Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 21 : La faille de Lilith
« L’esprit de lutte a de l’haleine, du nerf, du jarret, de l’audace, de la
crinière, le thorax large, les hanches solides, il sait faire front à la
résistance et se tient ferme dans l’action, il peut être vaincu, mais non
soumis. »
Anne Barratin, De toutes les paroisses
Kelen
Chaque fois que je quitte la femme que j’aime pour retourner vers
celle que je hais, c’est un déchirement. Cet après-midi, mon sentiment est encore plus vivace, car je la laisse dans un état de vulnérabilité exacerbé à la suite des émotions puissantes que nous avons ressenties tous les deux en l’espace de quelques heures. Quand nous sommes sortis de la baignoire, après nous être séchés et habillés, elle s’est accrochée à moi en tremblant. Elle ne me l’a pas dit, mais son corps et notre lien le criaient : « Ne me laisse pas ! » Je l’ai serrée dans mes bras en promettant que je reviendrais la voir dès que je pourrais, avant de l’embrasser, m’écarter et disparaître.
La culpabilité me bouffe. Je n’en peux plus de cette situation. Je suis
fatigué de devoir me cacher. Je voudrais être tout le temps avec Myrina. Ma Vertueuse Pécheresse m’est devenue aussi indispensable que l’oxygène qui gorge mes poumons. Quand je ne suis pas auprès d’elle, j’ai la sensation de suffoquer. Et pire, j’ai l’impression qu’un étau d’acier noir pourvu de dents acérées se referme autour de mon cœur.
Un étau personnifié par Lilith.
Après être passé dans ma chambre afin de humer le goulot d’un
flacon d’Élixir d’Eros qui stimule ma virilité – j’ai impérativement besoin d’accomplir ce petit rituel avant d’aller la voir, sinon je ne parviens pas à bander pour elle – je me téléporte dans sa chambre, lui montrant ainsi que je suis rentré. Elle est nue, à quatre pattes, léchant du liquide doré et rouge sur les nichons de Mélinda. Couchée sur le lit, la Stuprène blonde se cambre en gémissant. La sorcière Hybresang a enduit la peau de son amante de sang Vertueux et humain pour régaler ses péchés de Luxure et de Gourmandise. En percevant ma présence, elle relève ses yeux étincelants vers moi par-dessus les tétons souillés de Mélinda, qu’elle se met à agacer de sa langue. Cette scène perverse et dépravée m’aurait excité comme un dingue il y a cinq siècles. Mais plus maintenant. Je suis blasé et surtout, obnubilé par une autre femme que celles que j’ai sous les yeux.
— Tu te joins à nous, mon beau Pécheur débauché ? ronronne Lilith
en caressant l’intérieur de la cuisse de la jeune femme qui s’offre à elle.
— Je préfère passer du temps seul à seule avec toi. Même si ma compagne sait que je n’ai pas le choix, j’estime lui être
déjà infidèle en baisant la sorcière. Si je consentais à sauter Mélinda en plus pour faire plaisir à ma « maîtresse », mon sentiment de tromper ma Traqueuse en serait dédoublé.
— Oh, chouchou, soupire Lilith, attendrie.
Ma petite stratégie semble l’amadouer. Elle est plus flexible et
conciliante avec moi ces derniers jours. Elle ne m’a pas cogné ou torturé depuis la fois où elle m’a arraché la corne.
— Mélinda, tu es sourde ou demeurée ? grogné-je avec une
impatience ulcérée. Dégage tout de suite de ma vue, sale pute !
La Stuprène tressaille en adressant un regard timoré à la sorcière, qui
lui caresse la tête sans me quitter des yeux.
— Tu devrais faire ce que Kelen ordonne, Mélinda, murmure-t-elle
avec amusement. Si j’étais toi, je m’en irais avant qu’il ne s’énerve. Il peut être très méchant envers les démons mineurs comme toi lorsqu’il est contrarié.
La succube à moitié couverte de sang s’enfuit sans demander son
reste, en me contournant. Une fois la porte refermée derrière elle, je viens m’asseoir sur le bord du lit. La fille de Satan m’accueille en m’embrassant avec une fougue écœurante. Je prends sur moi pour m’empêcher de lui taillader le visage avec les griffes et de l’envoyer valser contre le mur. Le goût du sang Vertueux et humain efface la saveur de Myrina sur ma langue.
— Chouchou, as-tu terminé les préparatifs de la soirée au club ?
s’enquiert-elle en tripotant mes cheveux, les salissant avec ses doigts poisseux.
— Pas encore. Cela va me prendre plus de temps que prévu. Tu
connais mon perfectionnisme. Il y a parmi mes intermédiaires des incapables sans cervelle qui n’ont pas saisi toutes mes exigences, je compte leur remonter les bretelles. Si tu m’y autorises… (Cette précision m’écorche la langue.)… je vais devoir également m’absenter demain pour finaliser l’organisation.
Elle ébauche une moue boudeuse de fillette.
— L’après-midi était si long sans toi.
— Pourtant, tu n’avais pas l’air de t’ennuyer avec Mélinda, signalé-je
d’un ton cynique.
— Elle est tellement fade par rapport à toi, Kelen. Elle a la vigueur
d’un paillasson et le quotient intellectuel d’une larve. J’aimais bien jouer avec elle au début, mais je commence à me lasser d’elle… J’envisage de la baiser une dernière fois demain et de la décapiter pendant qu’elle jouit pour garder une expression d’extase sur son joli visage. Ce serait drôle, qu’en penses-tu ?
Bordel, que répondre à ça ! Elle est harassante. — Tu devrais plutôt la congédier.
— Tu es trop indulgent et clément.
— Pragmatique, la corrigé-je, imperturbable. Peut-être auras-tu de
nouveau envie d’elle dans quelque temps. Tu t’en voudras alors de l’avoir tuée. J’anticipe.
— M’en vouloir ? Non, chouchou. Mais tu n’as pas tout à fait tort,
nos désirs vont et viennent au gré de nos humeurs. Sois mignon, envoie un message à Jagoemon pour lui dire qu’il n’a pas besoin de venir ici. Je l’avais invité à se joindre à Mélinda et moi, mais puisque tu es revenu à la maison, c’est inutile.
— Avec plaisir. Ça lui fera les pieds, à ce con. Pour une fois, ma réflexion vient du cœur.
D’ailleurs, la sorcière se gondole. Je dégaine le portable de fonction
qu’elle m’a filé.
— Allonge-toi dans une pose aguicheuse, Lilith. Une main sur le sein,
l’autre entre les cuisses.
Avec un sourire scabreux, elle s’exécute. Ridicule, mais ce n’est pas
pour moi. Je la prends en photo et rédige ce SMS au démon Vénade :
[Pas la peine de venir, tête de bite. Je m’occupe de la patronne.
Paluche-toi sur ça si tu veux.]
Je conclus par un smiley doigt d’honneur pour le faire enrager. Dans
ta face, le serpent.
— Pauvre Griffon. Tu peux être tellement vicieux, chouchou, glousse-
t-elle en lisant mon message.
— Tu encenses mes vices.
— Oh oui, j’en raffole, roucoule-t-elle en frottant son genou gerbant
entre mes cuisses.
— Alors, tourne-toi, exigé-je en débouclant ma ceinture. J’ai encore
plein d’idées vicieuses juste pour toi.
Au moins, au lit, elle me laisse parfois la dominer. Dans ces
moments-là, je peux au moins imaginer toutes les choses horribles que je rêve de lui infliger et qui impliquent des instruments de torture médiévaux.
***
Après notre corps-à-corps, Lilith s’étire de tout son long, un sourire
languide sur le visage, en félicitant mes performances sexuelles. Je ne me suis pas foulé et me suis mis en mode automatique, mais si elle le dit…
La sorcière se love dans mes bras en soupirant de bien-être. Je me
contrains à lui rendre son étreinte, l’esprit focalisé sur mon objectif. Il est peut-être temps de tenter une véritable approche : elle est particulièrement détendue et euphorique. J’admets que je mise pas mal de cartes sur les confidences post-baise. Sa vigilance et sa méfiance sont beaucoup moins affûtées dans ces moments-là, quand son corps fourmille d’endorphines Stuprènes. Elle m’a déjà lâché deux ou trois infos personnelles sur son passé hier après une petite masturbation de mon cru. Cela n’avait pas de rapport avec son père ou le Trident, mais je sens que je progresse. Puisque je dois me prostituer, autant que cela serve à quelque chose.
— Tu as vu le journal télé aujourd’hui ? demandé-je d’un ton
désinvolte en jouant avec ses cheveux noirs.
Elle adore tant sa tignasse que je voudrais la tondre ou la cramer avec
mon pouvoir d’Enragelé.
— Mmmh, non, dit-elle d’une voix amorphe.
— Il y a encore eu une émeute à Angeltown. Des magasins pillés et
incendiés par des casseurs.
— Maudits Vertueux contestataires. S’ils n’étaient pas si nombreux,
je les décimerais jusqu’au dernier.
— Pourquoi ne pourrais-tu pas le faire, avec tes pouvoirs
magnifiques ?
— Je pourrais, mais ce serait trop épuisant.
Mais oui, je te crois, prétentieuse.
— Je vois.
— La conquête est bien plus grisante. Les humains ne présentent que
peu d’intérêt à mes yeux, mais certains démons Vertueux deviendront de bons esclaves.
Réduire en esclavagisme les démons « faibles ». Elle ne me l’avait pas
encore dit explicitement, même si je m’en doutais.
— Tu veux rétablir l’ancien système féodal de ton père, à terme ?
questionné-je sans broncher.
— Bien sûr, chouchou. Quand tout sera remis en ordre, je serai la
reine et toi, mon roi consort.
— Plus de Fédérateurs.
— Non. Je n’aime pas la dénomination, elle sonne trop… démocrate.
Ce n’est qu’un statut provisoire.
— Donc, si j’ai bien compris ta vision, tu as envie d’établir un État
monarchique suprême sur Infernum et la Terre, avec nous deux à sa tête, quelques Pécheurs friqués au pouvoir qui seraient nos vassaux et, bien sûr, nos forces militaires s’occupant du ménage. Les humains épargnés au cours de la guerre à venir deviendront notre bétail, destinés à nous nourrir. Et enfin, les Vertueux qui se soumettront à notre autorité seront nos esclaves tandis que les rebelles seront exécutés, résumé-je, hermétique.
— Oui, tu as tout compris, mon Kelen, murmure-t-elle en dessinant
des symboles ésotériques sur les muscles ciselés de mon torse.
Ses desseins me font réellement froid dans le dos. On régresserait à
un stade barbare proche de ce qu’elle avait mis en place dans les Limbes, à plus vaste échelle. Il est évident que je n’ai pas la moindre putain d’envie de devenir son roi consort. J’aime le pouvoir, mais certainement pas dans ces conditions. Je suis un Pécheur capitaliste, pas monarchiste. En outre, je suis fondamentalement opposé à l’assujettissement, puisque je suis moi-même un esclave. Je paye mes employés : je ne les exploite pas en usant et en abusant de la force et de la peur que je pourrais exercer sur eux. Je récompense les bons éléments qui me sont loyaux, stigmatise ceux qui ne me satisfont pas de A à Z, licencie les loosers irrécupérables, dénigre mes concurrents et supprime mes ennemis. Voilà ma ligne de conduite depuis des siècles.
— Tu devrais peut-être adopter les tactiques de ton père pour parvenir
à concrétiser tous tes plans ambitieux.
Lilith décolle la joue de ma poitrine et me couve d’un regard profond
et attentif qui trahit sa perplexité.
— C’est déjà ce que j’ai entrepris. Mon père était un salaud intégral,
mais il restait un brillant stratège militaire et un grand conquérant. Il a fait ployer le genou à des légions de Vertueux devant lui. Ma magie égale la sienne, je le ferai aussi.
— Si je me rappelle mes manuels d’histoire, Satan possédait quelque
chose que tu n’as pas à l’heure actuelle. Une arme puissante et ensorcelée qui l’a aidé à consolider son règne.
La sorcière Hybresang penche la tête sur le côté en me jaugeant. Je
soutiens son regard spéculateur avec une indolence feinte. J’aborde la partie la plus délicate de la manipulation. Je dois être malin et crédible, tout en prenant des pincettes. Elle ne doit pas piger que j’en connais déjà un rayon sur l’objet mentionné et que je suis au courant qu’elle a assassiné son géniteur avec.
— Le Trident, prononce-t-elle dans un murmure pensif. Mais il s’est
autodétruit lorsque Satan est mort.
Putain de menteuse…
— C’est dommage, tu aurais pu l’utiliser dans cette guerre,
commenté-je calmement.
— Oui, j’aurais pu.
Mais tu as préféré le planquer pour ne pas risquer qu’un autre démon
te tue, toi aussi.
— Il te l’a déjà prêté ? interrogé-je en faisant mine de bâiller. La sorcière se rembrunit aussitôt, plongée dans ses déplaisants
souvenirs.
— Non, il ne s’en séparait presque jamais. Il adorait se pavaner avec
son artefact sous sa forme démoniaque et faire des démonstrations de ses pouvoirs devant notre cour de Pécheurs.
— Ce devait être quelque chose à voir.
Elle opine du chef, son menton sur mon pectoral. Je suis à la fois si proche et si loin de mon but ! Mais comment puis-je tourner les choses pour la convaincre qu’elle
peut m’accorder son entière confiance ? Je la regarde du coin de l’œil en cogitant. Ses yeux distants luisent d’émotion. Tiens, tiens, tiens…
La cruelle sorcière a des sentiments.
Car la cruelle sorcière est une femme avant tout.
Et comment manipule-t-on une femme ?
Par les sentiments, justement.
En l’écoutant, en la complimentant, en la choyant. Je lève une main afin de caresser délicatement sa joue comme je
pourrais le faire à Myrina, même si mon geste semble artificiel et mécanique là où il serait spontané et tendre avec ma Traqueuse. Néanmoins, j’arrive à donner le change… Les billes surprises de Lilith s’immiscent dans les miennes, car c’est la première fois que je lui touche le visage sans qu’elle ne me l’intime.
— Tu as enduré tant de souffrances quand il était en vie, Lilith.
Parfois, je me demande où tu vas puiser tout ce courage que tu recèles en toi. Je suis très admiratif, argué-je d’une voix douce et, je l’espère, persuasive.
En effet, méthode très fourbe.
Mais la fin justifie les moyens. Et je suis fourbe de nature. Elle n’a
aucune pitié envers les autres. Pourquoi en aurais-je pour elle ?
— Moi aussi je t’admire, réplique-t-elle, son regard énamouré
accroché au mien. Tu me fais penser à lui, mais en beaucoup mieux.
Je placarde un sourire hypocrite sur mes lèvres. Elle me le renvoie en
me caressant la joue à son tour.
Continue comme ça, Wills, tu es sur la bonne voie. — Je sais que je n’ai pas toujours été très docile et que je t’ai parfois
même… déçue, confessé-je en simulant une pointe de repentir, mais je vais m’amender auprès de toi. Être ton roi consort serait un immense honneur et une consécration pour moi. Contrairement à cette enflure qui te maltraitait, je m’en montrerai digne. Je ne te ferai plus jamais de mal, Lilith.
— Sois béni par tous les Pécheurs, me chuchote-t-elle en déposant sur
mes lèvres un baiser qu’elle doit juger sensuel. J’ai de la chance de t’avoir à mes côtés, chouchou. J’ai toujours su viscéralement que je t’avais bien choisi.
Successivement, la sorcière a percé à jour toutes mes faiblesses.
Clémence, Myrina, ma liberté, ma corne.
Maintenant, renversement de vapeur : j’ai trouvé sa faille à elle. Ses sentiments de femme.
Ce n’est plus qu’une question de temps avant que j’apprenne où elle a
caché le Trident et le corps de Satan.
Et ce qui est le plus jouissif dans l’histoire ?
Elle va me le révéler elle-même.
***
Myrina
Les bureaux du CIT sont fermés depuis une heure et j’ai organisé une
séance d’entraînement officieuse avec mon petit cercle de confiance. Kel n’a pas pu venir, mais les autres se sont déplacés en catimini à la tombée de la nuit. Sam, Abaddon, Malphas, Ondine et Lysi. À la dernière minute, Sean a réussi à faire le mur afin de nous rejoindre. Comme le combat n’est pas son domaine de prédilection, il est là pour nous observer et… prendre des notes. Eh oui, le stagiaire a emmené un calepin. Dès que l’un de nous prodigue un conseil, il recouvre ses feuilles de gribouillis en hochant studieusement la tête, un bout de langue coincé à la commissure des lèvres.
Avec les gars, nous commençons à nous échauffer sous forme
humaine dans la vaste salle d’entraînement des Traqueurs. Ensuite, nous muterons. Sammaël et Malphas se livrent à un combat d’arts martiaux survolté, enchaînant coups de poing et de pied en poussant moult grognements féroces. Des gouttes de sang arrosent le tatami chaque fois que l’un d’eux cogne l’autre un peu fort : les deux Pécheurs ne se ménagent pas. Sam prend souvent l’avantage, mais mon agent ne se dépatouille pas trop mal. De temps à autre, ils font appel à leurs pouvoirs, mais à petite dose.
Pour ma part, j’ai relevé le défi lancé par Abaddon le Destructeur.
Nous allons nous mesurer à l’épée.
Je n’ai encore jamais vu le démon-nain à l’œuvre, mais franchement,
j’ai hâte. En dépit de sa petite taille, il exsude une assurance tranquille et une vivacité d’esprit déstabilisantes. Captivé par le Modérant, Sean le compare à la version démoniaque de Maître Yoda dans Star Wars. Il a l’air trop badass, ce Vertueux. S’il peut me donner deux ou trois combines de guerrier Cardinal, je suis preneuse !
Le Modérant s’est pointé avec un somptueux sabre oriental à la lame
courbe et à la poignée argentée incrustée de pierreries scintillantes. Il m’a expliqué à son arrivée qu’il s’agissait de son épée de l’Ordre Cardinal, forgée il y a un millénaire. Il l’a baptisée « Tempérance » en hommage à sa vertu. Pour ma part, je manie ma fidèle Plume, le sabre japonais hérité de mon Traqueur de père.
Nous nous faisons face sur le tatami sous le regard de Lysippé,
Ondine et Sean pendant que Sam et Malphas luttent de leur côté quelques mètres plus loin. Abaddon et moi nous inclinons l’un vers l’autre en avant, en signe de respect, avant de nous mettre en garde. Le petit sourire du « farfadet », comme le surnomme Kel, ne me dit rien qui vaille.
Parce que j’ai exactement le même avant de foutre une raclée à
quelqu’un.
— Myrina, avant de commencer…
— Oui, Abaddon ?
— Avec Kelen, nous avions une devise que nous citions avant chaque
bataille.
— Laquelle ?
Je m’attends à une phrase noble sur la justice ou la témérité, un truc
du genre. Mais il me balance :
— « Tous les coups sont permis face à l’ennemi. » Et il m’attaque à une vitesse prodigieuse.
What the fuck !!!
Avec une sorte de bêlement, j’esquive son premier coup d’épée en
bondissant en arrière, bloque le deuxième avec Plume et me récolte un gros coup de poing dans le genou qui me fait basculer en avant. J’effectue une roulade pour éviter le troisième assaut vif du Modérant ; la pointe de son sabre entaille mon flanc sur cinq bons centimètres, déchirant le tissu de mon débardeur. Il ne me laisse pas l’occasion de reprendre mes esprits après m’avoir infligé l’égratignure. Abaddon revient à l’attaque avec un estoc, que je dévie d’un revers de lame in extremis. Nos deux épées s’entrechoquent dans un bruit métallique. Nous croisons le fer en échangeant des coups, des parades, des bottes, des feintes, des esquives. Nos sabres se heurtent à maintes reprises tandis que nous virevoltons l’un autour de l’autre comme deux escrimeurs professionnels. Je constate ainsi que sa technique est irréprochable. Il est autant doué en attaque qu’en défense. Je suis déjà à bout de souffle et je sue comme une vieille vache en partance pour l’abattoir alors que lui est en pleine forme. Nous nous adonnons à quelques acrobaties au cours de notre duel. Je vocifère en le voyant exécuter un saut périlleux arrière pour échapper à mon offensive. Nom d’un satyre émasculé, ce nain de combat est plus rapide qu’un lièvre shooté à l’adrénaline ! Il essaye d’abattre le tranchant de sa main au creux de mon bras afin que je lâche mon arme ; je contre son coup avec mon autre avant-bras et lui expédie mon pied dans le ventre. Le Modérant recule en chancelant, mais il semble avoir encaissé ma riposte puissante : il n’a pas la respiration coupée, n’a pas émis le moindre cri et aucun signe de douleur ne marque ses traits.
Nope, il se marre ouvertement.
Entendons-nous bien…
Je suis une guerrière hybride. Je possède une force herculéenne.
Normalement, mon coup de pied aurait fait imploser l’estomac d’un démon mineur.
— Mais tu l’as pêché où, ce Vertueux ? hurlé-je à ma mère, qui
affecte un infime sourire.
— Ne relâche jamais ta garde avec lui, ma chérie. Le démon-nain profite de mon inattention pour me faucher les
jambes. Je m’étale comme une merde flasque.
Ah ouais, c’est comme ça ?
« Tous les coups sont permis face à l’ennemi ? » En me rétablissant, je me transforme, ma Plume à la patte. Je vous le
dis, il va moins se la péter, le Cardinal miniature ! Pas impressionné pour un sou, Abaddon relève la tête tandis que j’adopte ma forme démoniaque. Sean se met à me siffler et applaudir en signe d’encouragement. Je mesure désormais quasiment le double de la taille du nain, qui arque un sourcil.
— T’aurais-je par hasard vexée, Myrina ?
— Juste un chouia titillée, beau-papa ! m’exclamé-je farouchement en
brandissant mon arme.
Je pense enfoncer le farfadet jusqu’au cou dans le sol d’un seul coup
de pommeau sur le crâne, comme si je plantais une pomme de terre.
— Très bien, ma petite. Alors, nous allons pouvoir débuter les choses
sérieuses, décrète-t-il en jetant son épée Tempérance comme s’il n’en avait plus besoin.
Petite, moi… ?
Le Destructeur se met à muter, lui aussi.
Il lui faut moins de cinq secondes.
Malphas et Sammaël interrompent subitement leur combat. Ondine
blêmit. La mâchoire de Sean se décroche, puis il lâche un glapissement strident. Ma mère, un brin sadique, sourit de toutes ses dents.
À mon tour de lever la tête.
Mais genre, vraiment.
Son ombre me recouvre entièrement.
C’est. Quoi. Ce. Foutage. De. Gueule !
Pour rappel, la taille du Modérant sous sa forme humaine est de 1m40
et la mienne, 1m75. Ma taille naturelle est de 2m65. Je suis fière d’être l’une des plus grandes démones toutes races confondues. Je dépasse tous les Pécheurs et les Vertueux que je fréquente, y compris mon Hybresang.
Abaddon…
… mesure…
… dorénavant…
… plus de trois mètres.
Il est proche du haut plafond de la salle.
Il doit peser dans les quatre cents kilos.
En gros, le mec est un nain sous sa forme humaine, mais un géant
dans sa version démoniaque. Le mastodonte aux écailles et aux yeux argentés affiche pas moins de six putains de cornes en ivoire : deux sur le front, deux sur le crâne, deux sur les tempes. Ses crocs de devant sont aussi longs que mes avant-bras. Je comprends beaucoup mieux d’où provient son surnom.
Ma douce petite maman s’est casée avec un ogre. Et il n’a pas du tout une trogne à avoir une vertu de Tempérance, c’est
clair ! Il n’y a pas un millimètre carré de son apparence physique qui m’inspire de la modération. Il a plutôt la tronche d’un démon qui suce le liquide des moelles épinières de ses ennemis après les avoir désossés.
Il me destine un sourire sarcastique en roulant les épaules et en
déployant ses ailes de titan. Même sa queue a l’air d’être musclée ! Quand il amorce un pas en avant vers moi, tout le tatami se met à trembler sous mes pieds comme s’il y avait un séisme.
Je déglutis. Je vais me faire rétamer.
Ma voix intérieure Équitale se fiche de moi :
Ne jamais sous-estimer son adversaire, Myri.
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