Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 83 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 34 : Retour au CIT

 

« Quand la médecine manque de clarté, il faut surveiller les

médecins. »

Daniel Pennac, Des Chrétiens et des Maures

 

Myrina

Je pose mon cul sur la chaise familière devant le bureau de Zagam, qui pianote sur son clavier à une cadence de vieille limace moribonde en grognant par intermittence. Avec ses index uniquement. Il n’arrive pas à se servir de ses autres doigts sur les touches. Il lui faut une heure pour rédiger une demi-page. Par conséquent, il délègue en général la tâche de saisie informatique à Sean, mais à cette heure-ci, le jeune stagiaire est en cours. L’Équitale a viré sa secrétaire l’année dernière à cause de restrictions budgétaires et depuis, il doit s’acquitter d’une bonne partie de ses corvées administratives.

— Je termine mon mail, je suis à toi dans deux minutes, annonce mon chef en ronchonnant.

— Deux heures, tu veux dire.

Il relève un regard autoritaire par-dessus son écran. Il est ravi de me revoir, même s’il le camoufle.

— Insubordination envers ta hiérarchie. N’oublie pas que je ne suis pas obligé de te rendre ton badge. Ta réintégration est conditionnée aussi par mon appréciation.

— Mais tu vas le faire.

— Donne-moi une bonne raison, Myri.

Je m’avachis dans la chaise, élève les jambes et croise les chevilles sur le bord de son bureau, avant de lui montrer trois doigts déterminés.

— Je vais même t’en fournir plusieurs, mon cher Zagam. Un : je suis ton meilleur agent. Deux : tu adores me martyriser. Trois : ces derniers jours sans moi ont été un calvaire pour toi.

— Pas faux. Mais tu as oublié une autre raison.

— Laquelle ?

— Je t’aime bien quand tu ne me casses pas trop les cornes.

Un sourire attendri étire mes lèvres malgré la tension qui me corrode au sujet de ma sœur. Mon irascible boss est avare de mots aimables en temps normal. Profitons-en.

— Par contre, rajoute-t-il en recommençant à taper lentement sur son clavier, dégage tes godasses dégoûtantes de là. Sinon je t’arrache moi-même les deux jambes, cette fois.

Avec un gloussement, je m’exécute et attends qu’il ait fini en consultant les dossiers sur les Révoltés et la Démonacide afin de me rafraîchir la mémoire et de prendre connaissance d’éventuelles nouveautés. Au bout d’une dizaine de minutes, le clic de la souris m’indique que Zagam a envoyé son mail. De l’index, je tapote la liste de noms sur laquelle je suis tombée.

— Des disparitions d’infectés ? Tu m’expliques ?

— Des infectés ont disparu pendant le deuxième stade de la maladie, c’est noté noir sur blanc.

— Merci de tes lumières, Zagam, mais ça manque sensiblement de détails utiles.

Les traits de mon patron se chiffonnent. Il se caresse la mâchoire avec la paume, les yeux dans le vide. Il est exténué, lui aussi. Son visage buriné accuse le manque de sommeil.

— Parce que nous n’en avons pas des masses, hormis les signalements des familles. Et encore, à mon avis, tout le monde ne s’est pas manifesté. Ces derniers jours, nous avons recensé des centaines de disparitions subites et incompréhensibles dans le centre-ville des capitales d’Infernum. Dans les chambres d’hôpitaux, les maisons, les rues… On n’en a encore retrouvé aucun. En plus, comme tu t’en doutes, toutes les forces du CIT sont débordées à cause de l’épidémie qui prend de l’ampleur. Notre priorité est de protéger les citoyens des attaques de démons fous qui se multiplient. Soit les infectés concernés ont pris la poudre d’escampette sans laisser de traces, soit…

— On les a kidnappés ! grondé-je en carrant les épaules. On a des témoins ? Des images de caméras de surveillance ?

— Non, ça s’est produit à chaque fois que les sujets étaient isolés, sans personne dans les environs. Le seul lien entre tous les disparus est la maladie, car ils présentent des profils hétéroclites et font partie de différentes légions.

— Étaient-ils à proximité d’Arcadus ?

— C’est ça.

— À tous les coups, ce sont les Révoltés qui les ont hypnotisés et emmenés.

— Possible. Mais ce qui m’inquiète encore plus, c’est ce qu’ils comptent faire de ces infectés.

J’acquiesce, l’estomac lesté de glace et de plomb. Encore un élément préoccupant. Comme si nous n’avions pas déjà assez à faire…

— Je suis soulagé que tu sois de retour parmi nous et reprennes l’enquête, Myri, confie Zagam en me tendant la main par-dessus son bureau.

Je glisse mes doigts dans les siens.

— Boss, je n’avais jamais arrêté, soufflé-je en lui destinant un clin d’œil de connivence.

Il esquisse un demi-sourire entendu en pressant légèrement ma main, me témoignant son affection par ce geste pourtant économe. Puis je le vois farfouiller dans son tiroir.

Il retourne ma patte, ouvre mes phalanges et me remet au creux de la paume mon badge de Traqueuse, ciselé de l’emblème doré de notre ordre, deux sabres entrecroisés au-dessus d’un bouclier frappé d’une balance. Ma gorge se serre d’émotion tandis qu’il replie mes doigts sur le précieux objet qui symbolise ma fonction. Ensuite, il me restitue mon arme de service, mon revolver. Simple formalité, puisque j’ai d’autres joujoux létaux à l’appart, dont mon épée adorée. Je range mon badge dans la poche intérieure de ma veste en cuir et rengaine mon gun dans mon holster avec le sentiment d’être à nouveau complète.

— Myri, vas-tu me déballer comment tu as fait pour que Remington change d’avis ?

— Pour convaincre un Fédérateur Vertueux qu’il fait fausse route, il ne faut rien de moins qu’un Fédérateur Pécheur en face, lâché-je en ricanant.

— Alors, si je lis entre tes lignes, tu es devenue la maîtresse de Kelen Wills.

— Non, pas sa maîtresse. Sa compagne.

Il se contente de hocher la tête sans me poser de questions indiscrètes ou exprimer un avis que je ne lui demande pas. C’est une qualité que j’aime chez Zagam : il respecte mes choix personnels et ne me juge pas sur ma vie privée. Tant que ça n’impacte pas le boulot de ses agents, il se mêle de ses oignons.

— Les larbins de Remington, qu’ont-ils fait ici avant d’être congédiés ?

À ma question, mon chef se rembrunit en lançant un regard circulaire autour de nous.

— Ils ont convoqué les agents qui ont survécu à l’embuscade des Révoltés, dont Malphas, pour entendre leur version des faits. Puis ils ont interrogé l’équipe qui vous encadrait. Lexi, Sean, d’autres inspecteurs, moi… En gros, la moitié du CIT. Ils ont posé pas mal de questions sur toi, notamment. Mais ils n’ont pas eu grand-chose à se mettre sous la dent. Tes collègues t’apprécient.

— Ou ils ont peur de moi.

— Aussi.

— Ils n’étaient pas censés m’interroger ?

— Ils te gardaient pour la fin, d’après ce que j’ai compris. Ils ont réquisitionné nos espaces de travail, ont consulté un certain nombre de dossiers physiques et dématérialisés, dont les tiens, des enquêtes classées dans nos archives et…

Il marque une hésitation en grattant son crâne chauve. Je plisse les yeux, martelant le bord de son bureau avec ma paume.

— Zagam, qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

— Je me suis aperçu après leur passage qu’ils avaient effacé un dossier sensible.

— Quel dossier ?

— Celui d’Amon et d’Owen.

Je dois tirer une tête de dix pieds de long, car il se justifie aussitôt :

— J’étais ulcéré par leur intervention, mais je n’ai pas la patte là-dessus, Myri. Ce sont des représentants de l’État, plus gradés que moi. Je leur ai réclamé des comptes en leur demandant pourquoi ils avaient fait ça sans me concerter. Comme tu t’en doutes, ils ont refusé de me répondre. Insister aurait été vain. Je suis tiraillé de tous les côtés de par ma position et…

— Mais c’est quoi ces conneries, nom d’un cerbère ! fulminé-je en frappant du poing son bureau avec une telle force que le bois se fend.

Oups… D’habitude, c’est Zagam qui détruit le mobilier.

Il pousse un long soupir désabusé en se rencognant dans son fauteuil.

— Je présume que la consigne vient de Remington, mais je ne peux rien prouver.

— À tous les coups, il m’avait dans le collimateur depuis le début, sifflé-je entre mes crocs déployés. Cette investigation interne mettant en avant ma prétendue bavure était un prétexte.

Et Kel lui ayant mis des bâtons dans les roues, il a dû battre en retraite. Mais non sans avoir chargé ses sbires de supprimer les données relatives à mon enquête sur les meurtres gores des jurés et du Magistral Vertueux qui ont condamné mes parents à mort.

Je frissonne à l’idée sinistre qui vient de s’immiscer dans ma cervelle ébouillantée.

Y aurait-il un rapport entre les deux affaires ?

— Si tu as raison, une question importe encore plus que les autres, souligne Zagam, plus calme que moi pour une fois.

— Laquelle ?

— Pourquoi Remington en a-t-il personnellement après toi ?

Une pertinente question… Hélas, je n’en connais pas la réponse. Mais dans tous les cas, je suis de nouveau officiellement Traqueuse, et ça va chier.

— Myri ? appelle mon boss, rompant le fil de mes pensées tortueuses.

— Quoi ?

— Tu comprends bien ma position ? Ma place de directeur du CIT n’est pas évidente et je dois parfois prendre des décisions difficiles que je ne cautionne pas. Les politiciens ont tous les pouvoirs ici. Tu t’en apercevras toi-même au moment venu.

Je braque des yeux exorbités sur lui, la fumée de ma rage se désagrégeant au profit d’une stupeur légitime. De ses iris couleur café, il me couve d’un regard doux et paternaliste qui me pétrifie.

Heureusement que je suis assise, car l’émotion qui est en train de me submerger est aussi ravageuse qu’un tsunami. Ma bouche est tellement bée que je pourrais gober un raton laveur.

— Quel moment venu, Zagam ? coassé-je, en pleine crise d’arythmie cardiaque et respiratoire.

— D’ici deux ans, trois max, je prendrai ma retraite. Je commence sérieusement à sentir que je dois raccrocher. Je n’ai plus l’étincelle de justice, l’énergie et la motivation qui m’animaient jadis. Je deviens de plus en plus irritable et ma patience s’amenuise d’année en année. Alors, je prie pour que les choses se tassent d’ici là avec le Fédérateur Remington et qu’il ne s’oppose pas à la recommandation que j’envisage d’adresser au gouvernement d’Infernum au sujet de la Traqueuse que je considère être la plus apte à me remplacer.

— M-moi ?

Il me dédie un de ses petits sourires inquiétants de patron psychopathe.

— Y a-t-il d’autres Traqueuses au sein du CIT, Holmes ?

— N-non.

Je ne manque pas souvent de mots, mais là… Mon cerveau vient de court-circuiter. Si je m’y attendais !

— Myri, tu es la plus qualifiée et passionnée de tous les agents que j’ai vu passer au cours des siècles, affirme-t-il, la mine catégorique. J’étais réellement atterré par ta suspension et j’espérais ardemment que tu reviendrais parmi nous. Je t’ai formée, mais tu as aussi énormément appris seule sur le terrain. Tu as ce métier gravé dans les entrailles au fer blanc et rouge. Tu ne lâches jamais rien. Ta vertu de Justice est puissante, bien plus que celle des Traqueurs Équitales au sang pur. Je pense que ta nature de Pécheresse la rend plus stable et te confère une lucidité particulière. Et puis, tu sais déjà commander et te faire respecter des gars. J’ai toute confiance en toi. Il faudrait que tu travailles sur la maîtrise de ton impulsivité et de tes émotions, mais je ne doute pas que tu acquerras ça avec le temps. Tu relèves tous les défis. À l’heure actuelle, tu es la seule démone ici qui, pour moi, a les cornes assez solides pour supporter un jour ma charge de chef de notre ordre. Je ne t’obligerai à rien, cependant… Si je te recommandais pour être promue à ce poste, ça devrait être ton choix. Tu connais la réalité, Myri, je ne te l’ai jamais cachée : un travail extrêmement prenant, parfois ingrat, pas toujours enviable, pas si bien rémunéré que ça, dans lequel il faut se donner à 1000 %. Mais ne te torture pas les méninges pour le moment, tu as encore amplement le temps de réfléchir et de le voir venir.

Si mon père était vivant, il en ferait probablement une crise cardiaque.

Et il décéderait sur-le-champ.

Moi, sa fille, Myrina Holmes, directrice du CIT…

Un prestige sans nom. Une responsabilité colossale.

L’opportunité de faire vraiment bouger les choses, peut-être.

(Ou de tout foirer, c’est également possible vu mon karma.)

Bon Dieu de merde…

— Tu… tu essayes de me faire pleurer pour te foutre de moi ? hasardé-je faiblement.

— Ben non, même pas ! grimace Zagam avec dégoût en me chassant d’un geste de la main. Allez, l’Amazone ! Remballe-moi ton regard de chaton éploré, sors tes griffes de tigresse et va me régler le cas de ces putains de Révoltés une bonne fois pour toutes, tu as carte blanche !

***

Kelen

Je suis planté au milieu de la cour intérieure du monastère de Piétans, entouré par de nombreux Révoltés Pécheurs et Vertueux qui s’affairent activement. Ils m’ont à peine octroyé un coup d’œil à mon arrivée. Des piles de coffres sont entreposées le long des murs maculés de crasse, sous une galerie d’arcades cintrées. J’ai discerné leur contenu en passant : des armes.

Mitraillettes, fusils, grenades, revolvers, machettes. Des centaines. Un véritable arsenal militaire.

Sur ma droite, un groupe s’entraîne. Ils exercent leurs pouvoirs sur des mannequins de crash test. Sous mes yeux blasés, un Révolté crame sa cible en l’électrocutant à distance. Ses camarades l’acclament.

Les rebelles préparent un assaut d’envergure. Leurs pensées le confortent de façon globale, même si elles ne sont pas précises. La plupart d’entre eux ont été hypnotisés par leurs supérieurs. Je dois récolter des informations par un autre moyen.

Grâce à ma fine audition, j’ai également entendu un rugissement lugubre provenant des entrailles du bâtiment. Un Sans-Âme, de toute évidence. Gardé prisonnier. Je parierais toute ma fortune mal acquise qu’il y en a d’autres. Ils ont été rassemblés ici en vue de l’attaque que planifient ces enfoirés.

Autrement dit, je suis seul au cœur du quartier général ennemi. Personne n’aurait envisagé qu’un ancien monastère Piétan abritait le nid principal des Révoltés.

Alléluia, mes frères démons, j’ai encore remporté le gros lot ! me congratulé-je en me drapant mentalement dans une cape pourpre d’autosatisfaction.

Quand Myrina apprendra que j’ai mis la griffe sur le fief de nos adversaires, elle me remerciera avec une triple… quadruple… non, quintuple dose de sexe.

— Je suis admiratif envers votre organisation, fais-je remarquer à ce plouc de Gerone, qui continue à vapoter près de moi. C’est Thanatos qui l’a mise en place ?

Le Stuprène ébauche un vieux sourire en coin. Sur mon visage, c’est très sexy. Sur le sien, c’est tout à fait grotesque.

— Plus ou moins, lâche-t-il laconiquement, ce qui m’exaspère.

— Monsieur Gerone, je suis prêt à passer votre test protocolaire, mais j’estime que la bonne volonté doit aller dans les deux sens pour que la collaboration soit optimale. Je me suis plié à vos exigences en laissant vos hommes me fouiller et je pense vous avoir démontré ma motivation au préalable. Quelques précisions sur votre ordre seraient les bienvenues si vous souhaitez faire de moi un officier.

Il retire l’embout de la cigarette électronique de sa bouche, puis expire de la vapeur par les narines en me reluquant en biais.

— Qui vous dit que nous avons l’intention de vous promouvoir ?

— Mon intuition, répliqué-je en balayant la cour bondée du regard. D’une part, vous savez que je suis un Arrogèse majeur capable d’hypnotiser les démons mineurs, ce qui sert nos intérêts communs. D’autre part, si vous vouliez que j’intègre vos rangs en tant que simple soldat, vous n’auriez pas arrangé une rencontre avec votre chef. Vous auriez été mon unique interlocuteur.

— Vous avez l’esprit vif, monsieur Baron, approuve Donovan. Excepté sur un point… Thanatos n’est pas notre dirigeant. Pour votre gouverne, nous avons des numéros au sein de l’ordre pour afficher notre hiérarchie. Thanatos est Numéro Trois. Je suis Numéro Cinq.

Si je ne savais pas me contrôler, je lui éclaterais de rire au nez. Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu une réflexion aussi stupide. Et l’autre qui vient d’incinérer le mannequin est Numéro Soixante-Neuf, peut-être ?

— Qui sont les deux démons les plus gradés ?

— Patience, monsieur Baron. Vous l’apprendrez après votre test. Si vous le réussissez.

— Mais je réussis toujours ce que j’entreprends, voyons, ricané-je à l’idée que mon affirmation comporte un double sens qu’il comprendra trop tard.

Gerone se marre avec moi en rangeant sa cigarette. Pauvre con.

Il claque dans ses mains en interpellant un Révolté baraqué, qui hoche la tête et se retire à l’intérieur du monastère.

***

Myrina

Sean est en plein cours d’EPS. J’entrouvre la porte de la salle de sport de l’école des Traqueurs, un petit bâtiment attenant au CIT. Les gamins sont en train de s’entraîner aux arts martiaux sous la tutelle tyrannique de leur professeur, Romain.

Sean se mange une pâtée terrible, écrasé par un Arrogèse boutonneux qui doit pourtant peser moitié moins que lui. Mon jeune comparse, la joue collée au sol, geint en tapant le tatami de la paume pour déclarer forfait, mais son adversaire se gausse en lui enfonçant son coude entre les omoplates et en lui tordant les bourrelets des flancs. Sadique. Et ce couillon de Romain ne fait strictement rien pour calmer le jeu.

Ce dernier me repère, mais se désintéresse de moi, estimant certainement que je n’ai rien à faire ici, sur son territoire. OK, je vois…

À l’époque où on était étudiants, lui et moi, j’avais systématiquement le dessus sur lui lors des combats, et a priori, il l’a toujours mauvaise. Il n’était pas assez compétent et déterminé pour décrocher le badge de Traqueur. Par défaut, Zagam lui a proposé de devenir enseignant.

Pour rappel, je déteste les gosses. Sauf le stagiaire Circonspèle, l’exception qui confirme la règle.

Je traverse la salle jusqu’à l’Arrogèse, trop occupé à martyriser Sean pour prêter attention à ses arrières. Je saisis le jeune démon par le poignet et lui administre une clé de bras vicelarde qui le fait hurler. En un rien de temps, je le fais basculer sur le côté et le plaque face contre terre, le bras tordu dans le dos, mon genou dans le creux des reins. En soi, ce n’est pas très fair play d’abuser de sa force d’hybride pour brutaliser un gamin acnéique. Mais perso, je me trouve cool et clémente dans le sens où j’ai décidé de ne pas lui déboîter l’épaule.

— Voilà petit con, c’est comme ça qu’on maîtrise un criminel, grogné-je près de son oreille tandis qu’il beugle comme un veau qu’on emmène à l’abattoir.

— Myrina ! s’exclame Sean, enchanté.

— Holmes ! me rabroue Romain, excédé.

Sous le regard interdit des autres élèves, je lève mon majeur dressé vers le prof de pacotille qui n’est même pas digne d’une insulte verbale de ma part. Puis je libère l’Arrogèse pleurnichard en me rétablissant et empoigne mon protégé grassouillet par le col afin de l’entraîner derrière moi, direction les vestiaires. J’ai deux mots à lui transmettre en privé. Une fois la porte claquée derrière nous, je flanque sur son oreille une pichenette réprobatrice et l’engueule :

— Qu’est-ce que je t’ai dit sur le fait de t’endurcir, espèce de nouille ?

Sans préambule, l’adolescent Vertueux jette ses bras dodus autour de ma taille et se love contre moi, ou plutôt devrais-je dire, enfouit carrément la tête dans ma poitrine.

J’écarte les bras en contenant une remontée acide, yeux levés au plafond. Soyons clairs, si je ne l’appréciais pas autant, il serait déjà en train de convulser dans une mare de sang doré à mes pieds. Mais après tout ce qu’il fait pour moi et tous les risques qu’il encourt, je peux lui consentir quelques secondes de bonheur mammaire. Il faut juste que j’évite à l’avenir de songer à cette effusion d’affection inopinée en présence de Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-le-Nom-Démoniaque, qui serait susceptible de châtier et châtrer le malheureux impudent s’il venait à être au courant.

— Je suis tellement content de vous voir ! Je pensais que vous seriez licenciée ! commente-t-il d’une voix émue et étouffée tout en frottant sa figure joufflue contre mes nichons.

— Moi aussi je suis contente de te voir, mais je préférerais te voir de plus loin.

— Oh, pardon, rétorque-t-il en reculant, un sourire immense aux lèvres.

Il a pris mon conseil de s’endurcir au pied de la lettre… Mon plus fervent admirateur a la gaule. Enfin, une semi-molle. Beurk. Beurk. Et beurk.

— Comment va votre jambe, Myrina ? s’inquiète-t-il en rajustant plus ou moins discrètement son érection naissante dans son jogging trempé de transpiration, ce qui me mortifie.

— Opérationnelle.

— Au fait, je suis navré que votre sœur soit tombée malade. Elle est très jolie, d’ailleurs. Pas autant que vous, mais elle est super bonn… euh, belle. Et même avec des bubons, je parie qu’elle est toujours séduisante. Vous tenez votre beauté de votre maman, toutes les deux ?

Dieu qu’il est balourd, ce gosse… À côté de son intelligence, sa gentillesse et sa loyauté qui le rendent relativement attachant à mes yeux, il n’a vraiment aucun tact et verbalise quasiment tout ce qu’il pense. Ce n’est pas étonnant qu’il soit le souffre-douleur de sa classe… Un de ces quatre, quand je serai moins débordée, je lui filerai deux ou trois conseils pour parler aux femmes.

— Euh… oui. Tiens, j’ai du taf pour toi, chuchoté-je en extirpant de la poche arrière de mon jean une clé USB.

Un air enjoué se peint sur le visage rubicond de Sean. Ma foi, lui qui était si trouillard semble prendre goût aux tâches officieuses et illégales que je lui distribue.

— Tout ce que vous voudrez, Myrina. Je volerais même le Faucon

Millénium31 si vous me le demandiez. Que dois-je faire avec ça ?

— J’ai réussi à copier le disque dur d’un suspect pendant qu’il avait le dos tourné, mais je n’ai pas le temps d’éplucher ses données. D’autant plus qu’il y a une tonne de trucs et de formules scientifiques auxquels je ne capte rien, contrairement à toi… Tu pourrais t’en charger pour moi et me contacter si tu dégotes des éléments pas très nets, petit génie ? Je cherche un lien avec les Révoltés ou quelque chose de louche sur la Démonacide.

Je garde ce présent détail pour moi, mais je ne peux pas soumettre ma requête à Lexi. Même si elle serait en théorie plus qualifiée que Sean pour cette mission, du fait de sa profession…

Sean récupère délicatement la clé USB entre le pouce et l’index, fier et honoré comme si je venais de lui confier un artefact magique capable de sauver le monde.

— Vous pouvez compter sur moi, assure-t-il solennellement en bombant le torse – et la queue. Je vais sécher les cours en prétextant une migraine fulgurante. À qui appartient ce disque dur ?

Un petit soupir s’échappe de ma gorge. J’ai honte, mais la fin justifie les moyens.

— Au docteur Aramiel Drake.

***

Kelen

Les humains n’ont pas suffisamment d’importance à mes yeux pour être l’objet de ma haine. J’éprouve trop de dédain envers leur sous-espèce pour leur témoigner autant de néfastes attentions. Hormis deux ou trois exceptions rencontrées au fil de mon parcours de vie, je les juge indignes d’intérêt, insipides, faibles, ennuyeux, fétides. Certains sont carrément handicapés du cerveau. Ils se pensent tout en haut de la chaîne alimentaire, quelle ironie. Ils ne s’imaginent pas à quel point ils se fourvoient.

J’ai saisi que Myrina ne partage pas mon opinion à ce sujet. Et elle a tort, évidemment. Je tolère son affection envers l’humanité pour le bien de notre couple.

De nombreux Pécheurs sont irrésistiblement attirés par eux, car leur sang, leur chair et leur énergie sexuelle sont délicieux. Ce n’est pas mon cas. J’évite au maximum de les côtoyer. C’est pour cela que je conclus rarement des pactes en direct avec eux et que je laisse faire le petit personnel. Ces dernières décennies, je me contente de signer la paperasse. Si je pouvais me libérer de cette obligation de Pécheur majeur, je le ferais sans hésiter, mais nos pouvoirs démoniaques sont alimentés par les âmes humaines que nous récoltons lorsque les enveloppes qui les hébergent passent de vie à trépas.

Cet aspect fait partie du job des démons majeurs. Nous sommes les seuls êtres habilités à recueillir des âmes humaines afin que ces dernières se mélangent aux Ondes Majeures d’Infernum. Un devoir civique dont on ne peut pas se désister, à mon grand désarroi. Une responsabilité inscrite dans nos gènes. Si un démon majeur manque à son devoir et ne conclut plus de pactes pendant un certain temps, ses pouvoirs s’affaiblissent, son corps dépérit et… il meurt plus vite que prévu. A contrario, plus il amasse d’âmes, plus il devient puissant. Nos pouvoirs génétiques se renforcent. J’en suis un bon exemple. J’ai signé des dizaines de milliers de pactes au cours de mon existence. La classe façon Wills.

Cela me divertissait, autrefois. À présent, je suis las.

Souvent, nous Pécheurs entendons les mêmes doléances des mortels : vengeance, mort et/ou souffrances d’autrui, richesses, pouvoir, beauté, chance, gloire, sexe. De temps en temps, nous recevons des requêtes insolites. Sam m’a raconté qu’un type lui avait vendu son âme en échange d’une souplesse physique de contorsionniste destinée à pouvoir s’auto-sucer.

Vous comprenez mieux pourquoi je les méprise…

Les deals entre les Vertueux majeurs et les humains sont radicalement différents des nôtres. Ils s’occupent plutôt des pactes où il est question de guérison, de paix, de bonté et d’un million de trucs chiants que je n’ai pas la moindre envie d’énumérer.

En tout cas, les deux seuls vœux que nous ne pouvons pas leur accorder sont l’amour et l’immortalité.

Au fait, je ne vous ai pas encore expliqué les rouages de nos pouvoirs ? Je vais y remédier.

La magie démoniaque tire sa source originelle des quatre éléments bruts de la Terre. Le feu, l’eau, l’air et la terre constituent les quatre Ondes Majeures, invisibles du commun des mortels, qui traversent leur monde. Ces flux se rejoignent en un point précis, le Triangle des Bermudes. Il s’agit d’un formidable puits de pouvoir multicolore dont les énergies complémentaires forment un gigantesque tourbillon. L’Arcadus Prime. Le plus ancien portail entre Infernum et la Terre, brèche qui s’est ouverte lorsque le premier démon Satan est né, bien avant moi. L’Arcadus Prime n’est pas régi par nos autorités, il est… indépendant et unique. La magie naturelle de la Terre de ce vortex inter dimensionnel s’infiltre dans notre monde par le ciel et imprègne tous nos organismes démoniaques. Mais pour perdurer sur Infernum et nous permettre de continuer à développer nos pouvoirs divers et variés, la magie doit être impérativement nourrie par l’énergie des êtres vivants de son lieu d’origine. Et les âmes des humains en regorgent. S’ils ne la cèdent pas à des démons, elle est perdue et inutilisable. S’ils concluent un pacte avec nous de leur vivant, elle rejoint l’Onde Majeure la plus proche lorsqu’ils meurent. C’est le cycle de la magie démoniaque, un éternel trajet que nous devons entretenir pour préserver notre supériorité et notre puissance.

Cela m’arrache les tripes de le reconnaître, mais oui, nous avons en quelque sorte besoin des humains. Du moins, des inestimables âmes qu’ils nous offrent par l’intermédiaire des pactes.

En outre, les Stuprènes mineurs comme Ondine ne peuvent survivre qu’en absorbant régulièrement l’énergie sexuelle des humains. Une aberration, pour moi. Sans parler de tous les Vertueux et les Pécheurs qui ont totalement adopté leur mode de vie, se plaisent parmi eux et, intégrés dans la faune locale, ne reviennent jamais sur Infernum. Ils renient leurs racines. Ceux-là m’énervent prodigieusement. Et dire que le gouvernement Vertueux verse des allocations à ces putains d’expatriés qui profitent éhontément de leur générosité mal placée ! 3000 Fourches par mois pour une famille de démons qui habite sur Terre, c’est scandaleux. Si j’avais moyen de supprimer ces aides sociales, je le ferais.

C’est pour tout cela que je méprise ces milliards d’avortons humains qui ne se doutent pas que notre monde est dépendant d’eux. Je ne trouve ce système ni normal, ni logique, ni juste. Or même moi, je n’ai pas d’emprise là-dessus. Ce serait comme s’insurger contre la nature elle-même.

Pourquoi ai-je fait un tel aparté ?

Parce que je suis désormais face à une humaine terrorisée de seize ou dix-sept ans, saucissonnée comme un rôti, que je dois tuer de sang-froid pour faire mes preuves auprès des Révoltés.

 

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