Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 29 : Envie et Avarice
« L’avarice creuse plus profondément, elle jette des racines plus
pernicieuses que la luxure d’un été ; elle est l’épée qui a tué nos rois. »
William Shakespeare, Macbeth
Myrina
« Céder à ton désir le plus cher signera ta perte », me remémoré-je,
les poings contractés, en franchissant le seuil de la salle de l’Envie sur les talons de Kelen.
Une fois la porte refermée derrière nous, la pièce s’éclaire, nous
révélant…
Une chambre d’enfant.
Un bureau, une armoire et un coffre blancs…
Des poupées gisant sur le sol…
Des murs couverts d’une tapisserie lilas émaillée de fleurs roses… Et, sur le lit, nous tournant le dos…
Une fillette aux couettes brunes et en chemise de nuit ivoirine qui
brosse les cheveux d’une Barbie en robe de soie rouge, tout en fredonnant une comptine.
Kelen et moi nous entre-regardons. Son expression effarée reflète la
mienne.
C’est. Quoi. Ce. Bordel ?
La petite cesse de chanter, mais continue de coiffer sa poupée. D’une
voix flûtée, elle prend la parole.
— Vous êtes venus pour moi ?
Nouvel échange de regard. Mon compagnon paraît aussi
désemparé que moi.
— Qui es-tu ? finis-je par demander.
Seigneur, si cette enfant est la fille cachée de Lilith et de Kel… — Je m’appelle Hippolyte.
Je frissonne de tous mes membres.
Hippolyte. Comme la célèbre reine amazone dans la mythologie
grecque. La fille du dieu de la guerre Arès…
Ça ne peut pas être une coïncidence.
Lysippé, Myrina, Hippolyte.
Que des noms d’amazones.
— Retourne-toi, ordonne Kel d’un ton autoritaire. L’enfant repose sa Barbie, se glisse hors de son lit et pivote lentement
vers nous. Son visage mince s’illumine d’un sourire enchanté lorsqu’elle nous découvre.
— Je savais que vous ne me laisseriez pas croupir ici. J’étais sûre que
vous viendriez me chercher !
Je suis bouleversée.
C’est notre fille, ça ne fait aucun doute. La gosse arbore les traits réguliers et la peau mate de Kel, ainsi que
mes grands yeux violets bordés de longs cils. Ses cheveux sombres coupés aux épaules comportent une seule mèche nacrée sur le devant, formant une frange de côté. Son corps est fin et gracieux. Elle est d’une beauté angélique comme ces enfants mannequins qu’on voit dans les publicités à la télévision. Trois quarts Pécheresse, un quart Vertueuse, la métisse doit avoir entre huit et dix ans.
La petite Hippolyte marche dans notre direction en tendant les bras,
mais la voix de Kelen claque comme un fouet avec une agressivité sans borne.
— Ne t’approche pas de nous, putain de créature ! La fillette stoppe net, un air mortifié sur le visage. Sa petite lèvre
inférieure tremblote tandis qu’elle fixe mon compagnon avec incompréhension.
— Mais, papa…
— Va chier, connasse ! Je ne suis pas ton père. Tu n’es qu’une
médiocre illusion générée par la magie noire.
Mon cœur se brise devant les grosses larmes qui s’accumulent dans
les prunelles améthyste de l’enfant. Elle ne peut pas simuler une telle émotion !
— Elle semble réelle, murmuré-je à Kel.
— C’est un leurre, Myrina ! Notre fille ne jouerait pas à la Barbie
dans une chambre de princesse coincée du fion. Elle aurait un piano, des armes blanches et une collection de tableaux. Celle-là a vraiment des goûts de chiotte. Et surtout, notre gamine ne pleurnicherait pas au moindre cri comme une mauviette !
— Maman, dis quelque chose, geint Hippolyte en m’implorant du
regard. Je suis si malheureuse que papa ne m’aime pas…
Comme je la comprends ! Si mon père m’avait dit des horreurs
pareilles, ça m’aurait détruite.
— Et comment que je ne t’aime pas ! Tu n’es pas si jolie, en plus. Tu
ne peux pas être ma fille, tu as une légère déviation de la cloison nasale, cingle-t-il avec mépris.
— Mais tu es un grand malade, arrête de lui parler aussi
méchamment ! C’est… c’est peut-être une sorte de projection de notre avenir, pas un maléfice ! m’insurgé-je en m’écartant de lui.
— Nous sommes dans la salle de l’Envie, Myrina ! Je peux t’assurer
que ce n’est pas moi qui ai envie d’avoir ce paillasson Vertueux aux basques, aboie-t-il en secouant une main vers l’enfant tétanisée. Cette épreuve matérialise tes envies refoulées d’être mère, je ne vois pas d’autre explication ! N’oublie pas la phrase : « Céder à ton désir le plus cher signera ta perte » !
— Maman, pourquoi il dit tout ça ? se lamente la fillette, les mains
croisées sur la poitrine. Tu ne vas pas me laisser ici ? J’ai si peur toute seule !
La gorge serrée, je me mordille la langue. Kel n’a pas tort, mais…
nom de Dieu, mauviette ou pas, c’est notre enfant !
— Ne te laisse pas avoir par cette saleté, Holmes ! gronde le
Fédérateur. Tu es plus maligne que ça. Putain, sa gueule d’innocente me flanque une de ces gerbes. Ma fille, jamais ! (Hippolyte sanglote à cœur fendre.) Où as-tu planqué la médaille en or, petite garce ? Sous ton matelas ? Dans ton coffre ? Ne m’oblige pas à te frapper !
— TU NE LA TOUCHES PAS, KELEN ! rugis-je en le saisissant par
le col et en le poussant en arrière.
Le Fédérateur m’examine avec consternation, un peu comme Aramiel
quand il m’avait suggéré l’avortement thérapeutique au moment où nous pensions que j’étais enceinte. J’avais eu une réaction épidermique identique face à mon ami médecin. A priori, je pourrais être une mère extrêmement protectrice. J’étais à des lieues de m’imaginer ça, d’ailleurs.
— Mais tu as perdu la boule, mon petit chat !
— Dans le doute, tu ne la touches pas, m’obstiné-je entre mes dents
d’un ton menaçant. Je suis sérieuse ! Je ne te laisserai pas lever la main sur elle. On ignore ce qu’elle est, OK, mais ce n’est pas une raison pour la condamner.
Un rictus écœuré déforme sa bouche.
L’ignorant, je tends une main vers Hippolyte. Elle s’avance
timidement jusqu’à moi et pose ses petits doigts dans les miens.
Une main satinée, chaude, tangible, qui tremble. Il se fourvoie. Ce n’est pas un mirage.
Je mets un genou à terre devant l’enfant, plongeant mon regard dans
le sien.
— Explique-moi, Hippolyte… Pourquoi es-tu ici ? interrogé-je d’une
voix douce afin de ne pas l’effaroucher.
— Je ne sais pas pourquoi, maman. C’est la vilaine sorcière qui m’a
enfermée ici… Elle ne m’aimait pas non plus. Elle disait que je n’aurais pas dû exister parce que j’étais une hybride. Dis, tu ne vas pas m’abandonner ?
— Non, ma puce, lui garantis-je en lui caressant les cheveux. — Myrina Holmes, elle cherche à semer la merde entre nous, à
t’amadouer et à faire vibrer ta corde sensible avec ses bobards à la con ! grogne Kelen en cognant son poing contre l’armoire.
— Ta gueule, Wills, ne t’en mêle pas !
— Maman…, gémit la fillette en lançant un coup d’œil plein de
frayeur vers lui. Tu ne vas pas laisser papa me faire du mal ? Tu vas me protéger de lui ?
— Il ne te fera aucun mal, Hippolyte. Est-ce que la vilaine sorcière t’a
confié une médaille ? (L’enfant opine du chef, penaude.) Où est-elle ?
La petite fille tire sur la chaîne en or qu’elle porte autour du cou pour
exhiber son pendentif qui était jusque-là camouflé par le col de sa chemise de nuit.
La médaille de l’Envie.
— Si tu la veux, je vais te la donner, maman. Mais emmène-moi avec
toi, je t’en prie. Je n’en peux plus d’être seule dans cette chambre, c’est un vrai calvaire ! Est-ce que tu peux me faire un câlin ?
— D’accord, ma puce, mais avant, j’ai un secret à te confier. — Myrina…, souffle Kel en guise d’avertissement alors que j’enfouis
la main dans ma poche.
— Oui, maman ? Quel secret ?
Je lui montre le poing et l’ouvre avec lenteur. Deux autres médailles
reposent au creux de ma paume, celles de la Luxure et de la Paresse.
Les yeux de ma « fille » deviennent vairons, animés par une étincelle
de convoitise carnassière.
Et elle se transforme en Sans-Âme à l’instant où je dégaine Plume de
mon fourreau. Mais elle n’a pas le temps d’achever sa mutation, car j’avais préparé mon coup… et je lui tranche la tête, qui roule dans un coin de la chambre en laissant une traînée de sang noir pailleté d’or.
Son imposant corps écailleux s’effondre à terre et s’évapore dans la
foulée. Je ramasse le collier pendant que la porte de la salle de l’Envie se déverrouille.
Il s’agissait bel et bien d’une illusion, très réussie au demeurant. J’ai
eu des soupçons quand elle m’a balancé son histoire abracadabrante avec Lilith, qui faisait écho à ma peur de l’abandon et mes réflexions sur le sens de ma propre existence hybride… Comme si elle avait lu dans mon esprit, en fait. Le sortilège de la salle s’est infiltré dans mon inconscient pour mieux me duper. Mais je suis revenue à la raison à temps et j’ai planifié mon offensive. Puisque les Sans-Âmes à moitié Insatiares sont appâtés par tout ce qui brille, je me suis dit que, si elle en était un, elle ne pourrait pas résister à mon offrande en or. C’était un test. Si je l’avais crue, je l’aurais étreinte contre moi et… elle m’aurait probablement déchiqueté la gorge d’un coup de dents. Game over, Myri.
Kelen ne profère plus un mot. Je me tourne vers lui, la médaille de
l’Envie en main. J’arque un sourcil devant son expression confuse et son teint livide.
— Quelque chose à dire, connard ?
— Tu as décapité notre fille sans broncher.
Ben tiens ! Il fait marche arrière, maintenant ?
— Ce n’était pas notre fille, Kel.
— Mais elle aurait pu l’être.
— Tu te fiches de moi, là ? Tu l’as traitée de tous les noms et tu
voulais la tabasser !
— Sauf que toi, tu lui as carrément coupé la tête ! — C’était un genre de Sans-Âme magique déguisé en petite fille !
Bon, tu as terminé de chier des pendules ? Je commence à me dire que c’était ton péché d’Envie, pas le mien !
— Tu disjonctes, mon petit chat.
De toute façon, on ne le saura jamais, je crois. Il est préférable de passer à autre chose.
***
Malphas
Après m’être vidé en partie l’estomac, ça va mieux, comme le
rouquin d’ailleurs.
Pendant que Sean et moi nous chargions de mater la Gourmandise,
Lysippé et Abaddon ont eu le dessus sur la Paresse, et Myrina et Kelen sur l’Envie. Nous avons quatre médailles à notre palmarès.
Plus que deux : l’Avarice et l’Orgueil.
Avachis dans un coin, la mère de ma patronne et le Destructeur font
un petit somme, fourbus. Tsss, qu’ils ne se gênent pas ! Nous on trime, eux roupillent !
— Bon alors ça va, on gère super bien ! lancé-je en frappant dans mes
paumes. En fin de compte, il n’y avait pas lieu d’en faire tout un foin de ces épreuves, ce n’est pas sorcier ! Sean et moi, on l’a remportée haut la patte. Prêt à triompher de la salle de l’Avarice, le stagiaire ? Je suis chaud des cornes !
— Et excessivement confiant, reproche Myri. Tu devrais te méfier,
Malphas.
Elle est folle de mon corps, cette nana.
— Ondine et moi avons vraiment failli y laisser toutes nos écailles,
renchérit Sam, sinistre.
— C’était probablement la plus dure ! relativisé-je. Nous avons déjà
plus de recul sur la façon dont les épreuves fonctionnent. Il suffit de bien comprendre les phrases sur le sol. L’Avarice : « Les défunts ne peuvent plus planer ».
— Voler, pas planer, rectifie froidement Kelen. C’est pourtant logique qu’un cadavre ne puisse plus voler. Ni faire
quoi que ce soit. Mais bref ! J’ai hâte de me débarrasser de la corvée. Dans dix minutes, ce sera plié !
— Bouge ta graisse Sean, on se replonge dans le bain tout de suite !
Toi et moi, on n’est pas des radins, ça va le faire sans problème.
— Faites gaffe quand même ! nous prévient Myri. Nous pénétrons dans la salle de l’Avarice.
Elle s’avère deux fois plus petite que la précédente, mais beaucoup
plus encombrée. Et pas par n’importe quoi.
— Par tous mes ancêtres Arrogèses ! blasphémé-je, ébahi. Des millions de Fourches anciennes, de bijoux, de joyaux et de
vaisselle précieuse s’élèvent autour de nous, composant des montagnes scintillantes. Tous ces trésors doivent valoir une véritable fortune ! Avec seulement trois de ces parures en or massif, je pourrais mener un train de vie princier et m’assurer une confortable retraite en temps voulu.
— Bordel, je suis heureux d’avoir été choisi pour cette épreuve ! On
va devenir riches, mon gars !
— Ne vole rien, Malphas, décrète Sean, bien plus sur la réserve que
moi. Si tu prends quelque chose, un piège mortel se déclenchera.
— Tu crois ? bougonné-je, déconfit.
— « Les défunts ne peuvent plus voler. » — Oui, mais c’est peut-être « voler » dans le sens de « léviter ». Nous
sommes des démons ailés.
— C’est la salle de l’Avarice, je te rappelle.
— Justement. Ça pourrait être un double sens pour nous berner. On
entend « voler » dans le sens de « dérober » vu le péché, mais la sorcière est une tordue !
— Nos pouvoirs sont inactifs dans le tombeau, on ne peut plus muter.
Donc, pas d’ailes. Voler, c’est voler.
Je n’apprécie pas son ton condescendant. Il prend un peu trop ses
aises avec moi, ce gamin je-sais-tout !
— Alors, dis-moi, petit génie ! C’est quoi le but de l’épreuve ? Se
tourner les pouces pendant trois heures en résistant à la tentation de toucher tout ça ?
— Je ne sais pas, admet-il, la mine dubitative. La porte s’ouvre derrière nous avec fracas. Comme un seul homme,
nous voltons vers Myri, Kelen et Sam.
— Bah ! Elle n’était pas verrouillée ? m’étonné-je. — Non, elle s’est refermée derrière vous, mais je n’ai pas entendu le
déclic. C’est pour cela que j’ai donné un coup de pied dedans, annonce l’Enragelé.
— Une défaillance du sortilège, supposé-je.
— Je ne crois pas…, riposte Myri en promenant son regard inflexible
sur les richesses qui s’étalent devant nous. Kel, qu’en penses-tu ?
— La même chose que toi, mon petit chat, dit-il avec l’agaçante
désinvolture qui le définit.
— Comment sais-tu ce que je pense ? Notre lien télépathique n’est
pas fonctionnel ici.
— Je pense que ce que tu penses est aussi ce que je pense, voilà tout. — Et tu penses à quoi ?
— À toi de me le dire, ricane-t-il.
— Kel, accouche ! exige la Traqueuse, excédée. — La clé doit être quelque part là-dedans. Il faut fouiller et trouver la
véritable médaille. Qui sait ce qui se cache sous ces pièces et ces bijoux ? Un dragon endormi ? Tout est possible. Si vous vous plantez de clé, vous mourrez d’une façon ou d’une autre. Et SURTOUT ! Ne prélevez absolument rien d’autre dans ce trésor maudit : le vol sera sanctionné.
— C’était exactement ce que je pensais ! sourit Myri en lui décochant
une claque sur les fesses.
Je me lamente en intégrant cette théorie.
— Mais ça va nous prendre un temps fou !
— Nous sommes cinq, Malphas, dit l’Amazone. De toute manière,
nous devons dégoter cette clé. Nous avons besoin des six médailles pour ouvrir la porte de la Colère. Celle que nous recherchons est frappée de l’emblème de l’Avarice.
— Vous êtes quatre, corrige Kelen. Je ne m’abaisse pas au travail de
manutentionnaire, d’autant plus que l’Envie m’a lessivé. Mais j’accepte de vous illuminer de ma présence.
— Personne ne se défile, on le fait tous ! tempête Myrina en écrasant
son amant d’un regard houleux. Tu t’y colles comme tout le monde, fainéant !
Il hausse les épaules comme s’il s’en contrefichait et s’adosse au mur
près de la porte, les bras croisés sur la poitrine. Ce type est irrécupérable.
Myri nous assigne à chacun un coin de la pièce et nous entamons nos
prospections. Assis devant mon tas, je prends les objets un à un, les inspecte d’un coup d’œil et les empile sur le côté. Des étoiles clignotent devant ma vision, j’en suis presque étourdi. Je sourcille en découvrant un diamant d’une pureté incomparable, de la taille d’une paume, qui étincelle de mille feux. Cette pierre splendide vaut sans nul doute des dizaines de millions de Fourches !
Après quelques secondes d’hésitation, je vérifie que personne ne me
zieute et fourre subrepticement le diam’s dans ma poche. Ni vu ni connu. Ce n’est qu’un objet parmi tout ça, ça passera inaperçu. Après tous les efforts que je déploie pour sauver Infernum et la Terre, j’ai bien mérité une récompense ! Ce n’est pas avec ma solde d’inspecteur Traqueur que je vais aller loin.
En plus, ils se trompent tous sur cette histoire de vol, la preuve : j’ai
chapardé la pierre et aucun piège mortel ne s’est déclenché.
***
Sean
— J’ai trouvééééééé ! jubilé-je en brandissant une médaille. Mes amis interrompent leurs recherches. Myrina se déplace jusqu’à
moi afin d’examiner le petit objet en or. Elle le compare minutieusement aux autres médailles et secoue la tête en le laissant tomber sur le sol.
— Nope, fausse alerte. C’est une Fourche ancienne de l’Avarice, pas
une des clés. Le poinçon est différent.
— Oh, crotte, commenté-je, désappointé.
— On se remet au travail.
Cinq minutes plus tard environ, la voix traînante de monsieur Wills –
qui ne prend pas part à nos recherches malgré les relances régulières et furibondes de Myrina – résonne dans mon dos.
— J’ai trouvé.
Comme un seul démon, nous nous retournons vers lui, dubitatifs. Il
est accroupi et brandit quelque chose entre l’index et le majeur. La directrice s’approche de lui, analyse sa trouvaille… et darde sur lui un regard médusé.
— Putain, cette fois c’est la bonne !
— Non, sérieux ? gronde Malphas.
— Elle était près de mon pied, répond Kelen avec un sourire
facétieux. Je n’ai eu qu’à la ramasser.
— Cette chance de cocu, Kel ! se marre Sammaël en s’époussetant les
mains.
— C’est dégueulasse, tu n’as même pas cherché avec nous ! s’énerve
ma patronne en pointant un index accusateur vers lui.
— De quoi te plains-tu, mon petit chat ? L’essentiel est de l’avoir
trouvée.
Je suis scandalisé, moi aussi. Il se tape déjà la plus belle démone du
monde, ce n’est pas normal d’avoir une veine pareille !
— Cinquième médaille dans notre poche. On peut sortir, décrète
Myrina en couvant l’Hybresang d’un regard saturé de rancœur.
— Ne me remerciez pas de vous avoir fait gagner du temps, bande
d’ingrats.
— Tu nous en as fait perdre, surtout. Tu aurais pu repérer la médaille
plus tôt !
— Je n’ai pas pour habitude de baisser les yeux, à part dans les
moments où je manifeste mon dédain envers mes interlocuteurs. Ou quand tu me tailles une pipe, à la limite.
Outrée, la jeune femme abat son poing sur le torse du Fédérateur qui
éclate d’un rire moqueur.
Nous nous dirigeons vers la porte entrouverte les uns à la suite des
autres. Sam, Kelen et Myrina d’abord, moi et Malphas ensuite. Mais à peine ai-je franchi le seuil que j’entends un bruit insolite derrière moi.
Un genre de gargouillis asphyxié.
Je volte sur mes talons en même temps que les autres. Un long cri
épouvanté surgit de ma gorge, faisant écho à celui de ma directrice.
— NOOOON !!! hurle Myrina dans mon dos.
Du sang noir coule de la bouche de Malphas, dont les yeux sont
vitreux. Son corps forme un angle peu naturel. Des viscères s’écoulent sur le sol.
Une lame géante vient de s’abattre sur sa taille. Les deux tronçons s’effondrent à terre. Un gros diamant tombe de sa
poche et roule à l’intérieur de la salle de l’Avarice. Les torches qui éclairent le trésor s’éteignent.
Comme la lueur de vie dans les yeux de Malphas.
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