Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 11 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 8 : Les 1001 Nuits de Luxure

 

« Luxure : 1+1=69. »

Raymond Queneau, Le journal intime de Sally Mara

 

Myrina

— Tu aurais pu faire un effort sur ta tenue, Myri, soupire Ondine, ses talons aiguilles claquant sur le béton.

Nous traversons la route sous la bruine nocturne qui tourbillonne dans les faisceaux de lumière pâle diffusés par les lampadaires. Le fond de l’air est frais et ma sœur, plus frileuse que moi, ne cesse de frissonner.

— Je te rappelle que je ne suis pas là pour prendre du bon temps, frangine.

Je détonne par rapport à elle, je le reconnais. Nous sommes différentes à de nombreux égards et cette réalité est encore plus saisissante ce soir. Je porte un blouson en cuir noir dont je n’ai pas l’intention de me délester, un jean coupe boyfriend troué aux genoux et aux cuisses, des bottines cloutées de motarde. Je ne me suis même pas maquillée, j’avais la flemme en revenant de l’église – à l’intérieur de laquelle je n’ai déniché aucun indice supplémentaire. Ma sœur en revanche est sur son 31 pour son premier soir de travail aux 1001 Nuits de Luxure. Ses yeux clairs sont rehaussés de khôl et de faux cils, et sa bouche charnue est peinte en carmin. Elle a enfilé une robe en satin argenté moulante ras le popotin et une petite veste noire cintrée. Ses escarpins assortis à la couleur de sa tenue la grandissent d’une douzaine de centimètres et lui confèrent de magnifiques jambes fuselées qui vont affoler les clients du club. Je n’ai jamais su marcher avec des talons hauts. Huit centimètres, c’est déjà le parcours du combattant pour moi. Quand je me perche sur des chaussures de ce genre, je me dandine comme une girafe boiteuse. Ondine, elle, a naturellement une démarche sexy et chaloupée digne d’un top model. Et puis, je mesure dix centimètres de plus qu’elle, à la base. Avec des talons comme ceux de ma sœur, je culminerais donc à 1m87 et je dépasserais la majorité des hommes. Je détesterais devoir baisser la tête pour regarder mes futurs amants dans les yeux. Plus grands que moi, c’est mieux. Même taille, ça passe. En dessous, ça casse !

Je pourrais éventuellement concéder une exception pour le charmant acteur Zac Efron parce qu’il a un corps de malade et des yeux bleus de folie. Il paraît qu’il mesure 1m73, soit deux centimètres de moins que moi. Mais à mon avis, je lui ferais peur avec mes cheveux brun et argent conjugués à mes singulières prunelles violettes. J’ai tendance à intimider facilement les mâles humains, même lorsque je m’évertue à être douce et calme avec eux.

Ce qui n’arrive pas souvent, à dire vrai. Car je ne peux pas m’empêcher de les casser dès qu’ils sortent une balourdise, c’est un réflexe. Je suis une vraie teigne, c’est bien connu.

Et ça me gonfle à mort d’être là pour présenter mes excuses au tyran Kelen Wills ! J’aurais nettement préféré passer une soirée peinarde dans le canapé devant la télé, il y avait un reportage sur Jack l’Éventreur ce soir. Avec des ronronnements, Putride serait venu se rouler en boule sur mes cuisses, quémandant moult câlins et grattouilles. Ah oui, au fait, Putride est notre chat de gouttière. Il est si gras qu’il a du mal à se lécher le cul pour faire sa toilette, d’où son nom. Il a une fourrure noire et une paire d’yeux dorés de psychocat machiavélique.

C’est notre gros bébé chéri, à Ondine et moi. On s’amuse toutes les deux à glapir « Tu pues le chat, tu pues le chat, mais ce n’est pas ta faaaaaaaute » ! (la chanson culte de Phœbe dans la série Friends, pardi !) dès qu’il rentre de ses escapades urbaines afin de lui extorquer des miaulements d’indignation et des sifflements de colère. Mais sinon, c’est une crème.

Les 1001 Nuits de Luxure est un club secret situé en périphérie de la ville. Le quartier est désertique la nuit. Sur le bâtiment gris et rectangulaire semblable à un entrepôt sans fenêtres, aucun nom n’est inscrit. Rien n’indique sa fonction aux humains qui déambulent dans la rue en journée. Cependant, un symbole démoniaque magique visible seulement par nous est dessiné au-dessus de la porte en acier blindée. Il s’agit d’une tête de faune aux cornes torsadées ornées de ronces : l’allégorie du péché de Luxure, soit l’emblème des Stuprènes.

Ondine sort son badge de sa pochette pailletée et le place devant un capteur. La porte en métal se déverrouille. Seuls les employés ont accès libre au club. Ma demi-sœur abaisse la poignée et pousse le battant. Je me paye aussitôt dans les narines une bouffée de phéromones démoniaques diverses et variées tandis qu’une musique rythmée assaille mes tympans. Voulez-vous coucher avec moi, Lady Marmelade. Ah, c’est la chanson originale des années 70 et remixée de façon moderne, pas la version du film Moulin Rouge.

Voilà, direct dans le bain comme dirait pépé Amon ! (Mon adorable grand-père Équitale à la retraite, ancien Magistral Vertueux.)

Eh oui, je confirme que les démons écoutent de la musique humaine sans modération. Nous avons beaucoup de talents, mais hormis six ou sept prodiges Vertueux sur Infernum, nous jouons de la musique comme des manches et chantons comme des casseroles. On ne peut pas tout avoir. C’est une des rares choses que les démons envient aux mortels. Les Pécheurs ont des goûts musicaux propres à chaque espèce. Par exemple, les Enragelés kiffent le hard métal super agressif, les Stuprènes les chansons langoureuses sexuellement explicites, les Torpèles les mélodies classiques zen qui favorisent l’endormissement, les Appétants les musiques qui parlent de bouffe… Bref, vous avez capté le principe.

Un videur Enragelé nous accueille dans le vestibule sous sa forme humaine : un géant bodybuildé au crâne rasé et habillé tout en noir. Ondine lui tape la bise.

— Mmmh, poupée, tu es méga bandante avec cette robe, dit le démon en lui pelotant les fesses, ce qui la fait glousser. Tu vas mettre tous les clients en transe en faisant ton show sur le podium.

— Mais je suis toujours méga bandante quoi que je porte, Paymon, riposte-t-elle en flanquant une petite tape sur sa main baladeuse. Récupère tes grosses paluches de pervers, tu sais pertinemment que Kel n’aime pas qu’on palpe le matos. Il y a du beau monde ce soir ?

— Ouais. La Magistrale Beliale est arrivée il y a vingt minutes avec toute sa clique de dévergondés. Ils ont réservé la meilleure salle juste pour eux. Dommage que je sois de service, j’aurais bien été mater leur orgie. Vu les gémissements et les cris qu’on entend par intermittence, ça a l’air hyper chaud, déplore le dénommé Paymon avec un rictus amer.

Ondine se rembrunit de mécontentement. J’en devine la raison. Selon les rumeurs, Beliale, la Magistrale des Stuprènes, est une ancienne maîtresse de Kelen Wills. D’ailleurs, elle est aussi candidate aux élections pour le poste de Fédérateur Pécheur et est la rivale la plus sérieuse de Kelen. Ondine n’est pas jalouse des autres démones avec lesquelles son petit ami couche, mais Beliale est l’exception qui confirme la règle. Pourquoi ? Je n’en sais foutre rien. J’ignore si Kelen et Beliale continuent à forniquer ensemble, mais Ondine ne peut pas blairer la Magistrale à la tête de sa légion, c’est une certitude.

— Tu ne me présentes pas ta jolie copine punkette ? susurre le videur en reportant son attention salace sur moi.

— C’est ma sœur, Paymon. Myrina Holmes.

À mon nom, le sourire libidineux du colosse s’efface instantanément. Le teint exsangue, il a un mouvement de recul instinctif en vociférant quelque chose dans notre langue.

J’éclate de rire devant la réaction de l’Enragelé.

— Relax Max ! Je ne suis pas là pour le boulot. Ton patron ne t’a pas averti que j’accompagnais ma frangine ?

— Lui non, mais moi oui, dit une voix masculine sur ma droite. Ondine, Myrina, soyez les bienvenues aux 1001 Nuits de Luxure.

— Saaaaaam ! se réjouit ma sœur en allant étreindre chaleureusement un autre Enragelé qui lui ouvre les bras.

Arquant un sourcil, je vois Ondine coller sa bouche contre celle du nouveau venu… et lui rouler un patin de compétition, les bras autour de son cou.

OK…

Je précise : certains amis Stuprènes particulièrement proches procèdent à ce genre d’échange salivaire pour se saluer, mais il est rare que les succubes ou les incubes fassent de même avec un démon d’une autre espèce. Ondine est très sociable et tactile, mais elle ne témoigne pas son affection de la sorte à n’importe qui. Ce profond baiser prouve qu’elle nourrit beaucoup d’estime envers le célèbre Sammaël Daniels, second de Kelen Wills. Presque aussi dangereux que son employeur, il assume plusieurs fonctions au sein de leur légion : lieutenant de Kelen, gérant de ce club échangiste, assistant de direction sur Infernum, porte-parole des démons Enragelés, bourreau et tortionnaire à ses heures perdues. Pour résumer, son chef Hybresang lui délègue de nombreuses tâches… parce que Kelen est aussi paresseux qu’un koala constipé, selon moi.

Ondine se détache de ses lèvres en lui caressant la joue. Ils se chuchotent quelques mots que je n’entends pas à cause de la musique de fond, puis Sammaël se tourne vers moi, un bras attaché autour de la taille de ma sœur. Un humain pourrait croire qu’ils sont amoureux. Je vous garantis que ce n’est pas le cas. Ondine n’a encore jamais éprouvé ce genre de sentiments envers un homme. C’est pourquoi j’espère de tout cœur qu’elle ne s’entichera pas de Kelen. Tant que leur relation se cantonne au stade du désir, de l’admiration et de l’estime, je peux m’en accommoder. Par contre, si elle venait un jour à tomber amoureuse d’un salopard pareil pour la première fois de sa vie, je ne vous explique pas le cataclysme en perspective.

— Myrina Holmes, je suis ravi de faire enfin votre connaissance, m’accueille Sammaël. Ondine n’est pas avare de louanges à votre propos.

Je dédie un sourire attendri à ma frangine qui me le rend en me destinant un clin d’œil de connivence. Il n’y a pas grand-chose dans ce monde de merde qui parvienne à s’immiscer dans mon cœur de pierre. Seulement quatre personnes y ont décroché une place. Ma sœur Ondine, mon pépé Amon, mon boss Zagam (dans ses bons jours, hein !) et mon chat Putride. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec mon exubérante colocataire et que nous nous engueulions tous les trois jours, nous sommes fusionnelles depuis quelques années.

J’évalue le physique de Sammaël d’un coup d’œil appréciateur. Sans tenir compte de la carrure de guerrier, il est l’exact opposé de Kelen Wills. Toutefois, il est aussi extrêmement séduisant dans son genre. Avec ses traits fins angéliques, ses prunelles aussi céruléennes que celles d’Ondine et ses longs cheveux couleur miel qui cascadent sur les épaules, il n’a rien à envier à un mâle incube. Il arbore une petite fossette au menton, moins prononcée que celle de Kelen, mais ma foi, vraiment pas mal du tout. Je me taperais bien Sam un de ces quatre. On verra peut-être plus tard si le feeling passe entre nous. Son sourire avenant est prometteur. Nota bene : demander à Ondine si elle a déjà couché avec lui et s’il se dépatouille au pieu.

— Ne croyez pas ses louanges, elle ment comme une arracheuse de crocs, glissé-je au gérant du club.

Sam et Ondine se marrent en s’entre-regardant. Hum, que lui a-t-elle raconté sur moi, au juste ?

— Mademoiselle Holmes, avez-vous emmené des armes ? s’enquiert le videur. Votre sœur a dû vous préciser qu’elles n’étaient pas autorisées aux 1001 Nuits de Luxure et que monsieur Wills ne tolère aucun écart de conduite ici.

— Mais oui, Paymon, Myri a laissé tous ses jouets à la maison, lui assure Ondine. Tu n’as pas besoin de la fouiller.

— C’est vrai, confirmé-je en adressant un sourire innocent au portier. De toute manière, je ne t’aurais jamais laissé me fouiller, mon grand. Sauf si tu as un penchant masochiste pour les fractures ouvertes.

Il décoche un regard nerveux et incertain à son boss qui opine du chef pour lui signifier de ne pas appliquer le protocole de sécurité à ma personne. Bien, tu marques un point avec moi, Sam.

Ce n’est pas parce que je n’ai pas mon arbalète, mon revolver et mon sabre que je suis inoffensive. D’une part, j’ai mes pouvoirs d’hybride et mon petit don pour les arts martiaux. D’autre part, j’ai planqué un couteau en argent dans ma bottine histoire de faire bonne figure. Je n’allais pas me pointer les mains vides pour aller à un entretien avec Satan au cœur du berceau de la débauche et du vice, je ne suis pas si folle.

— Je vais vous conduire au bureau de Kel, miss Holmes, informe Sam. Ondine, tu peux aller dans ta loge et te préparer. J’ai mis ton costume d’écolière sur le divan. Ton numéro est programmé pour 22h30, ça te va ?

— Pas de souci, Sam, je l’ai répété ces derniers jours à l’appart. (Elle me colle un baiser sur la joue avec enthousiasme. Elle doit avoir hâte de monter sur la scène pour enflammer son public.) À plus tard, Myri. Je compte sur toi pour être sympa avec Kel.

Dans tes rêves, frangine.

***

Kelen

— C’était bon, Kel ? souffle ma barmaid en s’essuyant la bouche d’un revers de main pendant que je remonte la fermeture Éclair de mon pantalon.

J’avais besoin de me détendre avant mon rendez-vous avec la Traqueuse afin d’être assuré de conserver mon self-control. Lilas, une de mes employées Stuprènes qui est à la fois serveuse et danseuse, s’est portée volontaire en suggérant de me tailler une pipe. J’apprécie son dévouement et son zèle, mais je suis très exigeant. Je lui octroie une petite caresse encourageante sur la tête avant de reculer mon fauteuil à roulettes afin de la laisser sortir. À quatre pattes sous mon bureau, la brune à forte poitrine me couve d’un regard adorateur en se pourléchant les lèvres. Elle est mignonne.

Et cerise sur le gâteau, elle avale.

— Pas mal, ma belle. Un peu sommaire au début, mais tu t’es rattrapée sur la fin.

— Je m’améliorerai, Kel, je te promets, roucoule-t-elle en se redressant. Est-ce que tu désires autre chose ? Une baise rapide ?

— Non, cela ira. (Ses frêles épaules se voûtent. Elle semble déçue, mais honnêtement, je n’en ai rien à branler.) Retourne servir les clients au bar.

Après le départ de Lilas, je me campe devant la baie panoramique qui donne sur la salle principale des 1001 Nuits de Luxure. Mon bureau domine le vaste club. La plupart du temps, la vitre est teintée ; je peux observer tous les démons qui s’activent au rez-de-chaussée sans être détecté. Un bouton sur le mur permet d’éclaircir la vitre afin que les Pécheurs me voient de l’extérieur, mais je ne l’actionne quasiment jamais. Par ailleurs, je me mêle rarement à la foule. Sam navigue sans cesse parmi les clients pour discuter avec les habitués, distribuer des sourires affables et entretenir notre image commerciale.

Mon nouvel agent m’a conseillé d’être plus présent en bas. Cela ne m’intéresse pas du tout. J’estime avoir fait suffisamment d’efforts en accordant une interview à la télé pour officialiser ma candidature et lancer ma campagne. Il m’a programmé une autre interview avec Radio Hell dans une semaine. Je compte l’annuler. Contrairement à ce qu’il prétend, ma sombre aura de mystère plaît beaucoup aux électeurs : les sondages auprès de la populace sont révélateurs. Actuellement, 43 % des Pécheurs envisagent de voter pour moi lors des futures élections. Ma concurrente Stuprène Beliale me talonne avec 39 %. Les autres candidats Magistraux se partagent 14 % et il ne reste que 4 % de Pécheurs indécis. Le taux d’abstention sera a priori très faible, puisque c’est la première fois dans toute l’Histoire d’Infernum qu’un vote démocratique est organisé. Selon toute vraisemblance, Beliale et moi serons les deux candidats en lice pour le poste de Fédérateur. Nous persuaderons ensuite les cinq autres Magistraux de nous élire l’un ou l’autre. Je sais déjà que mon ancienne maîtresse couchera avec chacun d’eux et les corrompra avec de l’argent pour obtenir leurs voix. D’après mes indics, cette salope de succube s’est déjà mis le Magistral Appétant dans la poche.

Néanmoins, je ne suis pas vraiment inquiet quant à mes chances de succès.

En ce qui me concerne, je la jouerai beaucoup plus subtilement que Beliale. Je les gagnerai à ma cause grâce à d’autres moyens.

Comme je vais commencer à le faire ce soir avec Myrina Holmes, d’ailleurs.

***

 

Myrina

La chanson Naughty Girl de Beyoncé vient de démarrer dans la salle à la déco contemporaine-chic. Deux superbes Stuprènes sous leur forme démoniaque se déhanchent sur le podium sous les vivats survoltés de la foule. L’une d’elles est déguisée en infirmière, l’autre en soubrette. Elles se caressent mutuellement les bras, le ventre et les seins en évoluant autour de la barre de pole dance avec une grâce féline. Leurs écailles noires miroitent sous les spots lumineux et leurs queues pointues s’enroulent lascivement l’une autour de l’autre pour émoustiller les spectateurs.

Je suis un peu rassurée de constater que les clients ne s’exhibent pas à la vue de tous. À l’exception des deux strip-teaseuses, personne n’est dénudé. Il doit y avoir des salles privées ou des chambres réservées aux ébats comme dans une maison close. J’avais peur de devoir me frayer un chemin laborieux au milieu d’une gigantesque partouze endiablée. Ce n’est pas que je sois prude, loin de là, mais il y a des limites. J’ai beau enchaîner les partenaires d’un soir, je ne suis pas aussi décomplexée et aventureuse que ma sœur. Les plans à plusieurs, l’échangisme et les pratiques plus hard à l’instar du sadomasochisme, ce n’est définitivement pas pour moi. Je suis moins coincée que les démones Vertueuses – et encore, certaines d’entre elles sont des nymphos derrière leurs airs de sainte-nitouche ! – mais je demeure globalement moins débridée que les Pécheresses. Par curiosité, une fois, j’ai fait l’amour avec une femme. Une belle succube blonde, une amie d’enfance d’Ondine. Oh, ce n’était pas désagréable, mais ça m’a confortée dans l’idée que j’étais hétéro et non bi comme l’écrasante majorité des Stuprènes. Ma vie sexuelle doit paraître bien fade et conventionnelle comparée à celle de ma sœur et des autres démons Pécheurs. Pourtant, je suis pleinement épanouie sur ce plan.

Mon regard tombe sur un imposant mâle Appétant qui mord le cou d’une humaine dans un coin de la salle. Une main emmêlée dans ses cheveux, ce démon de la Gourmandise l’écrase contre le mur en se frottant fébrilement contre elle. Une expression extatique crispe les traits de la fille… et un filet de sang rouge coule dans son décolleté. Une rage sourde vrombit en moi. Les poings serrés, j’amorce un pas dans leur direction, prête à intervenir. Sam m’empoigne rudement par le bras en fronçant les sourcils avec sévérité.

— Miss Holmes, je me permets de vous signaler que Les 1001 Nuits est un espace neutre encadré par une charte qui lui est propre. Vous êtes présente ce soir en qualité d’invitée de Kelen Wills, non de représentante de l’ordre. Notre club n’est pas sous la juridiction du CIT et vous n’avez aucun droit légal d’exercer vos fonctions ici à moins de posséder un mandat justifié de votre supérieur hiérarchique. Comme tous les autres, cette humaine a signé un document de consentement à son arrivée. Si le démon allait trop loin avec elle, nous le sanctionnerions nous-mêmes et l’expulserions du bâtiment par la force. Nous avons installé des caméras partout et nous sommes très vigilants sur le respect des règles de sécurité, soyez-en sûre.

Je baisse un regard glacial sur sa main qui enserre mon bras.

— Je vous accorde trois secondes pour me lâcher, Daniels. Pas une de plus.

En poussant un grondement courroucé, il s’exécute.

J’expédie un coup d’œil lugubre à l’Appétant et sa compagne humaine. Il vient d’arrêter de sucer son sang et ils se dévorent réciproquement du regard. Le démon lui murmure quelque chose à l’oreille en lui tapotant la hanche puis, une main dans la sienne, l’entraîne vers le bar. En le suivant, elle presse un mouchoir contre sa gorge blessée avec un sourire béat qui me révulse l’estomac.

— Il n’y a jamais eu de dérapage depuis l’ouverture de votre club, Daniels ? demandé-je à Sam d’une voix péremptoire.

— Non, miss Holmes. Les Pécheurs qui présentent des difficultés à maîtriser leurs pulsions ne sont pas admis dans cet établissement. Les habitués sont tous conscients que Kelen les punirait en personne s’ils ne se soumettaient pas à notre charte interne. Et croyez-moi, miss Holmes… Aucun démon sensé ne voudrait être châtié par un Magistral Hybresang. Tenter le Diable serait moins risqué.

Mue par un pressentiment, je relève lentement la tête vers la baie vitrée teintée qui surplombe la salle. Je me sens épiée par quelqu’un.

Un léger frisson dévale mon échine.

Je parie un million de Fourches qu’il s’agit de son bureau et qu’il est en train de me surveiller.

 

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