Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 107 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 14 : Révélation Pécheresse

 

« L’amour élève ou avilit l’âme, selon l’objet qui l’inspire. »

Louis de Montchamp, Le petit livre de l’amour

 

Myrina

— Oh, comme je voudrais que ton père soit vivant pour voir ça,

soupire Lysi en contemplant mon badge tout neuf. Notre Myri, directrice du CIT. Il aurait appelé tous ses amis les uns après les autres pour l’annoncer.

— Il aurait également pris contact avec tous les journaux d’Infernum

afin qu’ils pondent un article sur le sujet, spécule Abaddon avec une pointe d’amusement.

Nous sommes rentrés chez Sam et Ondine en petit comité. Lexi,

Malphas, Aramiel et Sean ont été conviés à l’after. Le stagiaire a bavé en rencontrant ma mère et l’a complimentée sur sa « bonnassitude », ce qui nous a fait rigoler. Nous les avons briefés sur le Trident de Satan. Aramiel m’a semblé un brin sceptique quand nous leur avons expliqué que Kel jouait un double jeu auprès de Lilith, mais ce n’est pas spécialement étonnant de sa part. Mon prestigieux badge de directrice est passé de main en main. Ma charmante sœur a même craché dessus « pour me porter chance » avant de l’essuyer à l’aide d’un mouchoir brodé de lotus.

— Je suis sur le cul que Kel ait validé le testament de Zagam dans

mon dos, avoué-je en récupérant le badge et en le rangeant dans ma poche.

En plus de ça, il a mis la pression à feu Remington pour lui faire

agréer officiellement le document. L’ancien Fédérateur Vertueux devait être furibard de m’accorder cette « faveur » après avoir essayé de m’évincer du CIT.

— Il se doutait que tu aurais eu les chocottes s’il te l’avait dit, contre

Sam. En plus, le testament aurait pu ne jamais être effectif si Zagam avait pris sa retraite comme prévu. La passation de pouvoirs aurait été classique.

— Ça me laisse perplexe que Zagam m’ait choisie, même si j’en suis

honorée… Je ne vais pas pouvoir occuper cette fonction plusieurs décennies. Avec mon espérance de vie réduite, il aurait été plus pertinent de désigner un autre Traqueur, Pécheur ou Vertueux.

— Moi, par exemple, fanfaronne Malphas. J’aurais été un directeur

remarquable.

Grand silence gêné dans le salon. Nous nous entre-regardons sans

oser le contredire. Devant notre manque d’entrain, l’Arrogèse lâche un grondement suffisant et part bouder dans la cuisine à l’instar d’un gamin froissé. Voilà précisément pourquoi il serait un mauvais directeur. Mais je le connais, ça lui passera. Mon collègue est tout de même content pour moi.

— Tu choisiras à ton tour un autre Traqueur pour te remplacer en

temps voulu, décrète Aramiel.

— Oui, je crois que Zagam avait bien compris que le CIT avait besoin

d’un vent de fraîcheur Myrinesque, dit Ondine en souriant. Tu as une vision différente des autres Traqueurs, frangine.

— Et une prestance que les autres n’ont pas, ajoute Lexi. Ton discours

génial pendant l’enterrement en est la preuve. Tu as senti comme leurs applaudissements et leurs cris ont fait trembler tout le temple ?

— Ah, j’aurais aimé assister à ça, admet Abaddon. — C’était fabuleux ! commente Sean. J’en ai eu des frissons. J’étais

envoûté par Myrina ! Je me suis cru au début du film Gladiator, quand Russell Crowe motive ses troupes avant la bataille. Quelqu’un l’a vu ? Non ?

— Myri est une meneuse, assure ma mère. Elle sait comment

rassembler les gens autour d’elle.

Je les embrasse du regard. Ma famille et mes amis, mes soutiens, mes

repères, mes alliés. Tous réunis autour de moi malgré leurs différences. Lysi a raison, dans un sens. Même si ce n’est pas toujours conscient et sans vouloir me la péter, je parviens à fédérer les démons. Grâce à ma moitié Vertueuse et à ma moitié Pécheresse, qui sont mes forces complémentaires. Étant hybride et Traqueuse, je représente les deux camps.

Zagam l’avait pigé avant moi.

Kel aussi, il me semble.

— À la mémoire de Zag, soufflé-je doucement en levant ma coupe. — Et à la nouvelle directrice du CIT, renchérissent tous les autres à

l’unisson en m’imitant.

Nous vidons nos verres d’un trait.

***

Kelen

C’est le buzz du jour dans tous les médias.

Le directeur du CIT est mort – ils ne précisent pas comment, nous

avons veillé au grain – son enterrement a eu lieu aujourd’hui et Myrina Holmes, alias l’Amazone, a été désignée pour le remplacer.

Je me demande comment elle vit tout cela. Perdre Zagam n’a pas dû

être facile, il était comme un père pour elle. J’espère que ce n’est pas elle qui a retrouvé son corps chez lui.

Comment a-t-elle accueilli la nouvelle en lisant le testament que j’ai

validé sous cape entre deux missions anti-Révoltés ? Panique ? Stupeur ? Fierté ? Joie ? Je n’en ai pas la moindre putain d’idée, vu notre lien démoniaque en sourdine. J’aimerais tant être là pour elle… Mais je ne peux pas. Je me rabâche pour me déculpabiliser qu’Ondine, Sam et ses collègues doivent l’entourer. Ils sont bienveillants et fiables, eux.

— Ta nièce a pris du galon, siffle une voix devant moi. Lilith s’est téléportée dans le salon, un air fâché sur les traits.

Madame va et vient à sa guise dans le château. Je garde la tête dans mon journal, confortablement calé dans le canapé en cuir, un cigare hors de prix au coin de la bouche. Je me suis mis à fumer le cubain depuis peu. Le stress, que voulez-vous.

— Hum hum, fais-je négligemment en expirant de la fumée par les

narines.

— Tu étais au courant.

Ce n’est pas une question, mais une déduction. — Je me suis renseignée, Kelen, dit-elle, un poing sur la hanche. Un

testament de cet ordre ne peut être validé que par le Magistral de la légion du démon qui le rédige. Mais une loi adoptée plus récemment annule la précédente et précise que les deux Fédérateurs doivent fournir leur bénédiction.

— Effectivement, Remington et moi avions validé ce testament avant

que tu ne quittes les Limbes, réponds-je en retirant le cigare de mes lèvres.

D’une chiquenaude nonchalante, je fais tomber la cendre sur le

parquet en chêne fraîchement ciré – il faut attribuer du travail aux domestiques, après tout.

Exaspérée que je ne la regarde pas dans les yeux, elle m’arrache le

journal des mains grâce à sa télékinésie. Il s’enflamme dans les airs et voltige juste sous le plafond en décrivant des cercles dans la pièce, semblable à un rapace de feu qui plane avant d’attaquer sa proie. Des morceaux de papier brûlé et des étincelles pleuvent autour de nous. Nous sommes tous les deux immunisés contre les flammes, mais pas les meubles.

— Il est caduc, puisque Remington est décédé et que je suis la

nouvelle Fédératrice d’Infernum. Je n’ai pas donné mon accord pour que cette fille devienne directrice du CIT. Je comptais mettre un de mes officiers Griffons à la tête des Traqueurs ! s’exclame-t-elle avec virulence.

Je souris en mon for intérieur. Je suis ravi d’avoir contribué à

contrarier les plans de la sorcière, même si ce n’était pas prémédité lorsque j’ai validé le testament de Zagam.

— Il est trop tard, Lilith. Elle a déjà été nommée officiellement

directrice, reconnue par tous ses agents et les médias. Si tu l’éjectes de son poste, les Traqueurs ne l’accepteront pas. Ils sont déjà à fleur d’écailles à cause du trépas de Zagam et des remaniements que tu as imposés au CIT. T’en prendre à Myrina serait la goutte d’eau qui ferait déborder le vase, argumenté-je intelligemment en simulant un détachement et une neutralité irréprochables.

D’un geste violent de la main, la sorcière expulse à distance le journal

à moitié embrasé dans la cheminée.

— Elle les incitera à se mutiner contre nous de toute façon ! Puisque

c’est ainsi, nous allons lui montrer à qui elle doit obéir. Je vais mettre les points sur les I avec elle. Et tu vas le faire avec moi, chouchou, insinue-t-elle d’une voix hivernale qui me fait frémir d’inquiétude.

Par ma corne…

Mais qu’est-ce qu’elle mijote encore ?

***

Myrina

— Aramiel, je vais bien, répété-je à mon ami tandis qu’il mesure le

rythme de mon pouls, les doigts appuyés sur mon poignet.

L’Altrusite a tellement insisté pour m’ausculter que j’ai fini par céder

à sa requête, même si ça m’emmerde. Nous nous sommes isolés dans la chambre de Sammaël et Ondine pendant que les autres poursuivent les recherches sur le Trident de Satan dans le salon.

— Que tu dis, Myri. Mais ta pâleur insolite et tes pulsations

cardiaques élevées m’indiquent le contraire. Tu te nourris correctement ? Tu dors suffisamment ?

— Je bouffe comme quatre et je roupille douze heures par nuit,

baratiné-je pour qu’il me lâche la grappe.

— Tu plisses le nez quand tu me mens. (Ah bon ? Mince alors. Moi

qui étais convaincue d’avoir un talent inné de mythomane…) As-tu des problèmes digestifs ?

— Non ! J’ai juste dégueulé quand j’ai vu le corps de Zagam, mais ça

ne compte pas. Aramiel, j’ai subi pas mal de coups de poignard au moral, ces derniers temps. Il est plutôt logique que mon corps en pâtisse. Mais ça va ! Ce n’est que transitoire. D’ailleurs, j’arrive à conserver ma forme démoniaque plus longtemps qu’avant. Je ne me suis même pas évanouie la dernière fois que j’ai muté. Et mon audition n’en a pas été impactée.

— C’est une nouvelle engageante.

— Alors, on a terminé ?

— Non. Je veux vérifier si tu as des ganglions, qui pourraient être un

signe d’infection. (Je grogne tandis qu’il me palpe la gorge avec ses grandes mains chaudes.) Je suis ton médecin, il est normal que je me préoccupe de ta santé. (Je grommelle une insulte sur les docteurs zélés qui abusent de leur pouvoir sur leurs patients.) Ou peut-être n’était-ce qu’un prétexte commode pour passer un peu de temps seul avec toi, qui sait.

Mes yeux décontenancés se posent sur son visage. Un sourire plein de

sollicitude se dessine sur ses lèvres. Il a fini de tâter mon cou, mais il garde ses mains sur ma peau, comme une écharpe de chair.

— Je suis partagé entre des dizaines de sentiments contradictoires

pour toi. D’un côté, je suis heureux que tu aies retrouvé ta mère et que tu sois devenue directrice du CIT. De l’autre, j’ai de la peine pour toi à cause de la perte de Zagam et… de tout ce qui se passe en amont avec Lilith et Wills.

— Bienvenue au club, mon pote. Je suis experte en sentiments

contradictoires.

— Je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie, mais quelque chose

m’interpelle. Tu nous as dit que c’était elle qui avait assassiné Zagam. Mais se pourrait-il que ce ne soit pas elle qui l’ait exécuté ?

Je me mâchonne la lèvre inférieure en affrontant le regard attentif du

médecin.

— Non, c’est elle.

— Myri, je t’ai dit il y a une minute que tu plissais le nez quand tu me

mentais.

— OK, OK ! Il se pourrait que… Kel ait fait ça sous la contrainte du

pacte de sang, même si… je ne pense pas, en toute sincérité. Il n’est pas aussi sadique.

— Je dois te dire quelque chose que je pense, mais c’est une théorie

subjective née de mon esprit rationaliste. Ce n’est ni un jugement, ni une vérité, ni une remarque vouée à te blesser. Puis-je l’exprimer ?

— Évidemment, bêta.

— Je veux juste que tu gardes ce que je vais te dire dans un coin de ta

tête, Myrina. Au cas où ce serait avéré. Cette lettre que Kelen a écrite à Sam… Qui nous dit que ce n’est pas une manipulation de la sorcière pour vous attirer dans un piège tordu ? En faisant confiance à Wills, en le contactant et en lui parlant du Trident de Satan, vous allez peut-être vous tirer une balle dans le pied.

Je me renfrogne.

— Tu crois qu’il est sous son emprise totale et qu’il nous fait

seulement miroiter qu’il veut la tuer. Qu’elle est derrière ses mots...

— Je ne crois rien. C’est mon métier de penser à tout ce que ne

peuvent pas et ne veulent pas voir les gens. Certains de mes patients humains se montrent récalcitrants à passer les examens complémentaires que je leur prescris lorsque j’ai un doute sur leur pathologie. Donc, je dois parfois leur expliquer la réalité la plus pénible afin de les persuader de prendre toutes les précautions. « Il vaut mieux prévenir que guérir » est ma doctrine.

— Je vais garder ça dans un coin de ma tête.

— Tant mieux, je suis rassuré. Allez, viens là, ma belle. Bravo pour ta

promotion et mes condoléances pour ton patron.

Un rire niais et anxieux me secoue tandis que je me pelotonne contre

le corps robuste d’Aramiel. Mes bras ceinturant sa taille, je couche la joue contre sa poitrine, écoutant son cœur qui bat régulièrement derrière le tissu de sa chemise. Je me sens bien dans ses bras. C’est bon d’être câlinée par un homme, même si ce n’est pas le mien… Oh merde, j’ai encore envie de chialer ma race d’hybride, ça n’arrête pas depuis trois semaines, j’y ai droit quasi tous les jours ! Une vraie gonzesse, comme le scandait Zagam dans son testament.

J’adore Aramiel, mais j’aimerais tant que Kel soit à sa place en cet

instant. Que je puisse me lover contre son corps brûlant, musculeux, indestructible – et irrésistible. L’écouter me susurrer à l’oreille à quel point il m’aime. Respirer son odeur à plein nez… Caresser le velouté de sa peau… Je lèverais lentement le visage vers lui, il baisserait le sien vers moi.

Nos souffles se mêleraient…

Nos lèvres joueuses s’effleureraient, tremblantes d’impatience et de

désir… et… et…

En rouvrant les paupières, je me rends compte que je suis à deux

griffes de commettre l’erreur d’embrasser Aramiel. Quand je m’écarte prestement de lui, il ouvre les yeux. Je l’ai pris pour Kelen à cause de ma frustration sexuelle et lui ai envoyé des… signaux de séduction. J’ai approché ma bouche de la sienne en me collant contre lui et ai libéré involontairement des phéromones de Stuprène pour l’aguicher. Vu mon attitude, il a cru que j’avais envie de lui rouler une galoche, voire… de l’entraîner sur le lit à moins d’un mètre de nous.

— Excuse-moi de t’avoir induit en erreur, Aramiel. J’étais…

complètement à l’ouest. Mes maudites hormones me jouent de vilains tours. En plus, je crois que je ne vais pas tarder à avoir mes chaleurs, la période est encore plus sensible au niveau physiologique.

Son regard ambré rempli d’ombres fuit le mien. — Non, c’est moi qui m’excuse. J’aurais dû couper court avant. Tu es

vulnérable, je n’aurais pas dû en profiter. Je me suis égaré, moi aussi.

À travers ce presque dérapage, je viens seulement de percuter que

mon ami médecin nourrissait toujours des sentiments équivoques envers moi. Je croyais qu’il avait tourné la page par rapport à notre pseudo-histoire, mais il était prêt à me rendre mon baiser. Il doit être irrité de me voir m’accrocher encore à mon compagnon qui s’est lui-même exclu de ma vie et en trousse une autre.

Il est vrai que Kel culbute la sorcière, peut-être en ce moment même.

J’y pense tout le temps et la jalousie me dévore. Je les imagine imbriqués dans toutes les positions. Sa bouche à elle sur son sexe, ses mains à lui sur ses seins. Le plus difficile pour moi est de penser que Kel jouit en elle et remplit son vagin de sa semence. Je me compare à elle en songeant que je ne peux pas faire le poids, érotiquement parlant, face à une Pécheresse aussi belle et expérimentée qu’elle. Je me suis dit hier que, si je venais à coucher avec un autre amant afin de me soulager physiquement de toute cette tension sexuelle attachée à ma condition de demi-succube, ce ne serait pas très différent de sa situation : une baise par obligation, protocolaire, dénuée de sentiments. Si notre lien démoniaque étouffé permet à Kel de coucher de son côté, j’imagine que moi aussi.

Et nous serions quittes, en quelque sorte.

Puis je me suis raisonnée, car je serais incapable de le tromper. Je me

plante : nos situations divergent. Mon compagnon n’a pas choisi d’être l’esclave sexuel de Lilith. Je devrais le plaindre au lieu d’être jalouse d’elle et de m’apitoyer sur mon sort… En outre, j’ignore si l’inverse est vrai, puisqu’il ne m’a pas touchée la nuit où j’ai dormi chez lui, mais il est le seul homme dont j’ai envie.

Tout ça pour dire que je ne peux pas embrasser mon cher ami

Vertueux et encore moins coucher avec lui, même une fois.

Assez de torture psychologique pour aujourd’hui. J’ai eu mon quota ! — Il n’y a pas de malaise entre nous ? m’enquiers-je, soucieuse, en

frôlant le bras d’Aramiel de la main.

— Non, Myri. Jamais.

Nous échangeons un petit sourire et rejoignons les autres dans le

salon.

***

Je rêve. J’en ai conscience.

Celui-là est différent de d’habitude.

Je le sens intimement.

Je suis au milieu de la salle du club terrien de Kel, Les 1001 Nuits de

Luxure. Je porte la petite robe noire que j’avais durant l’enterrement de Zagam, mais je n’ai pas d’arme sur moi. Aucune musique ne résonne. Les spots sont éteints. La température est très basse, comme si on était en plein hiver et que le chauffage avait été coupé.

La salle est vide.

Mais je ne suis pas seule pour autant.

J’ai l’impression d’être épiée dans l’ombre. J’en ai la chair de poule.

Ce rêve est perturbant.

— Hé ? Il y a quelqu’un ? lancé-je d’une voix désarticulée en

baladant le regard autour de moi.

Un rire féminin moqueur retentit dans les ténèbres. Je me mets

aussitôt en position de combat, campée sur mes jambes écartées, les poings levés et serrés, aux abois.

Lilith.

Fais-je un cauchemar ?

Ou est-elle vraiment là ?

Kel a le pouvoir de s’incruster dans les rêves. Elle aussi, peut-être… — Bonsoir, petite fille. Sommeil agité ? entonne la voix que je redoute

et abomine.

— Montre-toi, connasse ! aboyé-je en guettant les ombres. — Tssss. Reste polie avec moi, Myrina Holmes. Le respect est une

règle essentielle. Nous ne jouons pas dans la même catégorie, toi et moi. Tu patauges encore dans ton minable bac à sable tandis que j’évolue dans la cour auguste de la grande école depuis des lustres.

— La cour de la maison close, tu veux dire.

— Je vais devoir t’apprendre la discipline pour que tu assimiles où

est ta place, impertinente petite fille au sang mêlé. Mais cela devrait être distrayant…

Sans que je comprenne comment ça se produit, je me retrouve soudain

propulsée en arrière, traversant un mur à toute vitesse pour atterrir dans une autre salle du club…

Et plaquée sur une grande croix en bois réservée aux pratiques

sadomasochistes des clients Pécheurs.

Clic. Clic. Clic. Clic.

Quatre entraves en argent se referment autour de mes poignets et mes

chevilles. Me voilà les membres écartés et immobilisés, prisonnière d’une croix de Saint-André érigée au milieu d’une pièce obscure et glauque.

Je blasphème et vocifère en tirant sur mes liens, comptant sur ma

force d’hybride pour les casser.

Sans. Le. Moindre. Résultat.

Si je contrôlais mon rêve, je parviendrais à les briser ! Ce qui veut

dire qu’une autre volonté parasite la mienne…

Putain, c’est pas vrai, Lilith est bel et bien là ! Elle a investi mon

inconscient et le domine ! Elle me dépossède de mon propre songe !

Réveille-toi, Myri ! Réveille-toi !

— Inutile de résister, petite fille, dit la voix sucrée de mon ennemie

derrière moi. Tu es ma prisonnière. Mon esprit est bien plus fort que le tien. Cela fait des siècles que je visite les rêves des démons et des humains, donc j’ai eu le temps de perfectionner cette délectable aptitude. Tu ne te réveilleras que quand je te le permettrai. Nous allons enfin faire connaissance, Myrina Holmes. Si tu n’as pas perdu la raison en te réveillant à la suite de nos jeux oniriques, tu comprendras aisément que, si tu persistes à m’asticoter les écailles et ne te soumets pas, je concrétiserai ces petits jeux dans la réalité. Mais je parie que tu seras trop traumatisée par ce cauchemar pour prendre le risque, conclut-elle en riant.

Je déglutis. Nom de Dieu. Elle va me torturer.

J’ai beau souhaiter de toutes mes forces mentales de m’extirper de

mon sommeil, je ne réussis pas.

Lilith apparaît devant moi, les cheveux lâchés sur les épaules,

habillée d’une nuisette vermeille transparente qui dévoile son corps aux formes parfaites. Même en rêve, elle a un sex-appeal de folie. Ses grands yeux d’obsidienne fardés de paillettes roses et violettes s’immiscent dans les miens. Je ne camoufle pas la haine, la colère et le dégoût qu’elle m’inspire malgré la terreur fourbe qui pèse au fond de mon ventre.

La sorcière me sonde de la tête aux pieds avec une expression avide,

les mains sur les cuisses. Non mais… elle me mate comme si j’étais un bout de viande, en plus !

— Tu ne peux pas soutenir la comparaison avec moi, mais j’admets

que tu es une belle fille. Je comprends ce qu’il te trouve, en vérité. Il a les mêmes goûts que moi, avec une préférence pour les brunes fougueuses dans ton genre. Tu aimerais le voir, Myrina ?

Ma respiration se raccourcit. Je ne sais même pas quoi répondre à sa

question. Bien sûr que je meurs d’envie de le voir, mais ça pue le coup fourré !

— Ton silence est éloquent, petite poupée fragile, interprète la fille de

Satan avec un sourire éblouissant qui m’extorque un frisson d’appréhension. Alors, alors, vais-je permettre à chouchou de venir dans ton rêve, tel est mon dilemme…

Pouah ! « Chouchou. » Je vomis ce surnom.

— Ooooh ! s’écrie-t-elle en claquant des doigts. Je vais inviter

quelqu’un d’autre d’abord. Vous vous êtes déjà rencontrés, je crois ?

Sans préambule, un Pécheur doté de cornes en spirale et d’ailes de

plumes anthracite apparaît derrière Lilith. Sa longue queue noire hérissée de pointes rouges frappe le sol. Huit tentacules ondoient dans son dos. Il est très grand et mince. Le démon arbore des caractéristiques Vénades, mais je n’ai jamais vu un spécimen pareil. Son faciès est celui d’un serpent et ses yeux étirés ne sont pas rouges, mais jaunes.

— Jagoemon, murmuré-je, sidérée par sa forme démoniaque. — Comme on se retrouve, inspectrice, rétorque le yõkai qui semble

aussi réjoui que sa maîtresse de me découvrir dans cette position de faiblesse.

— Jagoemon, la petite fille n’est plus inspectrice, mais directrice,

rectifie Lilith d’un ton sarcastique.

— C’est toi qui as tué Zagam, sorcière ! rugis-je en la foudroyant du

regard, le corps tendu comme un arc.

— Était-ce moi ? demande-t-elle à Jagoemon par-dessus son épaule.

Je ne me rappelle plus.

— Moi non plus. C’était peut-être Wills.

— Tu n’as qu’à lui poser la question, Myrina, roucoule la fille de

Satan, son regard pétillant derrière ma croix. Il est venu pour toi…

Je me fige, le souffle suspendu, les narines dilatées. Oui, il vient de s’introduire dans mon rêve.

Il est à quatre mètres environ de mon dos. Je sens son odeur d’incube.

Elle m’envahit, me pénètre et me met en transe, car elle se fond dans ma part succube. Elles se reconnaissent. Je ressens très intensément sa présence si familière, sa chaleur et ses pouvoirs d’Hybresang.

Et pourtant, ce n’est qu’un rêve. Mais ce n’est pas un sosie onirique

généré par la volonté de la sorcière ou une projection de mon subconscient, car une brûlure me mord la gorge. Mon sceau démoniaque se réveille. En est-il de même pour lui ?

— Kel, appelé-je d’une voix méconnaissable.

— Myrina, réplique sa voix glaciale qui me perce le cœur et

m’écorche la peau comme un calvaire bien pire que tout ce que Lilith pourrait m’administrer.

Je tourne la tête vers la droite en papillonnant des paupières, des

larmes en formation dans les iris.

Mon compagnon marche sur le côté de la croix de Saint-André. Sa

silhouette massive se profile dans mon champ de vision.

Je pensais que nos regards allaient se télescoper. Mais non,

malheureusement. Il esquive le mien avec soin.

A-t-il honte vis-à-vis de moi ?

Ou est-ce elle qui l’y oblige ?

Kelen vient se poster devant moi à côté de Lilith, comme je le

redoutais. Ses yeux mordorés sont orientés vers un axe oblique. Non seulement il fuit mon regard, mais il fuit également la vue de mon corps comme si j’étais la réincarnation de Méduse, créature de légende capable de changer en pierre d’un simple regard.

Douleur… envie… fureur… passion…

Tout s’emmêle en moi. C’est une tornade de feu et de glace qui

pourrait tout dévaster sur son passage.

Et je prends brutalement conscience que même si ce n’est pas la

réalité, je le revois enfin.

Lui, qui me hante, m’obsède et me possède comme aucun démon

avant lui.

Mon Hybresang Pécheur est plus séduisant que jamais. Toujours cette

coiffure post-baise en pétard dont je suis folle… Toujours ce visage magnifique d’archange des ténèbres… Toujours ce corps musclé beaucoup trop sexy et sauvage pour être celui d’un homme ordinaire…

Il est vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs. Je voudrais aussi

disposer d’un pouvoir de télékinésie pour lui arracher ses fringues.

Ma marque s’enflamme. Mon corps trémule sur la croix, comme saisi

d’un spasme. Un désir féroce m’inonde comme un torrent de luxure.

Je le veux. Je le veux tout de suite !

— Mmmmh, tu excites la Traqueuse, chouchou, ronronne Lilith avec

un sourire frondeur et salace en faisant lentement courir sa paume le long du bras de mon compagnon statufié. Son odeur a changé à la seconde où elle a senti la tienne. Ses instincts de femelle sont aiguisés par ta proximité. L’abstinence ne lui réussit pas…

Il ne lui répond pas. Je hoquette lorsqu’elle lui caresse les cheveux

avec une sensualité calculée. Je ne supporte pas qu’elle ose le toucher ainsi devant moi. Mon territoire ! Mon compagnon ! Ma propriété ! Je vais amputer cette salope !

Revendiquant mon démon, je pousse un feulement de tigresse sonore

et primitif qui provoque les ricanements de la sorcière et Jagoemon. Kelen ne réagit pas. Il reste impassible, pareil à un soldat au garde-à-vous. Comment peut-il être indifférent à mes phéromones et ma détresse ? Je braille de tous mes poumons :

— KEL !

Léger frémissement de mâchoire.

Quasiment imperceptible.

Aucun contact visuel, cependant.

— Petite fille, chantonne Lilith en frottant sa joue contre l’épaule de

mon Hybresang – c’est décidé, je vais lui lacérer aussi la peau du visage – Kelen est à moi seule, tu perds ton temps et ton énergie. Il m’est dévoué. Ce que vous avez vécu par le passé n’était qu’une passade, tu dois l’oublier.

Je refuse de lui parler à elle. Je cherche à capter l’attention distante

du Fédérateur Pécheur. Un trop-plein d’émotions me fait exprimer tout ce que j’ai sur le cœur, au fond de l’âme et dans les tripes.

— Kel, regarde-moi, supplié-je désespérément avec la sensation

affreuse de m’adresser à une carapace vide. Regarde-moi, bon sang ! Je me fous que tu aies couché avec elle. Je me fous que tu aies tué des innocents pour elle. Ce n’était pas ta faute, tu entends ? C’est la sienne ! Je te pardonne tout. Je t’aime tant, Kel. Tu es à moi, pas à cette garce. Tu le sais ! Nous sommes des âmes sœurs, c’est toi qui me l’as dit ! Alors, arrête de garrotter notre marque démoniaque à cause de ta culpabilité ! Je suis convaincue qu’il n’y a pas que le pacte de sang qui interfère, il y a toi aussi, avec l’objectif inconscient de me protéger ! Je veux que tu me reviennes, connard !

— Elle est aussi pathétique que naïve, se gausse la sorcière. Je lui dis

ou tu lui dis, chouchou ?

Les traits de Kelen se contractent. Un pli se creuse sur son front. Il

secoue légèrement la tête, le regard dans le vague.

— Lilith, non. Cela ne servirait à rien.

Sa voix chaude vibre en moi de la plus exquise des manières en dépit

de son ton sinistre.

— Si, à la faire redescendre de son nuage. Quand elle saura, elle

réalisera que vous ne pouvez pas être des âmes sœurs. (Une expression de douleur se peint sur les traits de Kel, me coupant le souffle.) Myrina Holmes, cet Hybresang Pécheur était Vertueux Équitale autrefois, le savais-tu ?

— Évidemment que je le savais ! craché-je comme si elle venait de

m’insulter.

— Toi aussi, tu es à moitié Équitale par le sang de ton père et de ton

grand-père, reprend Lilith avec un petit sourire vipérin.

— Lilith…, souffle Kelen, raide comme un piquet.

— Tais-toi, chouchou, elle doit connaître la vérité. — Quelle vérité, putain ? hurlé-je, hors de moi. Oui, mes nerfs me lâchent, et alors ! Il y a de quoi, putain de merde ! — Petite fille hybride, minaude la Pécheresse en s’approchant de moi

jusqu’à placer sa main sur mon sternum, ton père avait un frère aîné, le savais-tu aussi ?

Mes yeux incrédules s’insèrent dans les siens. Mais qu’est-ce qu’elle

raconte, cette pétasse ?

— Ton grand-père Amon a couché avec une femme Équitale avant de

rencontrer ta grand-mère, énonce-t-elle en remontant sa paume entre mes seins pendant que je halète. Il ignorait qu’il avait engrossé cette fille. Comme c’était un adultère et qu’elle était mariée, la Vertueuse a décidé d’abandonner son joli petit bébé Équitale. Dans un orphelinat…

Un adultère…

Un orphelinat…

Un enfant Vertueux caché…

Mes oreilles bourdonnent et mes tempes pulsent. Mon corps aux

membres étirés et écartés est endolori. Elle me saisit rudement par la gorge, se met à renifler mon sceau démoniaque comme un animal, avant de reculer la tête en grimaçant. Je plonge mon regard flamboyant dans le sien. Mes yeux sont vairons, j’en suis certaine.

— Cet Équitale est ton oncle, Myrina Holmes. Et tu l’as juste devant

toi ! laisse tomber Lilith en esquissant un geste théâtral vers Kelen.

Je me décompose lorsque ses prunelles mordorées atterrées daignent

enfin rencontrer les miennes.

Mon oncle… ???

 

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