Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 6 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 3 : L’appel du devoir

 

« Associé avec une femme, le diable lui-même perd la partie. »

Proverbe polonais

 

Myrina

Depuis la nuit des temps, des portails existent entre le monde des humains et celui des démons, Infernum. Les Arcadus permettent de relier les deux plans parallèles : miroirs, tableaux, placards, portes, fenêtres. Une rune démoniaque invisible pour les humains est gravée sur chaque Arcadus afin que nous puissions les identifier au premier coup d’œil. Selon le recensement officiel des Traqueurs, il n’y aurait pas moins d’un million de portails dispersés à travers le monde. Les humains ne peuvent pas les traverser à moins d’être accompagnés par un des nôtres et cette exception nécessite un visa gouvernemental signé par un Traqueur majeur. En revanche, nous autres démons pouvons emprunter les portails à notre guise afin de passer d’un univers à l’autre. Nous détenons tous un badge magique attitré qui fait office de carte de pointage afin que nos allées et venues soient rigoureusement contrôlées par nos autorités. En effet, certains démons se voient interdits de passage à cause de leurs méfaits. S’ils tentent de franchir un Arcadus en utilisant leur badge personnel, le portail ne s’ouvre pas et la rune démoniaque ne s’allume pas. Pour contrer ce problème, les Révoltés ont eu recours à un trafic de cartes d’Arcadus afin d’aller se cacher en toute impunité dans le monde des mortels. De nombreux badges volés ou contrefaits circulent ici et là, ce qui rend mon travail de chasseuse d’autant plus difficile.

Ondine et moi avons fait le choix de vivre parmi les humains à cause de ma profession spéciale et de la dualité de ma nature, mais ce n’est pas le cas de tous les démons. Certains d’entre eux haïssent ou méprisent les mortels, si bien qu’ils ne se rendent pratiquement jamais dans leur monde. 

De toute manière, les démons ont une espérance de vie de plusieurs siècles, voire des millénaires pour certains Pécheurs et Vertueux particulièrement puissants. De ce fait, il est compliqué pour les démons de nouer des liens d’attachement avec des mortels. De telles choses restent rares, mais se sont déjà produites par le passé. Ces amitiés et amours fugaces se terminent tragiquement en règle générale. Je l’ai appris à mes dépens.

Sur Infernum, les lois de la physique sont différentes de celles que vous connaissez. Ne cherchez pas de cohérence scientifique, environnementale, astronomique. Il y a deux soleils le jour (un rouge et un noir) et deux lunes la nuit (une argentée et une dorée). Il n’y a ni saisons, ni pluie, ni marées. À la surface, on ne trouve pas d’océans ou de rivières, seulement des bassins d’eaux chaudes coincés dans les montagnes. Sinon, la majorité des sources aquatiques sont souterraines. Comme les démons n’ont presque pas besoin de s’hydrater, le manque d’eau n’est pas gênant. Par ailleurs, la gravité est moins forte sur Infernum. Pour vous donner un ordre d’idée, elle équivaut à celle de la lune, ce qui me demande toujours un court temps d’adaptation lors de mes séjours. La température ambiante varie entre vingt degrés la nuit et quarante degrés le jour. Vésave, le colossal volcan qui se dresse au centre d’Infernum, entre en éruption une fois par siècle avant de se rendormir. Quatorze mégalopoles blindées de gratte-ciel deux fois plus hauts que ceux des humains et abritant des millions de démons affairés sont administrées par les quatorze leaders des légions démoniaques, les Magistraux.

Je suis née sur Infernum il y a vingt-quatre ans, mais j’ai passé mon enfance sur Terre. Ma mère est une Stuprène et mon père un Équitale. Je suis le fruit « contre-nature » d’un amour interdit par nos lois. En effet, les Pécheurs et les Vertueux n’ont pas le droit de s’unir officiellement. Mais comme vous l’imaginez, cela survient parfois. Même les démons éprouvent des sentiments et, comme le prétend un proverbe humain, « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Avant d’être démasqués par les Traqueurs, mes parents et moi formions une petite famille heureuse, presque ordinaire. Puis, l’année de mes dix ans, mes parents ont été retrouvés par les autorités démoniaques et ont été jugés pour avoir dissimulé mon existence. Leur châtiment fut l’exil dans les Limbes, un plan parallèle secret entre les deux mondes, car mon grand-père Équitale, un ancien Magistral ayant gardé de l’influence sur les grands pontes d’Infernum, a intercédé en faveur de mes parents afin de leur éviter la mort. Pour ma part, j’ai été confiée à l’ordre des Traqueurs qui m’ont entraînée et ont fait de moi une des leurs. Je n’ai pas eu mon mot à dire dans tout ceci, évidemment. Ma vie a radicalement changé du jour au lendemain.

Si ces unions sont strictement prohibées, c’est parce que la combinaison des gènes d’un démon Pécheur et d’un démon Vertueux peut engendrer trois conséquences.

Première possibilité : une fausse-couche précoce, le cas le plus répandu.

Deuxième possibilité : des monstres malformés, des êtres qui relèvent davantage de la bête féroce et stupide que du démon. Ces créatures extrêmement violentes et affamées dès la naissance, que nous appelons les Sans-Âmes, sont systématiquement tuées par les Traqueurs car elles ne peuvent être maîtrisées ou domestiquées. Une fois, j’ai été confrontée au cadavre d’une mère dévorée par son bébé Sans-Âme juste après sa venue au monde. Ce n’était pas joli à voir. Oui, il faut avoir des nerfs d’acier dans mon métier.

Enfin, troisième possibilité, la plus rare : mon cas, une démone hybride qui possède les caractéristiques génétiques de ses deux parents, des pouvoirs spécifiques issus de son métissage sanguin… mais flanquée en contrepartie d’une anomalie physique et d’une espérance de vie réduite. Mon vieux maître Traqueur m’a affirmé que j’étais seulement la quatrième hybride mi-Pécheresse mi-Vertueuse d’Infernum depuis que notre monde est monde. Les trois autres étant décédés depuis des lustres, je suis actuellement la seule métisse vivante de mon genre.

De toute façon, les sangs purs sont rarissimes de nos jours. Les mentalités et les mœurs évoluent… (Il était temps, j’ai envie de dire !) Les Pécheurs et les Vertueux se soucient de moins en moins de se reproduire par espèces. Ma sœur Ondine est à 3/4 Stuprène et 1/4 Insatiare par exemple… Mais elle n’est pas considérée comme une véritable hybride, puisqu’elle n’a que du sang de démons Pécheurs dans les veines.

En revanche, le nouveau mec de ma sœur, Kelen Wills, l’est. J’ignore pourquoi Magistraux et Traqueurs opèrent une telle distinction entre lui et les autres Pécheurs au sang mélangé, mais il paraîtrait qu’il est… quel terme absurde ai-je entendu sur Radio Hell l’autre fois ? « L’avenir génétique des Pécheurs d’Infernum » ou une aberration du style ? Aux yeux des Magistraux Pécheurs, cet Hybresang âgé de plus de mille trois cents ans est un être supérieur génétiquement parfait, pourvu des sept vices démoniaques et, par conséquent, dénué des faiblesses inhérentes à chaque espèce. Certains clament même qu’il est le plus puissant démon au monde. Un salaud mégalo en puissance, surtout ! 

Pour leur part, les Traqueurs sont composés de guerriers Pécheurs et Vertueux. Si chaque légion a sa milice, nous incarnons en quelque sorte la police des polices chez les démons. Bien avant ma naissance, ils appelaient ce service FBI, « Federal Bureau of Infernum », mais les humains ont repris le sigle à leur compte dans les années 30 afin de baptiser leur propre ordre et mes supérieurs ont renommé le bureau CIT, soit « Central Intelligence of Trackers ». Lorsque des litiges ou des conflits éclatent entre les deux camps, menaçant ainsi l’équilibre de notre société démoniaque, nous intervenons pour concilier les esprits échaudés. Nous sommes neutres, du moins sur le papier – en pratique, c’est un poil plus complexe. De plus, croire que les Vertueux sont moins vicieux que les Pécheurs serait un lieu commun. Il ne faut pas se fier aux apparences dans notre profession. Depuis peu, nous chassons également les Révoltés, des hors-la-loi déserteurs qui complotent dans l’ombre pour renverser le gouvernement d’Infernum. Notre autorité est censée être reconnue par tous les démons. Notre credo : maintenir l’ordre et la paix à tout prix.

En me levant ce matin-là, je n’avais aucune idée de l’ampleur de ce qui allait me tomber dessus aujourd’hui… ni des emmerdes royales dans lesquelles j’allais me fourrer.

***

Mon portable vibre sur la table de chevet si fort qu’il en fait trembler la lampe en verre. J’ouvre un œil pour regarder le nom qui s’affiche sur l’écran. Mon patron. Je saisis mon mobile en soupirant, augmente le volume, décroche et colle l’appareil contre mon oreille droite en bâillant sans la moindre discrétion dans le micro en guise de salut.

— Je te réveille, Myri ? gronde une voix caverneuse. Il est 11h du matin, pourtant.

— Nuit agitée, boss. 

— Tu ne travaillais pas cette nuit.

— Dis ça à l’Appétant obèse qui a décidé de faire du trafic d’organes dans la boîte où je passais la soirée avec ma sœur. Ses foutus poings avaient la taille d’une paire d’enclumes.

Les Appétants, démons du péché de Gourmandise, présentent une fâcheuse tendance au cannibalisme. Celui que j’ai coincé par le plus grand des hasards dans les vestiaires de la discothèque se trimbalait avec deux glacières roses Hello Kitty contenant des cœurs et des cerveaux humains récupérés à la morgue de l’hôpital. Il projetait de vendre ses produits illégaux à trois de ses camarades affamés… qui se sont enfuis comme des merdeux en me voyant débarquer.

Ce genre de truc, ça tombe toujours sur moi.

— Tu l’as neutralisé, Myrina ?

— Ouais, boss, marmonné-je en frottant mon sternum encore douloureux malgré ma capacité de régénération rapide.

Le gros lard a écopé d’une bonne raclée, d’un séjour d’un siècle derrière les barreaux et d’une amende de 10 000 Fourches, mais avant que je ne réussisse à refermer mes menottes en argent autour de ses poignets dodus, cet enculé bedonnant a réussi à me flanquer un coup de poing dans la poitrine qui m’a fait décoller et voler sur cinq bons mètres dans la pièce. Si j’avais été humaine, il m’aurait fracturé la cage thoracique et je serais morte sur le coup. Si j’avais été une démone lambda, j’aurais survécu, mais j’aurais plus dégusté aujourd’hui au réveil. Heureusement, en tant qu’hybride, je suis plus robuste. Bien sûr, si j’avais surpris ce Pécheur en train de dévorer un humain, j’aurais eu le droit légal de l’exécuter séance tenante. Ce genre de meurtre sordide n’est pas considéré comme un dérapage par la justice, mais comme un crime inexcusable.

Bref, ma soirée de baise est tombée à l’eau. Le seul mec que j’ai ramené hier soir était un énorme Appétant inconscient que j’ai dû traîner par les pieds jusqu’à l’Arcadus le plus proche dans le but d’aller le balancer dans la prison du CIT sur Infernum. Le pire étant que le trafiquant était si imposant que son corps ne rentrait pas dans l’encadrement trop étroit du portail. Donc, j’ai été contrainte de lui couper un bras au niveau de l’épaule, mais comme je n’avais pas mon épée sur moi – arrestation et amputation n’étaient pas prévues au programme, je vous rappelle – j’ai dû taillader sa chair épaisse avec les moyens du bord : un simple couteau. Ça m’a pris un bon moment. Je l’ai assommé plusieurs fois pendant ma corvée parce qu’il se réveillait en hurlant de douleur toutes les dix minutes. Sont vachement douillets, les démons Appétants. Ils en font toujours des tonnes pour se faire plaindre.

— J’ai le cadavre non identifié d’un Piétan sur les bras, découvert ce matin dans une église humaine, Myrina, annonce mon boss au téléphone. J’ai pensé à toi.

— Pourquoi ? sifflé-je d’un ton suspicieux.

— Parce que tu es mon meilleur élément, que tu es un bourreau de travail et que tu ne vis que pour les challenges.

— Mais bien sûr, Zagam. Tu as surtout pensé à moi parce qu’aucun Traqueur au QG ne veut de l’affaire, avoue-le.

— Tu sais comment sont les gars… Ils n’aiment pas trop sortir de leur petite zone de confort.

J’avais pigé. La plupart de mes dévoués collègues du CIT évitent scrupuleusement d’aller exercer leur devoir sur Terre. Ils préfèrent rester sur Infernum pour coller des procès-verbaux aux démons mineurs qui enfreignent le code de la route aérienne et participer à des concours de rots pestilentiels dans les bureaux.

— Malphas est sur place, ajoute mon supérieur. Il a hypnotisé les flics humains pour les faire déguerpir de la scène de crime. Le terrain est dégagé.

Non, merde ! Pas lui !

— Tu sais que je ne travaille pas en binôme, Zagam.

Surtout pas avec Malphas. Je ne suis pas dingue à ce point !

— Il est juste là pour t’épauler aujourd’hui, Myrina. C’est toi qui prendras l’enquête en charge. Si tu as besoin d’un coup de pouce pour quelque chose, il t’aidera, assène sèchement mon boss.

— Il n’a qu’à s’en charger tout seul. Je ne veux pas le voir.

— Malphas planche déjà sur une autre affaire en parallèle. Je sais que ce n’est pas simple entre vous deux à cause de vos histoires personnelles, mais fais donc un petit effort et prends sur toi pour le boulot ! m’ordonne Zagam d’un ton péremptoire.

Pas simple ? Le mot est faible ! Je parie un lingot d’or que Malphas s’est porté volontaire pour jouer les éclaireurs quand mon boss a annoncé aux Traqueurs qu’il envisageait de me confier l’enquête.

Je ne suis pas fière de moi sur ce coup-là. Une fois, j’ai eu le malheur de mélanger ma vie professionnelle et ma vie privée en couchant avec mon collègue Malphas et depuis… eh bien, il me harcèle dès qu’il en a l’occasion. J’ai beau l’envoyer méchamment bouler à chaque fois, il s’obstine à me draguer lourdement envers et contre toute raison. Comme il est Arrogèse, son orgueil démesuré n’a pas supporté que je me barre en douce pendant qu’il dormait et surtout, que je ne le rappelle pas après nos ébats. Il m’a dit l’autre jour par SMS qu’il était amoureux de moi, mais je ne le crois pas une seule seconde. Tout ce qu’il veut, à mon avis, c’est une deuxième nuit torride… afin de pouvoir se venger en me faisant le même coup le lendemain. Malgré ses trois siècles, ce queutard de démon Pécheur est un vrai gamin dans sa tête. Il n’est pas foncièrement mauvais, mais il a l’envergure intellectuelle d’une palourde moisie. Son seul centre d’intérêt dans la vie : collectionner les capsules de bières entre deux coups de queue. Vous cernez le personnage, hum ? Alors certes, il est beau comme un dieu (et il le sait, il ne se sépare jamais de son miroir de poche, de son mini-vaporisateur de parfum et de son peigne !) mais il n’a pas grand-chose dans le crâne et un tempérament de macho exécrable. Je regrette infiniment la nuit qu’on a passée ensemble il y a quelques mois. En plus, elle n’en valait même pas la peine, je n’ai eu qu’un menu orgasme sans éclat… alors que Malphas s’était vanté de m’en octroyer une dizaine avant que je ne cède à ses avances dans un bar d’Infernum, l’esprit embrouillé par la terrible absinthe des démons, la Bile de Dragon.

Au passage, j’ai aussi pu constater que les immenses cornes frontales dont il tire tant de fierté sous sa forme démoniaque ne sont pas proportionnelles aux attributs qu’il arbore sous son apparence humaine. Si encore il savait s’en servir… (Je ne parle pas des cornes, bien sûr.)

Bref, Zagam ne me laisse pas le choix. Je vais devoir faire avec, hélas.

Après avoir noté les coordonnées du lieu du crime et raccroché avec mon patron, je file prendre une douche en me préparant mentalement à une confrontation avec Malphas aujourd’hui et à examiner le cadavre d’un Piétan sans nom.

Je confirme, je sens qu’une bonne journée de merde se profile devant toi, Myrina Holmes.

 

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