Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 9 : Le Trident de Satan
« L’absence est le plus grand des maux. »
Jean de la Fontaine, Les deux pigeons
Myrina
— Myri, nous devons parler de Lilith, commence Lysippé, assise à
côté de son copain qui sirote du café.
— Sujet sensible, la préviens-je entre mes dents. — Mais nous devons l’aborder. C’est crucial. Si je ne me suis pas
déplacée chez Amon juste après mon retour des Limbes dans le but de vous retrouver, c’était parce que d’une part, Abaddon et moi avions besoin de quelques jours pour reprendre nos marques sur Infernum, mais aussi parce que nous avons profité de ce temps pour effectuer quelques recherches. Nous étions au courant des projets de la sorcière. Notre libération collective était un évènement très attendu dans l’autre monde. Même si Abaddon et moi faisions bande à part, les rumeurs nous sont parvenues aux oreilles. Nous parlions parfois avec des membres un peu plus mesurés de la Griffe du Péché. Ce ne sont pas tous de mauvais bougres, certains se sont ralliés à elle par défaut. Pour suivre le mouvement et la tendance.
— Vous ne l’avez pas rejointe, vous.
— Non. Ses plans sanglants nous horripilaient. — D’ailleurs, Lilith n’a pas tenté de vous enrôler dans son armée ?
s’enquiert Sam.
— Les Vertueux n’étaient pas admis, dit-elle en prenant la petite main
tannée d’Abaddon. Pire, ils étaient persécutés dans les Limbes. Nous avons dû nous cacher, la plupart du temps. Les soldats les plus extrémistes de ses troupes nous auraient abattus sans sommation s’ils nous avaient trouvés.
— Moi, ils m’auraient abattu, rectifie le Modérant. Toi, Lysi, ils
t’auraient gardée pour satisfaire toutes leurs pulsions.
Je frissonne d’horreur à cette idée.
Seigneur, ils en ont vraiment bavé dans les Limbes tous les deux… Ils
ont dû vivre la peur au ventre pendant quatorze ans en restant loin des autres prisonniers à la solde de la fille de Satan.
Malgré ça, ils dégagent une aura de confiance et de combativité dont
seuls les survivants peuvent se targuer. Je les admire beaucoup et j’éprouve une infinie gratitude envers Abaddon d’avoir protégé ma mère après la mort de mon père. Avec le recul, j’ai outrepassé ma défiance envers cet inconnu. Ce démon mérite mes louanges et bien plus encore. Il a pris tous les risques pour mes parents. Et il l’a chèrement payé dans les Limbes.
— Lilith avait instauré au fil des siècles une sorte de monarchie
tribale là-bas, explique le Modérant, la mine ombrageuse. Sans technologie, cela va sans dire. C’était déjà une dictature. Elle faisait exécuter tous ceux qui ne se pliaient pas à son joug. Elle incitait ses Griffons à chasser les Vertueux et les Pécheurs trop faibles. Pour les manger, car les ressources naturelles étaient rares et donc, d’autant plus précieuses. Elle habitait dans un vaste palais en bois noir autour duquel se déployaient des centaines de cabanes abritant les sujets de son « royaume ». Mais le confort était précaire. Ce monde-prison pauvre, monotone et empreint de désolation ne présentait rien d’attrayant, car il n’avait pas évolué depuis sa création, des millénaires auparavant. La sorcière se languissait d’Infernum et de la Terre, et ne se privait pas de le scander à ses adeptes.
— On nous a rapporté que Beliale, la Magistrale Stuprène, venait
régulièrement rendre visite à Lilith dans son palais en bois, poursuit ma mère. Une fois par mois depuis des années. Ce fait nous a intrigués.
— Qui, « on » ? me renseigné-je en versant un verre de jus d’orange à
Lysippé.
— Une amie Insatiare, épouse d’un officier de la Griffe du Péché.
Elle était notre seul lien avec ces gens-là. Elle travaillait aussi comme domestique au palais de Lilith et entendait pas mal de choses dans les couloirs. Elle se déplaçait parfois dans notre refuge afin de nous apporter de la nourriture. C’était une fille adorable, elle partageait notre opinion et notre vision. Elle était heurtée par la cruauté de la sorcière, mais n’avait d’autre choix que de rester parmi ces brutes. C’était ça ou mourir de la main de son mari.
— Pourquoi parles-tu d’elle au passé, maman ? relève ma sœur en
entortillant ses boucles noires autour de ses doigts.
— Parce qu’ils la pensent morte, interprété-je.
— Oui, c’est ce que nous pensons, soupire Lysippé. Peu de temps
avant notre libération massive des Limbes, elle a cessé de venir nous voir. Elle nous avait confié que Lilith la soupçonnait de… l’espionner. Nous supposons que la sorcière ou son époux a découvert qu’elle volait de la nourriture en cuisine, et l’a tuée. C’était un crime passible de la peine de mort, là-bas.
— Quels barbares, commente Sammaël en plissant le nez. On dirait
une meute de loups, vu votre description.
— C’est le cas, confirme Abaddon. Je pense qu’il vaut mieux être
condamné à une exécution sur Infernum à la suite de ses crimes qu’être enfermé dans les Limbes. Les démons régressaient au stade primitif là-bas. Si nous avions su tout ceci, il est évident que jamais Arthur, Lysi et moi n’aurions navigué vers le Triangle des Bermudes pour trouver l’Arcadus Prime. Mais les Limbes étaient un grand mystère pour tous les démons d’Infernum, à l’exception des Magistraux capables de s’y téléporter et d’y emmener leurs prisonniers attitrés.
— Kel a déjà téléporté des hors-la-loi là-bas, Sam ? questionné-je, le
menton calé au creux de la paume.
— Jamais. Il a toujours clamé qu’il ne voulait pas s’abaisser à cette
corvée ingrate. Mais officieusement, je savais pourquoi il ne voulait pas retourner dans les Limbes.
— Il craignait d’y revoir Lilith…
— Voilà, Myrina. Il laissait les autres Magistraux s’acquitter de la
tâche, systématiquement. De toute façon, il se tenait globalement à l’écart de la justice quand il était Magistral. Une espèce de rejet psychologique par rapport à son ancienne vertu dominante d’Équitale, je dirais.
— Kelen Wills avait une notion très subjective de la justice, même
lorsqu’il était Équitale et Cardinal, avance Abaddon avec un rictus ironique. Je me suis dit plus d’une fois lors des batailles, bien avant que Lilith ne le transforme en Hybresang au XVIe siècle, que ce démon-là aurait dû naître Pécheur. (Je me mords la lèvre, troublée.) Mais il avait une forme d’honneur, différente de celle que l’on peut concevoir. Et cela, je crois que sept péchés capitaux, aussi invasifs soient-ils, ne pourraient l’effacer intégralement.
Je jette un regard reconnaissant au Modérant. Il n’a pas dit ça pour me
faire plaisir ou me rassurer sur Kel, il le pense réellement. Pour couronner le tout, il me destine un petit clin d’œil qui m’extirpe un sourire.
— Abaddon, vous étiez chasseur de démons, c’est ça ? (Il acquiesce
tranquillement.) Est-ce que par hasard, vous savez comment rompre un pacte de sang ?
— Il n’y a qu’une manière de rompre un pacte de sang, Myrina. La
mort d’un des deux démons qui l’ont conclu.
Mes épaules se voûtent de détresse.
Me voilà de retour au point de départ.
— Mais, là où Lysippé et moi voulions en venir, enchaîne-t-il en me
regardant droit dans les yeux, c’est que dans les Limbes, nous avons appris une information qui va vous intéresser. La seule manière de tuer la fille de Satan.
Mon cœur opère une brutale embardée et ma bouche s’assèche. Mes
yeux arrondis comme des soucoupes volent vers ma mère qui hoche gravement la tête.
Ondine, Sam et moi sommes pendus à leurs lèvres. — La domestique Insatiare qui travaillait au palais a entendu une
conversation entre Lilith et Beliale, reprend Abaddon en touillant son café. La Magistrale Stuprène demandait à sa maîtresse si elle avait bien caché le Trident de son père afin que personne ne puisse lui nuire à l’extérieur des Limbes lorsqu’elle en serait libérée. Lilith a répondu par l’affirmative, mais selon l’Insatiare, ce sujet semblait la mettre singulièrement mal à l’aise. Le détail nous a mis la puce à l’oreille. Quand Lysi et moi sommes sortis des Limbes, nous avons effectué quelques recherches sur l’ancestral Trident de Satan. Tout nous amène à penser que cette arme ensorcelée et maléfique, façonnée dans un matériau unique, est la seule qui puisse occire l’Hybresang Pécheresse. Car c’est justement avec cette arme ancienne qu’elle a elle-même abattu son père et époux Satan, le premier démon de notre race et le plus puissant de tous. Il était censé être immortel, lui aussi. Comme elle.
— Bon sang, je prie tellement pour que vous ayez raison ! Mais où se
trouve cette arme ?
— Justement, Myri, dit ma mère en me caressant le bras. Cela, nous
l’ignorons, nos livres ne le stipulaient pas. Lilith l’a dissimulée après le meurtre de son père, il y a des millénaires. Il faut qu’on découvre cette donnée pour aller chercher le Trident…
— … et, une fois que nous l’aurons, nous pourrons détruire Lilith et
libérer Kel, conclus-je avec une résolution sans faille.
Ça y est.
J’ai une putain de piste.
Cette fois, je ne vais pas traquer un démon, mais enquêter pour
retrouver une arme perdue légendaire.
Le Trident de Satan.
***
[Ma mère est vivante. Elle était dans les Limbes avec un démon-nain
Modérant, Abaddon le Destructeur. Le mec est trop stylé. Ils boivent le café chez moi en ce moment même. Grâce à eux, je sais comment buter Lilith. Sinon toi boss, ça va ?]
En relisant ce SMS totalement siphonné, je me dis que Zagam ne va
jamais y croire. Il vaut mieux que je lui raconte tout ça de vive voix, mais j’ai une flemme monstre de l’appeler maintenant. J’efface le message et en rédige un autre, la clope au bec. Je me suis éloignée des autres pour aller fumer à la fenêtre.
[Salut, Zag. Des nouvelles des deux gugusses des Limbes ?]
Sa réponse tombe une minute plus tard.
[Oui, nos deux criminels se sont mis à table. Je les ai interrogés avec
Lexi et Malphas. On a leurs noms. On a obtenu quelques infos sur le monde des Limbes, la Griffe du Péché et Lilith. Mais rien de très utile pour nous aider à contrecarrer ses plans et à abattre la dictatrice.]
Je pouffe en commençant à écrire « J’ai eu plus de chance et de
succès que toi » pour piquer sa curiosité, mais ma mère me rejoint devant la fenêtre. J’abandonne mon SMS et range le portable dans la poche de mon jean.
— Tu vas habiter avec Abaddon, alors ? demandé-je avec un
haussement de sourcil complice.
Elle détache un bref regard attendri par-dessus son épaule, vers le
Modérant qui est en grande discussion avec Sam et Ondine sur le canapé.
— Oui, ma chérie. Après avoir vécu au quotidien avec lui pendant
quatorze ans, je ne pourrais plus me passer de sa compagnie.
— Et la réciproque est vraie, apparemment. Vous vous aimez…
— Nous nous aimons depuis des décennies. Mais avant, du vivant
d’Arthur, nous nous aimions… tous les trois, tout simplement. Il y a une trentaine d’années, ton père et moi avons proposé à Abaddon de vivre avec nous. Il a décliné. Il ne voulait pas prendre le risque d’interférer dans notre couple. C’est un démon de la Tempérance, il est assez réservé. Quand je suis tombée enceinte, nous nous sommes demandé qui était le père. Arthur et Abaddon ont fait un test de paternité chacun. Nous avions convenu que, si c’était Abaddon et si tu n’étais pas un Sans-Âme évidemment, il viendrait habiter avec nous pour que nous t’élevions tous les trois ensemble. Mais le test a révélé qu’Arthur était le père et Abaddon s’est effacé. Il a espacé ses visites chez nous sur Terre et a pris ses distances après ta naissance pour ne pas trop te perturber. Il estimait que tu avais besoin avant tout de tes parents. Même si tu ne le voyais pas, il était présent discrètement dans notre vie. Il ne manquait jamais de prendre de tes nouvelles et de t’envoyer des cadeaux lorsque tu étais petite fille. Te souviens-tu de l’épée en bois que tu as eue pour ton sixième anniversaire ? Elle venait de lui.
Ah bah merde, si j’avais su tout ça…
J’adorais ce jouet. Ma première épée. Le jour où je l’ai reçue, je me
suis promis d’en avoir une vraie quand je serais adulte. Et ce fut le cas.
Abaddon le Destructeur aurait aussi pu être mon géniteur. Arthur,
Lysippé et lui étaient en couple depuis des lustres. Somme toute, du polyamour à l’état pur entre deux hommes Vertueux et une femme Pécheresse. Inspirant…
— Myri, ton père me manque chaque jour et je l’aimais comme une
folle, mais j’ai également un lien très fort avec Abaddon, soupire la Stuprène. J’espère tant que tu comprendras que…
— Maman, l’interromps-je en écrasant ma cigarette afin de pouvoir
prendre les mains de Lysi. Tu n’as pas du tout besoin de te justifier. Je comprends. Je ne veux que ton bonheur. Et si ce démon a le pouvoir de te rendre heureuse, je l’aime déjà. Il fait partie de notre famille depuis plus longtemps que moi, après tout ! C’est à lui de m’accepter, pas le contraire.
Émue par mon petit discours, Lysippé me sourit. — Il t’a acceptée dès le jour où il a su que j’étais enceinte. Lui aussi,
il t’aime déjà. (Elle m’entoure de ses bras et me presse contre elle, sa tête sur mon épaule.) Ah, Seigneur ! J’ai quitté une petite fille renfermée de dix ans et je retrouve une femme affirmée, ma Myri. Une superbe démone de caractère, sûre d’elle, intelligente et volontaire. Ton père vit à travers toi, je vois ses yeux violets au fond des tiens et je décèle sa force en toi… Nous avons tellement de temps à rattraper. Mais avant, nous allons faire tout ce qu’il faut pour que tu récupères ton compagnon.
Paupières closes, je colle ma joue contre la masse de ses boucles
sombres, tout en inspirant son doux parfum maternel, pendant qu’elle me caresse le dos. Je m’imprègne de ce moment de sérénité et d’amour qui me relaxe mille fois plus efficacement que n’importe quel antidépresseur ou anxiolytique.
Elle finit par s’écarter de moi. D’une main délicate, elle frôle ma
marque démoniaque à la gorge.
— Si tu aimes Kelen Wills, il doit être exceptionnel. Je suis soulagée. Pas de jugement à l’horizon.
Ma mère est la mieux placée pour savoir qu’on ne choisit pas
l’homme – ou les hommes, dans son cas – dont on tombe amoureuse. L’amour ne s’arrête pas aux barrières de la race, de l’âge ou de la différence. Il est irrationnel et déraisonnable. Quel serait l’intérêt d’aimer quelqu’un qui nous ressemble en tous points ? Autant rester célibataire.
Quand on trouve enfin le trésor de son âme sœur, on le sait, en
général. Enfin, OK, j’ai mis un peu de temps à percuter en ce qui me concerne.
Mais Kel a été tenace. Il n’a rien lâché. Il a veillé sur moi. Il m’a
protégée. Il a été là pour moi quand j’étais au plus bas. Il m’a poussée à me dépasser plus d’une fois. Il s’est battu pour moi.
À mon tour de ne rien lâcher et de me battre pour lui. Je suis plus que résolue à l’arracher aux griffes de cette sorcière. Je
vais me démener comme une diablesse pour délivrer mon compagnon de vie des ténèbres qui s’accrochent à lui tels des tentacules malveillants. Et nous surmonterons cette épreuve une fois de plus, ensemble.
Nous sommes destinés l’un à l’autre.
Cet Hybresang est à moi. Pas à Lilith.
— Oui, maman. Kelen Wills est exceptionnel.
***
Nous passons l’après-midi ensemble à éplucher des livres au sujet du
Trident de Satan et en gardant un œil sur les écrans au cas où il y aurait du neuf. À la télé, R.A.S : les infos ne reparlent même pas de l’allocution officielle de Kel et Lilith hier, comme si tout était normal. Sam déclare que ce n’est pas très surprenant : les deux Hybresangs ont pris le pouvoir sur Infernum et contrôlent aussi les médias.
Par contre, sur nos réseaux sociaux (FacedeBouc Démon,
YouDémonTube et Démonagram, pour ne citer que ces trois-là) les post et les commentaires indignés des citoyens pullulent. Des personnalités connues (des acteurs, par exemple) prennent parti. Certains Pécheurs se rangent derrière les deux Fédérateurs, mais d’autres défendent la cause des Vertueux qui, pour la plupart, s’insurgent contre les mesures du nouveau système politique. Des centaines de polémiques et de débats fleurissent entre les utilisateurs. Et je constate que la cote de popularité de mon connard est en baisse exponentielle… Les démons ignorent qu’il est sous l’emprise de Lilith. On le traite de tyran et de traître à sa patrie, ce qui me comprime le cœur. Ils ont déjà oublié qu’il avait donné son sang pour éradiquer l’épidémie de Démonacide et qu’il avait contribué à désamorcer le grand complot des Révoltés. Tout ce qu’ils voient, c’est que Kel a exposé le projet de mettre en place une dictature. Quant à Lilith, elle a été reconnue par l’opinion publique. La terreur est aussi palpable que la colère qu’a suscitée le flash spécial info d’hier.
Il risque d’y avoir des manifestations, des grèves et des émeutes sur
Infernum dans les prochains jours. Les réactions virulentes sur Internet augurent ces conflits et les Fédérateurs vont sans aucun doute répliquer par la force en envoyant la Griffe du Péché et les Enragelés dans les rues. Je ne crois pas me tromper en avançant que nous sommes à l’aube d’une guerre civile.
Le soir même, en nous connectant sur les réseaux sociaux les plus
importants, nous tombons sur le même message d’erreur. « Site désactivé. »
Lilith et Kel ont dû faire le nécessaire pour tuer la résistance dans
l’œuf. Encore une mesure répressive.
Mais ça n’empêchera pas les gens de communiquer par d’autres
moyens et de se rassembler pour contester. Ils ne peuvent pas confisquer les téléphones de tout le monde et mettre tous leurs opposants en quarantaine – ou pire.
Mon inquiétude pour mon compagnon s’amplifie d’heure en heure. Je
me demande où il se trouve. Sam a reçu un SMS de Serena tout à l’heure l’informant que Kel avait procédé à une inspection de leurs troupes ce matin au Palais des Magistraux. Griffons et Enragelés. Il a ordonné à sa capitaine de faire forger dix mille nouvelles armures dans les quinze prochains jours. Mon beau-frère a répondu à Serena de se montrer très prudente et de ne pas contrarier les deux Hybresangs.
— Elle est de notre côté, affirme Sam. Elle va nous envoyer des
renseignements au fur et à mesure.
— Mais si Lilith la grille…, murmure Ondine. — Serena m’a promis de demeurer vigilante. Elle a compris d’elle-
même, avant ma prise de contact, que je n’avais pas « démissionné » de mon plein gré et que Kel était sous la coupe magique de la fille de Satan. C’est une fille débrouillarde et futée, je ne m’en fais pas pour elle, dit-il bien que son regard obscurci démontre le contraire.
— Dix mille armures, gronde Abaddon. Elles sont destinées à
plusieurs légions réunies.
— Ils veulent envahir la Terre, chuchoté-je. Ils se préparent à un
assaut massif. Ils passeront par les Arcadus.
— Il y a plus de sept milliards d’humains. Ce n’est pas avec dix mille
démons qu’ils vont parvenir à décimer une bonne partie des Terriens et à asservir l’autre, proteste ma sœur d’un ton hésitant.
— Des démons nantis de pouvoirs, Ondine… Dont Lilith et Kel, les
plus puissants de tous. Même avec leurs armes, leurs forces militaires et leurs bombes nucléaires, je ne suis pas sûre que les humains soient de taille contre une armée d’invasion constituée de Pécheurs. Il suffit d’un simple coup de poing de la part d’un démon pour tuer un Terrien. Alors imagine si des pouvoirs psychiques entrent dans l’équation…
— Myrina a raison, admet Abaddon en croisant les bras sur la
poitrine. J’ai déjà vu Kelen se battre contre des humains quand nous étions Cardinaux et il n’était même pas encore Hybresang à l’époque. Pendant les croisades au Moyen Âge, avant qu’il n’endosse l’identité du chevalier Bayard, nous avons terrassé une armée entière de soldats humains à nous deux. Je ne dis pas cela pour me vanter, c’est la vérité.
— Combien étaient-ils ? s’enquiert ma mère avec un soupçon de
désarroi.
— Mille cinq cents, Lysi. Cela vous donne une idée des dégâts que
peuvent causer certains démons face à des humains. D’autant plus à notre époque moderne, avec les armes dont nous disposons. Si Lilith a choisi Kelen pour le métamorphoser en Hybresang, ce n’est pas par hasard. Ce Pécheur est une bombe atomique à lui tout seul.
Je confirme. Au sens propre et au figuré, d’ailleurs.
Il est tellement sexy, badass et…
Et voilà, les hormones sont de retour !
— Nous avons donc deux semaines pour trouver le Trident de Satan.
Nous ne pouvons pas laisser les armées démoniaques de Lilith déferler sur la Terre, ce serait l’hécatombe chez les humains, déplore Sam.
— La maxi pression ! Elle est super short, la deadline, commente
Ondine, le teint livide.
Oh que oui. Et c’est une deadline au sens propre et au figuré, elle
aussi.
***
Me voilà de nouveau seule dans mon appartement, ruminant à
profusion et me retournant dans tous les sens sous ma couette. Lysippé est rentrée avec Abaddon, Ondine et Sammaël dans leurs logements respectifs.
Je lance un coup d’œil morne à l’écran du portable. 3h du matin. J’ai
beau être fourbue, je n’arrive pas à dormir. Je ne sais pourquoi, mais j’ai la musique de My Immortal d’Evanescence qui me trotte dans la tête.
Peut-être parviendrais-je à tomber dans les bras de Morphée si j’étais
dans un autre lit ?
Celui de Kel, par exemple.
Je prends ma décision. Cette nuit, je dors chez lui. Je franchis mon Arcadus afin de me rendre dans sa maison sur
Infernum.
Presque trois semaines que je n’y ai pas mis les pieds. Elle est vide,
naturellement. Mon Pécheur loge avec Lilith ailleurs. Je ne désespère pas de découvrir où.
Je relève le couvercle poussiéreux de son sublime piano noir. J’appuie
successivement sur trois touches du clavier. Les notes poétiques résonnent dans le vaste salon. J’aimerais beaucoup savoir jouer de cet instrument.
D’un regard empreint de mélancolie, j’embrasse la pièce plongée dans
la pénombre. Ses nombreuses œuvres d’art semblent mortes, vides et ternes en son absence.
À mon image…
Je contemple son tableau favori, Le Radeau de la Méduse de
Géricault, en frissonnant.
— Tu me manques tellement, connard, soufflé-je, un nœud de
tristesse dans l’estomac et la gorge.
Est-il en train de coucher avec elle en ce moment même ? De lui offrir
un orgasme ? Y prend-il du plaisir ? Ces questions me flanquent la gerbe. Je les balaye de mon esprit et monte dans sa chambre. Après avoir enfilé une de ses chemises – celle qu’il m’a laissée après notre dernière nuit – je me couche dans son immense lit aux draps en coton égyptien. Enfouissant mon visage dans son oreiller, je hume les vestiges de son odeur masculine.
Je me sens tout de suite bien mieux, même si je reste consciente que
mon réconfort est éphémère.
C’est comme si j’avais avec moi une toute petite partie de lui, ici… L’esprit apaisé et le corps détendu, je m’endors.
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