Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 13 : Héritage Équitale
« Aux enfants, il faut laisser un bel héritage de conscience plutôt que
d’or. »
Platon, Les lois
Myrina
Non, ça ne peut pas être Kel…
Il n’est cruel qu’avec ses ennemis. Il n’aurait jamais fait souffrir
Zagam avant de l’achever.
Sauf si Lilith l’a forcé à le faire, susurre ma voix Stuprène, qui n’a pas
tort.
Je suis plus écartelée que jamais.
Si Kel a assassiné Zagam, même sous la contrainte du pacte de sang,
je ne suis pas sûre d’avoir la force de lui pardonner une chose aussi ignoble. Je ne pourrai plus le regarder dans les yeux sans repenser au cadavre de mon patron… Sans imaginer la douleur qu’il a dû éprouver quand ses os ont été brisés par son tourmenteur…
— Ma chérie, arrête de te torturer les méninges. Je relève des yeux embués vers ma mère, qui vient de pénétrer dans
ma chambre. Nous sommes en train de nous préparer pour l’enterrement de Zagam. Les vêtements noirs sont de rigueur.
Tous les Traqueurs, Pécheurs et Vertueux, actifs et retraités,
suspendus ou non, sont invités à la cérémonie au temple. Pour ma part, je serai accompagnée par ma mère et ma sœur, puisque Sam ne doit pas encore apparaître en public. Nous avons également jugé qu’Abaddon devait rester discret et éviter de se montrer pour le moment. La prudence est toujours d’actualité avec le drame qui vient de nous frapper.
La gorge nouée, je m’empresse de me réfugier dans les bras
réconfortants de Lysippé. Telle une petite fille se raccrochant au pilier de douceur le plus solide qui soit.
— Maman, tout va de travers… Je… je ne sais plus où j’en suis,
confessé-je d’une voix chevrotante.
— Tu retrouveras ta route, ma petite Amazone. Tu iras de l’avant
après ton deuil. C’est ce que j’ai fait après la perte de ton père. Heureusement, Abaddon m’a soutenue dans cette épreuve. Et nous aussi, nous serons là pour toi, Myri. Tu peux compter sur ta famille. Honore la mémoire de Zagam, pleure-le, puis endosse ta cuirasse et reprends son combat et le tien. C’est ce qu’il aurait souhaité… Car tu es la meilleure Traqueuse d’Infernum, Myrina Holmes. Tu portes le noble prénom d’une guerrière amazone de la mythologie, comme moi et ma mère bien avant nous. Et je sais déjà que tu vas aussi remporter ce combat, murmure-t-elle à mon oreille.
Le nez dans son cou délicat, je ferme les paupières et la laisse me
bercer contre elle. Mais je ne peux réprimer un frisson, car j’ai l’impression d’entendre le meuglement courroucé de Zagam dans mes tympans à chaque fois qu’il m’envoyait en mission.
« HOLMES ! »
***
— Nous sommes réunis ici en ce jour pour rendre un dernier
hommage à J.T. Zagam, un démon Équitale qui avait à cœur de dispenser l’ordre et de rétablir la justice sur Infernum, mais aussi sur la Terre, grâce à son équipe de Traqueurs, débute le prêtre Piétan en toge blanche cousue de fils d’or, le micro devant la bouche.
Je suis debout au premier rang aux côtés d’Ondine, Lysippé, Malphas,
Lexi, Aramiel et Sean. Derrière nous, des centaines de Traqueurs issus des quatre coins de notre monde se sont déplacés pour dire adieu à Zagam et se recueillir. Il n’avait pas de famille hormis nous, ses agents. Une douce musique de fond résonne dans le petit temple épuré et modeste décoré des bannières du CIT, où s’affiche le symbole glorieux de notre ordre : deux sabres recourbés et entrecroisés au-dessus du bouclier frappé de la balance de la vertu de Justice.
Le corps démoniaque de mon patron et ami est exposé devant nous
dans un cercueil, sur l’autel en marbre noir veiné d’argent. Lexi a tenu elle-même à s’occuper de présenter convenablement sa dépouille. Ça a été laborieux et éprouvant pour elle. Elle m’a glissé avant la cérémonie qu’elle avait pleuré à chaudes larmes pendant le processus. Elle a redressé ses os, cousu ses plaies, recollé ses écailles, lavé le sang séché et habillé Zagam avec un costume gris. Elle a fait du très bon boulot. Pattes croisées sur le ventre et paupières closes, le Vertueux semble dormir dans son immense cercueil adapté à sa taille. Il est beau, paisible et majestueux.
Les invités n’ont pas ramené des bouquets de fleurs, mais… des petits
cactus en pot. Preuve qu’ils connaissaient bien Zagam, parce qu’il n’aimait que cette plante-là. Ils trônent par terre autour de l’autel.
Le prêtre Piétan continue son oraison funèbre d’une voix monocorde,
énumérant des banalités, des clichés et des généralités qui auraient sans doute énervé mon boss. « Des siècles de bons et loyaux services… » Bla-bla-bla. Je ne l’écoute que d’une oreille. Lexi renifle et se mouche toutes les trois minutes. Sean est dans tous ses états, le pauvre garçon. Il est plus sensible que nous du fait de sa jeunesse. C’est un coup vraiment très dur pour lui. Rougeaud comme une tomate, le Circonspèle pleure ouvertement. Il adorait Zagam et l’assistait tous les jours. Le voir comme ça me fait mal au cœur, lui qui est si joyeux, bavard et insouciant d’habitude.
— … vais à présent laisser la parole à l’inspectrice Myrina Holmes,
déclare sobrement le prêtre.
Je ne réagis pas du tout, accaparée par mes pensées sinistres. Ma sœur
m’assène un coup de coude dans les côtes en me chuchotant à l’oreille :
— C’est à toi, andouille.
Ah oui, merde. Tout le monde me regarde dans le sanctuaire. Je
rajuste vite fait bien fait ma petite robe noire cintrée qui m’arrive à mi-cuisse et rejoins le Piétan qui me tend le micro. Je lance un coup d’œil au visage détendu de Zagam dans son cercueil ouvert avant de me tourner vers la foule. Pas super à l’aise de jacasser devant des centaines de personnes silencieuses qui me dévisagent, mais je dois bien ça à Zag.
J’ai vaguement réfléchi à ce que j’allais dire, mais je n’ai pas préparé
de brouillon. Je vais improviser.
— Merci d’être venus pour dire au revoir à Zagam. C’était un
Équitale de valeur qui a accompli des prouesses héroïques et a neutralisé des milliers de criminels au cours de sa longue carrière. (Je marque une pause en me raclant la gorge. Pas terrible Myri, on va tâcher de faire mieux que ça…) Ah, putain… (Aramiel me fait les gros yeux au premier rang, désapprouvant que je lâche un juron pendant un discours commémoratif.) Bon, je vais être franche avec vous, il détesterait cette cérémonie ! Il dirait : « Vous vous foutez de moi, les gars ? Des cactus à mon enterrement ? Et dans un temple Piétan ? Vous voulez ma mort ? »
Des rires épars jaillissent dans l’assemblée.
Je souris malgré l’émotion intense qui me tiraille. Même si ça ne
plaira pas à tout le monde, j’ai décidé d’être spontanée et de m’exprimer avec mon cœur.
— Cet Équitale était un modèle pour moi. Alors oui, c’est vrai, il
avait un sale caractère d’Enragelé et il me tapait sur le système dès qu’il était de mauvais poil, mais il était entier, droit et honnête jusqu’au bout des griffes. Zagam ne travestissait jamais ses émotions et ses sentiments, il nous les balançait en pleine face comme autant de coups de poing. C’était un bon patron et un ami précieux. Que ce soit professionnellement ou personnellement, il était équitable. Oui, c’est le mot qui lui correspond le mieux. Je l’admirais et je l’aimais, comme vous tous ici. Et je compte bien me démener afin de lui rendre justice, parce qu’il n’était pas censé partir de cette manière, signalé-je, la voix endurcie.
Nombreux hochements de tête graves et belliqueux dans la foule.
Après avoir balayé les premiers rangs des spectateurs d’un regard douloureux, mais ferme et résolu – merci à maman de m’avoir redonné du courage avec ses mots tout à l’heure – je lève les yeux vers la coupole du sanctuaire, en quête d’une nouvelle inspiration.
Kelen excelle dans les discours rhétoriques qui galvanisent son
public. Moi, ce n’est pas mon domaine. Cependant, je dois profiter de cette oraison pour remotiver mes collègues démoralisés et leur livrer mon point de vue sur les derniers évènements. Sans jamais citer ouvertement les Fédérateurs et les Griffons, puisqu’une accusation pourrait se retourner contre moi si un espion se trouvait parmi nous. Même si j’ai catégoriquement refusé que les journalistes assistent à cette cérémonie et la filment pour qu’elle passe à la télé, même si Malphas a rigoureusement contrôlé l’identité de chaque personne à l’entrée du temple afin de réduire le risque d’avoir un adepte de Lilith dans le lot, nous ne sommes pas à l’abri qu’un agent double soit infiltré ici. Nous ne connaissons pas personnellement tous les Traqueurs.
Cependant, c’est l’occasion idéale pour annoncer la couleur. La
plupart des spectateurs liront entre les lignes. Ils sont déboussolés et ont besoin que quelqu’un les guide et les unisse. Et comme notre chef n’est plus là…
Zagam n’était pas assez malléable aux yeux de Lilith. Elle l’a
assassiné, ou l’a fait tuer par Kel, en guise d’exemple. Son meurtre est un message destiné aux futurs résistants : « Voyez le sort qu’on vous réservera si vous vous opposez à notre nouveau gouvernement ! »
Sauf que cette salope de sorcière a tout faux. C’est bien mal connaître
l’état d’esprit des Traqueurs ! Nous ne nous soumettrons pas à ses lois à deux Fourches et ne la laisserons pas ravager Infernum et la Terre. Elle vient de nous déclarer la guerre.
Concentration. Il ne manquerait plus que je zozote, ce serait
préjudiciable pour ma crédibilité…
— Aujourd’hui, nous nous sommes déplacés pour lui dire adieu, mais
également pour recevoir l’héritage que Zagam nous a légué à tous. Hum, je vous vois déjà venir les Insatiares et les Vénades, mais je ne fais pas référence à un héritage matériel ! Je parle d’un héritage immatériel, mais tout aussi puissant, précisé-je en posant brièvement la main sur mon cœur. Parce que je sais ce que vous pensez depuis que le CIT a été « confisqué » par l’État et je vais vous répondre : non, le CIT n’est pas mort avec Zagam et la suspension de nos agents Vertueux. Je ne permettrai jamais une telle chose. Pas après tout ce que nous avons construit. Pas après toutes les souffrances que nous avons endurées. Pas après… (Je secoue la tête en fermant les yeux pendant une seconde, la voix rauque.) Je me battrai pour récupérer tout ce qui nous constitue, Traqueurs. Je suis sûre que vous me suivrez. Car nous devons rester solidaires et unis dans l’adversité. Car nous allons combattre le mal par le mal. Car nous ne ramperons pas devant ceux qui veulent nous mettre à genoux. Car nous avons soif d’ordre et de justice. Car notre devoir est de défendre tous ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls. Car c’est ce que John Terrys Zagam aurait voulu… Car nous sommes des putains de TRAQUEURS ! rugis-je avec passion dans le micro.
Je récolte aussitôt un tonnerre d’applaudissements, d’acclamations et
de cris de guerre qui auraient beaucoup plu à Zagam.
Oui, les Traqueurs sont derrière moi.
Je croise le regard brillant de ma mère et rends son sourire
approbateur à ma sœur.
En fait, toute ma famille est derrière moi.
Restituant le micro au prêtre, je me dirige vers le cercueil en
dégainant le badge nominatif de Zagam de la poche de ma veste, le gèle avec mon pouvoir Équitale et le dépose sur sa poitrine écailleuse, comme le veut notre rituel funèbre lorsqu’un Traqueur trépasse. Puis je dépose un baiser sur son énorme paluche glaciale et me penche pour souffler à son oreille pointue :
— J’avoue, je ne sais pas encore comment je vais faire, mais je te
promets que je vais gérer, boss. Repose en paix.
***
Après la cérémonie, nous allons tous au CIT pour le buffet que j’ai
commandé avec Malphas, Lexi et Sean. Dieu merci, les Griffons ont évacué les lieux. À mon avis, si les sbires de Lilith avaient encore rôdé dans nos locaux, une baston générale aurait éclaté, puisque les Traqueurs sont remontés à cause de la mort de Zagam. L’étincelle de la révolte s’est allumée en eux.
Je suis plus déterminée que jamais à l’entretenir. Par petits groupes, Pécheurs et Vertueux viennent m’adresser leurs
condoléances et me congratuler pour mon allocution martiale dans le temple lors de la cérémonie. Certains me demandent à voix basse comment nous allons nous organiser afin de contrecarrer les desseins des deux Fédérateurs. Je ne leur parle pas du Trident de Satan, ce serait prématuré. Je garantis que je les tiendrai informés, mais rajoute qu’il est essentiel de faire profil bas pour le moment et de nous conformer provisoirement aux ordres du gouvernement. Nous attendons une ouverture. Jusqu’à ce qu’elle se présente, nous continuons à faire notre travail habituel.
En mangeant et en buvant, notre humeur s’allège. Les cœurs se
réchauffent et les langues se délient. Nous évoquons chacun notre tour des souvenirs particuliers, des anecdotes rigolotes ou des missions avec Zagam. Il nous a tous marqués à différents niveaux. On ne peut pas oublier un démon de sa trempe.
Je m’efforce de ne pas penser à la scène de crime et à mes angoisses
concernant Kel.
Alors que j’en suis à mon troisième verre de Bile de Dragon, un vieux
Pécheur en costard-cravate demande à s’entretenir en privé avec moi. Il se prétend notaire. Je le suis dans le bureau de Zagam. Il me présente le testament officiel de mon patron.
— Voilà pour vous, mademoiselle Holmes. Rédigé par le directeur du
CIT il y a trois semaines et validé dans la foulée par les deux Fédérateurs Kelen Wills et Archibald Remington.
Je fronce les sourcils en décachetant le document. Zagam a donc
rédigé ça juste avant la bataille au Palais des Magistraux. Peut-être pensait-il qu’il n’en réchapperait pas… Mais pourquoi Kel ne m’a-t-il rien dit sur le coup ? Nous étions encore ensemble : il ignorait alors que Lilith était le Numéro Un des Révoltés.
Bref… Je lis la lettre de Zagam, le cœur battant et la bouche sèche.
« Myri,
Si tu lis ça, c’est que je suis mort dans l’exercice de mes fonctions.
Interdiction de chialer pour moi, petite. J’ai eu une longue vie bien remplie et j’ai rencontré plein de démons d’exception. Tu en fais partie, évidemment.
C’est con à dire, mais je suis super fier de toi. Qui aurait cru que la
gamine insolente et à moitié sourde que j’ai prise sous mon aile il y a quatorze ans deviendrait la meilleure Traqueuse du CIT ? Je te l’ai déjà dit, l’Amazone, mais tu as ça dans le sang. Et pas seulement parce que ton paternel était Traqueur ! Cette vocation est inscrite dans ton cœur, ton esprit et ton âme. Pour certains agents, c’est juste un métier. Pour toi, c’est bien plus que ça.
Je ne suis plus là, mais je sais que tu feras ce qu’il faut pour prendre
le relais, j’ai toute confiance en toi. Tu es à présent la patte droite de la Justice, Myrina Holmes : la nouvelle directrice du CIT.
Je ne vais pas dire que je t’aime, tu le sais déjà et ça te ferait chialer
comme une gonzesse.
Zagam
P.S : Holmes, continue à botter des culs écailleux, c’est mon dernier
ordre ! Infernum a besoin de toi et de tous les Traqueurs pour éviter de sombrer dans l’anarchie. Les Pécheurs et les Vertueux unis dans un même combat : répandre l’ordre et la justice. Ne perds jamais ça de vue !!! »
Je relève des yeux effarés vers l’avocat qui incline la tête vers moi
avec un respect formaliste.
— Félicitations, mademoiselle Holmes. Vous voilà officiellement
promue directrice du CIT.
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