vieux grimoire
dégoté par Lysippé. Celle où est inscrite l’incantation longue, complexe et indispensable. Je l’avais planquée dans ma chambre au château, sous mon matelas. Ce qui implique que Lilith a fouiné.
Si elle a aussi mis la patte sur mon portable secret, je suis mort. — Pourquoi as-tu ceci en ta possession, Kelen ? Je te conseille de ne
pas me mentir.
— J’ai déchiré cette page quand j’étais en couple avec Myrina. Elle
aurait pu me servir dans l’avenir, argué-je en masquant ma subite bouffée d’anxiété.
— Cela se tient, chouchou. Cependant, pourquoi l’avoir conservée
après votre séparation ? insiste-t-elle avec sécheresse.
— Parce qu’elle est ma nièce et qu’un jour, je ne désespère pas de…
— M’as-tu demandé la permission ? coupe-t-elle. Une décharge électrique me lacère la poitrine. Elle est contrariée. Je
suis dans la merde. Toute la confiance que j’ai réussi à gagner est émiettée. Est-ce pour cela qu’elle a tué Mélinda il y a trois jours ? Venait-elle de trouver la page sous mon matelas ?
— Non. Je n’y pensais même plus, avec ce que j’ai eu à faire pour toi,
riposté-je d’une voix froide, une main sur mon thorax douloureux.
Lilith me destine un petit rictus mesquin qui laisse présager ce qu’elle
compte faire.
Et, avec son pouvoir de pyrokinésie, elle enflamme le parchemin sur
lequel est écrite l’incantation du rituel du pacte de vie, seule manière de sauver la femme que j’aime de la mort.
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