Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 38 : Maudit karma !
« Les vertus sont sœurs ; les vices sont camarades. »
Diane de Beausacq, Les maximes de la vie
Myrina
Après avoir libéré les quatre Vertueux, Kelen les téléporte les uns après les autres au CIT. La démone consciente était ivre de gratitude envers nous. Elle n’arrêtait pas de nous remercier entre deux reniflements émus. Moi, je ne disais rien et Wills m’observait sans se préoccuper de la nana.
Pendant que le Magistral emmenait les rescapés au quartier général, j’ai appelé Zagam pour lui adresser un topo rapide. Mon boss était sur le cul, il y avait plein de blancs au téléphone. J’ai abrégé la conversation laborieuse en lui promettant que je le rappellerais demain, une fois que je serais reposée. Il a répondu que je pouvais prendre autant de jours de congé que je voulais pour me remettre de cette épreuve et qu’il serait là si j’avais besoin de quelque chose.
Là maintenant, je n’ai besoin que d’une personne.
Ma sœur.
D’un autre côté, j’appréhende beaucoup le moment où je vais devoir lui annoncer que notre mère est décédée.
— Myrina, je vais m’en occuper, murmure Kelen tandis que plusieurs Traqueurs emmaillotent les cadavres d’Owen et d’Amon dans des sacs mortuaires sous mon regard démoralisé.
Je lève les yeux vers lui sans comprendre. Puis je réalise qu’il me propose de parler à Ondine à ma place. Il a dû sentir ma réticence à travers notre lien démoniaque. En temps normal, son intrusion au sein de mon intimité émotionnelle me gonflerait. Or je suis un peu déconnectée de la réalité.
— Non, c’est à moi de lui annoncer, souligné-je d’un ton monocorde. Pouvez-vous me conduire chez Sammaël ?
— Bien sûr. Laissez-moi juste repasser chez moi pour m’habiller.
Nous avons tous les deux des couvertures sur les épaules, ramenées par mes collègues, car les vêtements ne résistent jamais aux mutations. Nous avons également reçu les premiers soins d’un Traqueur secouriste. Les blessures de Kelen ont toutes été pansées, il arbore une dégaine de momie… Owen l’a sacrément esquinté et je perçois sa souffrance physique, même s’il ne l’exprime pas. Pour ma part, ma douleur est surtout morale.
Il nous téléporte directement dans sa chambre, où les élégants meubles anciens en merisier s’alignent devant les murs revêtus d’une tapisserie noire ornée de délicates arabesques argentées. Théorie confirmée, son lit paré de draps clairs en coton égyptien est aussi gigantesque que je l’imaginais. En face du lit trône un magnifique miroir de deux mètres de hauteur à l’encadrement doré et ciselé. L’orgueil disproportionné du propriétaire se traduit même à travers cet objet. Car s’il couche avec ses conquêtes dans cette pièce, il est évident pour moi que la psyché placée stratégiquement ici lui permet de se voir lorsqu’il… Bref, évitons de penser à ça.
Lorsqu’il fait tomber sa couverture à terre en se dirigeant vers sa penderie, je lui tourne le dos par réflexe. Je capte des froissements de tissu, une fermeture Éclair qu’on remonte, puis il ne tarde pas à me rejoindre en me présentant une belle chemise en soie blanche. Nos regards intenses s’incrustent l’un dans l’autre et nos doigts se frôlent lorsque je m’empare de son vêtement. Un chouia embarrassée, je me rends dans la salle de bains attenante et l’entends soupirer derrière moi.
Sérieux, à quoi il s’attendait ? Comme si j’allais me mettre à poil et m’habiller devant lui ! Heureusement pour lui, il n’élève pas de commentaire.
Quand je reviens dans la chambre, Kelen est en train d’envoyer un SMS à son lieutenant pour le prévenir que nous allons passer. Ses yeux mordorés se relèvent de son écran et s’illuminent en me détaillant. Il m’analyse avec une approbation teintée de fierté et de possessivité. Je lève les yeux au plafond. Voilà, une réaction macho tout à fait typique d’un démon de Cro-Magnon : il aime beaucoup me voir porter sa chemise, trop large pour moi d’ailleurs. Il ouvre la bouche pour me destiner un compliment ; je le coupe en levant une main impérative.
— Ne le dites pas, Wills.
— Vous ne savez pas ce que j’allais dire, mon petit chat.
— Si, je le sais.
— Alors qu’allais-je dire ?
— Que vous me trouviez sexy dans votre chemise.
— Raté, j’allais dire que je vous trouvais sexy tout court. (Un petit muscle frémit au coin de mes lèvres. Il simule un air choqué en pointant un doigt vers mon visage comme un sale gosse qui amorce une blague foireuse.) Mais… mais… par la queue fourchue de Satan ! Agent Holmes, vous souriez ?
— C’est une illusion d’optique, connard.
Son rire chaud s’infiltre en moi et apaise un peu mon chagrin.
Je ne peux plus me mentir : que ça me plaise ou non, je tiens à cet homme. Mais je ne veux pas trop y penser, il risquerait de le deviner à travers notre lien.
— Allons-y, Wills.
Il nous téléporte chez Sam.
***
Voilà, j’ai tout raconté à Ondine.
Sa main nichée dans celle de son amant, elle ne m’a pas regardée une seule fois au cours de mon récit. Elle paraissait absente même avant que je ne me lance dans mes explications. Son accueil a été froid et distant. Quand nous sommes arrivés dans l’appart de Sam, Kelen et moi, elle a bloqué quelques secondes sur la chemise masculine que je portais.
À la fin de mon histoire, une larme s’échappe de son œil. Je m’approche pour l’enlacer et la consoler, mais elle recule vivement en braquant sur moi un regard débordant de rancœur qui me pétrifie.
— Ondine, je…
— Sam, Kelen, laissez-nous, lâche-t-elle d’un ton sans appel.
L’Enragelé et l’Hybresang Pécheur s’entre-regardent furtivement.
— Ce n’est pas une bonne idée, riposte Wills, un pli soucieux sur le front.
— Ce n’était pas une question, Kelen, tranche ma sœur avec une agressivité tangible à son encontre. Myrina et moi devons parler seule à seule.
— C’est vrai, confirmé-je malgré mes gros nœuds au ventre et à la gorge. Laissez-nous.
Kelen finit par obtempérer de mauvaise grâce en prenant son lieutenant par l’épaule. Ils se dématérialisent.
— Je ne reviendrai pas à l’appart, déclare Ondine, à fleur d’écailles. Je vais emménager chez Sam.
C’est bien ce que je craignais. Elle m’en veut.
— Je suis tellement désolée pour maman, frangine. Si je pouvais…
— Il ne s’agit pas de maman, Myrina. Et avant qu’on aborde l’autre point, sache que je suis moi aussi désolée pour toi. Pour maman, ton père, Amon, Owen, toute cette merde. Tu ne méritais pas ça et j’espère que tu arriveras à surmonter ça de ton côté. (De mon côté… ?) Mais ça ne change rien à mes sentiments à ton égard. Je ne peux pas garder tout ça en moi plus longtemps pour te ménager. La compassion est une chose, la trahison en est une autre.
— La trahison ?
— Tu m’as prise pour une belle conne, Myrina. Sam a fait une gaffe en faisant allusion devant moi à la marque de Kelen.
« Le karma », a dit Owen juste après avoir poignardé pépé.
OK, le putain de karma, je veux bien le concevoir. Mais ce n’est pas le moment, bordel !
— À mon insu, oui.
— À ton insu, hein ? À l’intérieur de la cuisse, juste à côté de la chatte ?
Ah. Elle a dû réclamer des détails à Sam. Je déglutis. Que répondre à ça ?
— Ose prétendre qu’il ne m’a pas quittée pour toi et que tu ne te le tapes pas dans mon dos depuis des semaines !
— Je te jure que je ne suis pas avec lui.
— Mais tu ne nies pas le reste.
Nom d’un cerbère, on est censées se soutenir, pas se crêper le chignon pour un mec !
— J’ai dérapé, je l’avoue. À plusieurs reprises, j’ai foiré, Ondine. Ça n’excuse rien, mais je m’en suis énormément voulu. En revanche, je peux t’assurer que nous n’avons pas couché ensemble.
— Tu sais quoi ? fait-elle avec une déception amère qui me déchire l’intérieur de la poitrine. Peu importe que vous ayez couché ensemble ou non. Ce qui compte, c’est tout ce qui gravite autour de ça. En soi, je n’en ai plus rien à cirer de Kelen Wills. Je suis déjà passée à autre chose en ce qui le concerne. Comme tu le disais si bien depuis le début de notre relation, c’est un connard de compétition, décrète-t-elle avec un ricanement aigri. Mais il semble que tu aies changé d’opinion à son sujet ! Je me suis voilé la face par rapport à ce type. J’ai été naïve, c’est vrai. J’avais un genre de béguin d’ado pour lui. C’était ridicule, surtout quand je vois que Sam, qui était sous mes yeux, me traite comme une reine. Je ne suis pas surprise que Kelen se soit comporté comme un salaud vis-à-vis de moi, il a toujours été égal à lui-même. En fait, il aurait pu culbuter toutes les démones Pécheresses d’Infernum que ça ne m’aurait pas vraiment affectée. Mais quand je pense que toi, ma sœur que j’adore, tu as fait des saletés avec lui tout en m’exhortant à le larguer ? C’est tellement lamentable ! Tu étais jalouse de moi, admets-le.
— Non, pas jalouse. J’ai été faible, surtout. Et j’en suis profondément navrée.
— Oh, tu peux l’être. Tu es une égoïste notoire. Tu n’es pas heureuse alors personne ne peut l’être, surtout pas moi ! Pauvre Myrina, éternelle victime du destin qui a perdu ses parents et son fiancé humain, avec son espérance de vie réduite, sa surdité et ses problèmes ! Tu ramènes sans cesse la couverture à toi. Tu as un besoin maladif d’attention depuis toujours et tu ne l’assumes même pas, contrairement aux Pécheurs de sang pur. Tu te retranches derrière ta façade morale d’Équitale, ce qui est le comble de l’hypocrisie ! Sans jamais te remettre en cause en fait, comme ton psychopathe de grand-père ! Tu n’es ni Pécheresse ni Vertueuse, tu ne fais qu’imiter les péchés et les vertus pour essayer de camoufler le vide qui t’habite. Mais moi aussi j’ai perdu ma mère, Myrina, tu n’es pas la seule à souffrir ici !
Je suis estomaquée. Je tombe des nues. Ce discours belliqueux ne sort pas de nulle part. Ondine couvait ses ressentiments depuis des années. La rupture avec Wills a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et la nouvelle de la mort de Lysippé a accentué son hypersensibilité émotionnelle. J’ignorais qu’elle avait une vision aussi négative de moi. Mon cœur saigne de plus belle.
— Baise donc avec lui pour oublier ta douleur et recharger tes batteries de Stuprène, Myrina, je m’en moque. Marque ou non, il te jettera comme un vieux mouchoir usagé dès qu’il en aura terminé avec toi. (Elle se trompe. Je suis au moins sûre d’une chose à présent : Kelen ne ferait pas ça.) Mais ne compte pas sur moi pour essuyer tes larmes après, j’ai assez donné avec vous deux. J’ai toujours essayé d’être là pour toi, de m’acquitter au mieux de mon rôle de grande sœur, mais tu n’es plus digne de ma confiance. Si tu n’étais pas de ma famille, je couperais les ponts avec toi. Peut-être arriverai-je un jour à te pardonner, Myrina… mais pour le moment, je n’ai plus envie de te voir et j’en ai marre de tes conneries. Va-t’en.
— Tu le penses vraiment, Ondine ? Tu es certaine que c’est bien ce que tu veux ?
Elle acquiesce froidement en dépit de ses mains qui tremblent sur ses cuisses.
Je me casse de l’appartement de Sam en maudissant le karma, les larmes aux yeux.
***
Une semaine qu’Ondine me fait la gueule et ignore mes textos.
Une semaine que j’évite moi-même Kelen.
Les trois premiers jours, il m’a appelée des dizaines de fois et m’a expédié une myriade de messages. Je n’ai répondu ni aux uns ni aux autres. J’avais un bon prétexte : avec Malphas, Sean et quelques collègues Traqueurs, je désencombrais la maison de mon grand-père, rangeant ses affaires dans des cartons et entassant ses meubles dans les camions qui les ont emportés dans un hôtel des ventes pour être mis aux enchères. J’ai hérité de cette résidence et de tout ce qu’elle contenait, mais je ne veux rien conserver hormis quelques photos de mon père et moi. Un agent immobilier est venu effectuer une estimation. Selon lui, je n’aurais aucune difficulté à la revendre et je pourrais même en tirer un bon prix. Mais l’argent, je m’en fous. Je veux m’en débarrasser au plus vite, car je ne peux plus encadrer cette vieille baraque.
J’ai eu un autre coup au moral en découvrant que la cave d’Amon avait été aménagée pour héberger Owen ces trois dernières années. Il y avait un studio souterrain où vivait mon ex-fiancé et je n’en avais pas la moindre idée. Des photos des victimes, des fiches de renseignements et des plans des crimes avaient été épinglés sur un mur, comme dans les films policiers. Et le clou du spectacle : dans une cachette derrière un tableau… j’ai été confrontée à la vision de sa collection de trophées morbides. La plume d’Aydan, le cœur de John qui flottait dans un bocal de formol, les cornes de Gabriel.
Il y avait d’autres photos de moi endormie dans mon lit, aussi. Glauque à souhait.
Les pièces à conviction ont été ramenées au CIT pour intégrer le local à preuves et les trophées organiques immolés par mes soins dans le labo de Lexi.
Je fais de mon mieux pour tenter de garder l’image d’Owen avant sa première mort, lorsqu’il était l’humain de mon cœur, mais mes souvenirs heureux sont désormais pollués par des visions cauchemardesques de lui dans sa version Hybresang Vertueux mutilant et assassinant ses victimes. Quant à Amon… il a beau être mort, il ne m’inspire plus que haine et répulsion. Dire qu’il était prêt à m’abattre pour aller au bout de sa vengeance absurde… Dire qu’il a ordonné le meurtre d’Owen…
Tuer mon ex-fiancé a été sans conteste la chose la plus difficile que j’ai eue à faire de toute ma vie. Tout ça me hantera jusqu’à ma mort.
J’ai repris le boulot avant-hier. Je commençais à péter un câble à ruminer chez moi seule dans mon appart ; même les ronronnements de Putride et le matage intensif de séries ne parvenaient pas à me réconforter. Je fondais en larmes pour un rien… et comme ça m’énervait de pleurer alors que j’étais censée affronter la situation comme une guerrière, je sanglotais encore plus. Un cercle vicieux. Dieu merci, personne ne m’a vue en mode paillasson lacrymal à part mon chat.
Hier, je suis intervenue avec Malphas dans un braquage de banque à patte armée. Comme les criminels Pécheurs ont égorgé deux otages et nous ont tiré dessus, on a dû tous les buter. Ça m’a fait du bien sur le coup de me sentir à nouveau utile et de pouvoir sauver des démons innocents. Enfin, innocents… façon de parler. Personne n’est tout à fait innocent sur Infernum.
Néanmoins, ça va un peu mieux moralement depuis que j’ai recommencé à travailler. L’action est sans conteste mon meilleur médicament.
Après trois jours de harcèlement téléphonique constitué en majorité de « Mon petit chat, rappelez-moi, je m’inquiète pour vous », Wills a renoncé. Je m’attendais à ce qu’il se téléporte chez moi en mode Hybresang forcing, mais non : étonnamment, il a respecté ma volonté de garder des distances entre nous. Je suppose aussi qu’il doit être surbooké, et pour cause…
Aujourd’hui est un grand jour pour Infernum. C’est le premier tour des élections des Fédérateurs. Les médias ne parlent que de cet événement. De nombreux démons sont allés voter dans les locaux administratifs de notre monde.
Pas moi.
Fatiguée, je rentre du CIT sur les coups de 17h après avoir mené un interrogatoire musclé sur un contrebandier Insatiare.
Et je tombe sur Kelen, assis au milieu de mon canapé, Putride vautré sur ses genoux.
Je suis choquée, non à cause de sa présence, mais par le fait qu’il caresse mon chat, qu’il ne pouvait pas blairer avant. Et le gros matou noir se frotte contre sa main bronzée, ravi de ses papouilles démoniaques. Il faut savoir que mon Putride déteste les étrangers, en particulier les hommes, et qu’il ne se laisse jamais grattouiller sur le ventre, même par Ondine et moi. Autrement dit, la scène est surréaliste.
— Comment avez-vous accompli cet exploit, Wills ? Seriez-vous aussi capable d’hypnotiser les animaux ?
— Non, je lui ai simplement ramené à manger, argue pacifiquement le Magistral.
Mon regard vole vers une boîte de thon qui gît sur le sol près du canapé. Il corrompt même mon chat, génial. Mes épaules se voûtent.
— Votre ragondin obèse pue un peu moins que la dernière fois, fait remarquer Kelen en me dévisageant. À moins que je ne commence à m’habituer à sa pestilence.
— Que faites-vous ici, Wills ?
— Dans trois heures, ils vont annoncer le résultat des élections.
— Justement. Je réitère : que faites-vous ici ?
Il désigne du menton quelque chose sur ma table. Une grande boîte blanche et élégante décorée d’un nœud noir.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, plusieurs kilos de thon ? suggéré-je avec un rictus sarcastique.
— Ouvrez, vous verrez, encourage-t-il en délogeant Putride de ses genoux pour pouvoir se lever.
Je défais le nœud et soulève le couvercle de la boîte.
Ah d’accord.
Le mec ramène une boîte de thon à mon chat et une robe de soirée splendide à des milliers de Fourches pour moi afin de nous soudoyer tous les deux. Tout baigne dans l’huile de coco !
Je rabats le couvercle en expirant pour ne pas perdre mon calme pendant que mon invité s’époussette avec vigueur. Putride a parsemé ses habits de poils sombres.
— Wills, accouchez. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Que vous enfiliez cette robe sur votre joli corps et que vous m’accompagniez au Palais des Magistraux au gala de ce soir pour célébrer ma majestueuse victoire de Fédérateur, Myrina, énonce-t-il d’une voix pénétrante.
— Primo, ne mettez pas la charrue avant les bœufs : vous n’avez pas encore remporté cette élection, il y aura un second tour. Deuxio, je n’ai pas voté pour vous, je tenais à ce que vous le sachiez. Tertio, non.
Il fourre les mains dans ses poches en appuyant ses fesses sur le bord de ma table. Bon sang de bois. Ses. Fesses. Craquantes. Sur. Ma. Table. Je ferme les yeux une seconde pour oublier mon envie subite de mordre son cul divin à pleines dents.
— À l’issue des résultats qui révéleront mon nom et celui de Beliale, ma rivale va se désister publiquement en ma faveur. Je serai donc élu Fédérateur des Pécheurs dès ce soir, Myrina. (Il esquisse un petit sourire charmeur.) Et ce, même si vous n’avez pas voté pour moi.
— Vous êtes très confiant, monsieur la licorne. Pourquoi ?
Son sourire se dissipe, comme je l’espérais. Il grogne en entendant le surnom narquois que je viens de lui attribuer pour le taquiner sur son nouveau handicap.
— Je me suis arrangé avec Beliale.
— Arrangé, c’est ça ! Vous lui avez fait du chantage en la menaçant de divulguer à tout le monde qu’elle a présidé le tribunal ayant condamné mes parents à mort.
— Le chantage est une forme d’arrangement.
Mon intuition était fondée. L’implication initiale de la Magistrale Stuprène a été passée sous silence lorsque l’issue de l’enquête a été dévoilée aux journalistes dans une conférence de presse qui s’est déroulée au CIT il y a cinq jours. Zagam n’a pas voulu me donner d’explications et m’a sommé de tenir ma langue à ce propos. J’en ai fait mes propres déductions dans mon coin ; la garce a fait le nécessaire pour se couvrir. Ce n’est pas la première fois qu’un Magistral verse des subventions au CIT, à mon avis. Je n’ai pas insisté sur le coup car je pourrais être licenciée si je m’opposais à cette décision hiérarchique – et parce que j’ai d’autres démons à fouetter – mais je n’oublie rien. Le karma, Beliale…
— Vous auriez préféré que la juge qui a ordonné la mort d’Arthur et Lysippé Holmes devienne Fédératrice d’Infernum, Myrina ?
— Bien sûr que non. Mais vous n’êtes pas mieux qu’elle niveau politique. La preuve, vous la faites chanter comme la pourriture que vous êtes.
— Un mal infime au service d’un immense bien. Je vais réformer notre gouvernement et faire grandir notre société, mon petit chat. Croyez en moi.
— Je ne crois pas en vous. Aucun de vous deux ne devrait être Fédérateur. Cette pseudo démocratie est une mascarade.
— C’est votre opinion, pas la mienne. Ni celle des millions d’électeurs démons.
— Ce débat est aussi stérile qu’ennuyeux, Wills. Reprenez votre cadeau et rentrez sur Infernum répéter votre discours de remerciement malhonnête, je ne viendrai pas à ce bal de cons pédants.
— Même si je m’engage à retirer votre marque après cette soirée, Myrina ?
Un sourire désabusé étire mes lèvres. Encore du chantage. Ce connard fourbe avait préparé son coup.
— Vous me l’enlèverez de toute manière. J’y veillerai.
— Mais vous me connaissez mon petit chat, j’avais l’intention de vous faire languir le plus longtemps possible pour vous rendre chèvre, dit-il d’un ton traînant. Si vous acceptez de venir ce soir, vous serez libérée de mon sceau plus tôt que prévu. À moins que vous ne soyez pas si pressée de rompre le lien, finalement ? Cela expliquerait pourquoi vous m’évitez depuis une semaine.
Pffff. Quelle ruse à deux Fourches. Il est plus subtil que ça d’ordinaire.
— Je ne vous évite pas, Wills, lui mens-je en me rembrunissant. Au cas où ça vous aurait échappé, j’avais à régler des affaires autrement plus importantes que votre nombril d’Hybresang suite à tout ce qui s’est passé dans l’usine. Clôture de l’enquête, héritage de mon grand-p... d’Amon, prise de tête avec ma sœur à cause de vos avances. Pourquoi voulez-vous que je sois votre cavalière officielle ? Je parie que vous avez des tonnes de démones qui font la queue devant votre bureau pour jouer le rôle de plante verte et glousser devant les caméras à votre bras. Je n’ai pas ma place parmi les gens de la haute société que vous côtoyez, vous le savez. Nous ne faisons pas partie du même monde. Je les mépriserais et ils me le rendraient bien. L’idée de poser le pied à cette soirée mondaine m’horripile.
Kelen ôte une main de sa poche et, avec deux doigts, il se met à caresser mon bras nu avec une délicatesse voluptueuse. J’en ai la chair la poule.
— Je veux partager ma victoire avec vous, Myrina. Vous seule. Pas avec eux. Ils ne sont rien pour moi, précise-t-il d’un ton lourd de sous-entendus.
Je me mords l’intérieur des joues, le cœur battant plus vite à ses paroles. Ma peau me brûle à son contact. Et sous mon pantalon, ma marque à la cuisse me picote.
— Je ne veux rien partager avec vous, Wills. Vous avez mis une sacrée merde dans ma relation avec ma sœur, rétorqué-je entre mes dents en dégageant mon bras.
— Ce n’était pas mon but.
— Foutaises. Vous avez tout fait pour que je cède à la tentation, même quand vous étiez en couple avec elle.
— Mais vous n’avez pas cédé. Vous m’avez refusé à maintes reprises la seule chose au monde que je désire plus que tout. (Bordel, il est tellement grave et sérieux depuis quelques minutes que c’en est perturbant.) J’ai eu tort à votre propos.
Quoi, Kelen Wills qui reconnaît ses torts ? Ai-je bien entendu ? Sa langue a-t-elle fourché ? Est-il sincère ?
— Lorsque je me suis invité dans votre rêve après notre première rencontre, je vous ai dit que vous aviez envie de vous plier à mon autorité. Je vous avais mal cernée. Nous avons évoqué le thème de la domination et de la soumission. À présent, je peux garantir que vous n’avez pas besoin d’un maître pour vous épanouir. En vérité, vous êtes beaucoup trop forte pour vous laisser dominer par qui que ce soit. (Il me fixe tandis que je fixe le mur.) Vous avez besoin d’un égal. Je me suis rendu compte que c’est aussi ce que je recherche depuis des siècles. Je n’ai aucune envie d’une énième femme soumise pour une nuit, j’espère trouver un jour mon égale. C’est pourquoi je vous ai marquée, Myrina. Pour ne pas perdre celle qui pourrait être ma compagne de vie.
Je me raidis de nervosité et tourne la tête vers lui, hébétée par ses derniers propos. J’en bafouille.
— V-votre compagne de vie ? Mais Wills, enfin, c’est d’une stupidité accablante ! Je n’ai plus qu’une quinzaine d’années à vivre, je vous rappelle. Au mieux !
— Que vous m’accordiez l’honneur de passer ces quinze prochaines années à vos côtés serait déjà un fabuleux présent pour moi, Myrina. Sa nature éphémère est justement ce qui en fait toute la préciosité et l’intensité. (Ses pupilles se dilatent, sa voix s’adoucit.) Je ne gâcherai pas une seconde de ce temps, je vous en prête le serment.
Ma respiration s’emballe. Je suis au bord d’une crise d’apoplexie. Je m’écarte pour m’éclaircir les idées.
Il est dingue. Ses neurones ont dû se faire la malle il y a une semaine quand Owen lui a arraché sa corne.
— Vous devriez partir. J’ai à faire.
— À vous de voir si vous voulez garder ma marque ou non, Myrina. Mais si vous souhaitez que je vous l’enlève, réfléchissez tout de même à ma proposition. Oh, et si vous changez d’avis sur cette soirée, sachez que j’ai rajouté votre nom sur la liste des invités et autorisé l’accès au Palais des Magistraux sur votre badge. La robe est à vous quel que soit votre choix, je ne rapporte jamais les articles que j’achète moi-même dans les magasins de luxe.
Lui-même ? Mon cul, il a dû déléguer la corvée à un subalterne !
— Wills, putain, je n’irai pas à cette soir…
Il se téléporte avant que j’aie terminé ma phrase.
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