Myrina Holmes : version intégrale
Chapitre 33 : La vertu de Justice
« La justice est la maîtresse et la reine de toutes les vertus, elle brille
d’un admirable éclat ; c’est d’elle que les hommes de bien tirent leur
véritable nom. »
Ambroise Rendu, Le traité de morale
Démon inconnu
Je les épie à distance sur le parking du pub irlandais. Aucun d’eux ne s’est rendu compte de ma présence, bien sûr. Personne ne me remarque jamais grâce aux pouvoirs qui me permettent d’approcher mes victimes en toute discrétion.
Devant la porte, Myrina porte une cigarette à sa bouche. Kelen Wills lui dit quelque chose et positionne le bout de son index sur l’extrémité de la cigarette, faisant jaillir une minuscule flamme de sa peau. Elle aspire une bouffée en le remerciant d’un signe de tête avant de souffler un nuage de fumée tourbillonnant dans les airs.
Il la raccompagne devant sa moto. Elle remonte la fermeture Éclair de sa veste en lui parlant, la cigarette au coin des lèvres. Je les guette, camouflé dans mon écrin de ténèbres. Physiquement, la Traqueuse n’a quasiment pas changé. Des cheveux un peu plus courts, un corps légèrement plus mince, mais elle est toujours aussi belle. La manière possessive qu’il a de la regarder m’insupporte. Elle est à moi, pas à lui. Lorsque je pense qu’il l’a marquée avec son sceau, ça me donne encore plus envie de le déchiqueter avec mes griffes.
Je vais bientôt en avoir l’occasion. Je n’attends plus que son aval.
Au bout de deux minutes, Myrina jette son mégot à terre. Elle râle quand Wills lui prend le casque des mains et le lui enfonce sur la tête en se fendant d’un rire moqueur. D’un geste délicat, il boucle la sangle sous son menton, laissant au passage ses doigts caresser la peau de sa gorge. Elle frémit en papillonnant des cils. Ses prunelles violettes brillent beaucoup trop à mon goût.
Oh oui, je vais savourer chaque nuance de la douleur de l’Hybresang.
Elle rabat brusquement la visière de son casque comme pour mettre une barrière entre elle et lui. Puis elle enjambe la selle de sa moto, démarre le moteur en allumant ses phares, remonte la béquille d’un coup de bottine et s’éloigne après avoir gratifié le Pécheur d’un dernier coup d’œil par-dessus son épaule. Les mains dans les poches, Wills reste planté sur place plusieurs secondes après son départ en fixant pensivement l’endroit où elle a disparu.
Je pourrais me transformer et l’attaquer maintenant en le prenant par surprise. Ça me démange. J’adorerais voir son sang noir former une flaque sur le sol. Mais je dois suivre le plan qu’on a prévu, coûte que coûte. Je n’ai plus droit à la moindre erreur.
Wills se retourne dans ma direction, le corps raidi. Son regard perplexe balaye le parking comme s’il avait senti quelque chose. Mais il ne peut pas me voir. Ses yeux à l’affût ne s’arrêtent pas sur moi. Il secoue légèrement la tête et se téléporte chez lui, je suppose.
Je marche jusqu’à l’endroit où ils se trouvaient tous les deux et m’accroupis pour ramasser le mégot de la Traqueuse. Une trace de gloss corail tache le papier blanc. Je hume le bâtonnet en fermant les yeux. Mes palpitations cardiaques augmentent.
Myrina Holmes. Mon plus grand péché. Mon obsession la plus tenace. Ma souffrance la plus vive.
Trois ans que je me prépare à ce moment dans l’ombre. Trois ans à patienter, à m’entraîner, à endurer ces souvenirs violents qui me tourmentent. Plusieurs fois, j’ai failli sombrer dans la démence, submergé par toute cette puissance qui me déchire de l’intérieur. Mais cette nuit, je suis plus lucide et déterminé que jamais à aller jusqu’au bout de nos desseins.
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Bientôt.
Je saisis mon portable et appelle le numéro familier.
— Ils viennent de repartir chacun de leur côté, informé-je à voix basse.
— Que lui a-t-il dit ?
— Il suspecte Remington d’être le maître du pacte. Elle non. Elle est proche de la vérité et lui a demandé de faire des recherches sur le procès. Quand il lira le dossier, il comprendra tout.
Un silence funeste à l’autre bout du fil.
— Alors, nous devons agir ce soir, il est temps. Tu sais ce que tu as à faire.
Je souris en raccrochant.
Enfin.
J’ai tellement hâte de tuer Kelen Wills et d’apporter mon nouveau trophée à Myrina. Je pense que je vais lui ramener sa tête emballée dans du papier cadeau pour fêter nos retrouvailles.
Et je vais sans nul doute conserver ses couilles en souvenir pour les mettre dans ma superbe collection.
***
Kelen
Devant l’écran de mon PC, seul chez moi, je lis le rapport du procès évoqué par Myrina au pub en avalant des ailes de poulet au barbecue.
Chiant. Chiant. Chiant.
En entamant le deuxième paragraphe comportant moult noms, je manque de m’étrangler avec ma bouchée. Je tousse en me tapant la poitrine avec le poing, recrache un petit os de poulet sur mon bureau et relis les lignes qui sont la cause de mon trouble.
Putain. Putain. Putain !
C’est pas vrai !
« Quand j’étais petite, mon père affirmait que les bons Traqueurs explorent toutes les pistes, même celles qui paraissent anodines. Plus on est minutieux, plus on a de chances de mettre la main sur un indice qui pourrait mener à une piste cruciale », a allégué Myrina il y a une demi-heure au pub irlandais.
Incapable de poursuivre ma lecture, je m’arrache de mon fauteuil, les poings contractés dans la masse de mes cheveux. Après avoir tourné en rond quelques secondes afin de retrouver mon sang-froid en perdition, je reviens lire la suite du dossier, quelque peu fébrile.
« Il y a un véritable lien entre elles. J’en suis certaine. »
Le lien qu’elle évoquait est justement sous mon nez.
Il n’y a pas quatorze noms dans le paragraphe.
Il y en a seize.
Et parmi ces seize noms, six d’entre eux me sautent aux yeux.
Aydan Smat, juré Piétan.
John Blane, juré Altrusite.
Gabriel Bariballarik, juré Arrogèse.
Amanda Woods, jurée Équitale.
Carl Dickens, juge Équitale.
Beliale, juge Stuprène.
Paragraphe suivant.
Crime. Haute trahison envers Infernum.
Accusés. Deux noms.
Lysippé et Arthur Holmes.
Sentence…
Double exécution.
À l’instant où je m’apprête à me téléporter chez Amon, je perçois une présence menaçante derrière moi.
Je n’ai pas besoin de le voir pour deviner de qui il s’agit.
Victor Cole.
***
Myrina, cinq minutes plus tôt
— Je suis content que tu sois rentrée, choupette, déclare pépé qui n’a pas bougé de son fauteuil depuis mon départ. Je redoutais que tu passes la nuit avec lui.
— Tu n’aurais pas dû m’attendre, ronchonné-je.
Il se lève de son fauteuil et pivote vers moi, ses yeux argentés exprimant une profonde tristesse. Il serre contre sa poitrine le cadre contenant la photo de mon père qui me pousse sur la balançoire. Nom de Dieu, il me fait de la peine. Je suis claquée et je rêve d’aller me coucher, mais je ne peux pas le laisser comme ça.
— Choupette, nous devons parler, énonce-t-il d’un ton maussade. Cela fait des années que je repousse cet instant pour te préserver, mais ce n’est plus possible. Tu dois entendre la vérité, aussi douloureuse soit-elle. Assieds-toi, mon enfant.
Mon cœur s’emporte. Il me fait grave flipper, là.
— La… la vérité ? répété-je d’une voix hésitante.
— À propos de tes parents et de ce qui s’est passé il y a quatorze ans, précise-t-il en reposant le cadre sur l’assise de son fauteuil.
Je reste debout, silencieuse, tendue, en attente, bras croisés sur la poitrine. Je n’ai aucune envie de m’asseoir.
Mon instinct me souffle quelque chose, mais je ne peux pas le croire.
Ou plutôt, je ne veux pas le croire.
Mon grand-père se campe devant moi et ancre son regard plein d’amertume dans le mien.
— C’est moi qui ai caché la double vie de ton père sur Terre, Myrina. J’étais au courant du secret de sa relation amoureuse. Je la désapprouvais, évidemment. J’ai essayé plus d’une fois de convaincre mon fils de mettre fin à cette folie. Il ne m’a pas écouté, il était comme ensorcelé par ta succube de mère.
Ma mâchoire se crispe à un tel point que je pourrais m’en casser les dents. Amon me destine un pâle sourire.
— Lorsqu’Arthur m’a annoncé que Lysippé venait d’accoucher d’une enfant métisse qui n’était pas une Sans-Âme, je me suis résigné à la situation et je les ai aidés comme j’ai pu. Tu étais un petit miracle de la nature, après tout… Il travaillait au CIT la journée et le soir, il rentrait en catimini vous retrouver toutes les deux sur Terre. Je ne pouvais même pas te rendre visite. J’aurais tant aimé te voir grandir et te connaître avant tes dix ans, mais je ne voulais pas encourir le moindre risque que vous soyez tous les trois découverts. Hélas, mes pires craintes se sont concrétisées. Le Magistral Équitale Carl Dickens était mon ami à l’époque, du moins le croyais-je. Un soir où il est venu dîner à la maison, il est tombé sur cette photo que ton père m’avait donnée. J’avais oublié de la ranger avant sa venue. Je m’en suis tant voulu ! Car mon oubli a eu de très lourdes conséquences, Myrina. Une fillette aux cheveux comme les tiens ne passe pas inaperçue, cela lui a mis la puce à l’oreille. Dickens a engagé un détective démon pour mener son enquête. Et cet homme vous a retrouvés sur Terre, malheureusement. Mon fils Vertueux en couple avec une Pécheresse, père d’une petite hybride unique en son genre : Dickens n’en revenait pas. Par « amitié » et par « respect » envers moi selon ses propres termes, mon ancien lieutenant ne voulait pas me dénoncer et m’impliquer dans cette affaire. Il a donc dissimulé ma complicité aux autorités judiciaires. Ce fut là sa seule concession.
Je décroise les bras en clignant des paupières et en mesurant la portée de ses derniers mots.
— Comment ça, sa seule concession ?
Un long soupir gonfle la poitrine d’Amon. Pour ma part, ma respiration devient irrégulière.
— Le verdict a été décidé à l’avance entre les deux Magistraux intransigeants qui étaient juges, ma choupette. Dickens et Beliale n’ont jamais envisagé de décréter l’exil de tes parents. Ils ont interprété les ancestrales lois d’Infernum à leur sauce. Ils ont soudoyé tous les jurés dans ce but afin que la sentence soit votée unanimement. Même les Vertueux qui prônaient l’intégrité et la droiture se sont laissés honteusement influencer. Il s’avère que mon intervention téléphonique lors du procès a été totalement vaine. Les démons concernés ne voulaient pas que cette affaire s’ébruite, car ils savaient qu’ils se heurteraient à l’incompréhension de l’opinion publique. Donc, ils ont travesti la vérité en prétendant que tes parents avaient été envoyés dans les Limbes à l’instar d’autres criminels avant eux. Il n’y avait que ces seize-là qui étaient au courant. Pour ma part, je ne l’ai découvert que plusieurs mois plus tard par le biais d’un des jurés Vertueux qui, pris de remords, m’a avoué toute la vérité dans leur dos. Grâce à ma télépathie, j’ai lu dans son esprit tous les autres noms des jurés qui ont participé à cette vaste fumisterie sanglante. Ils nous ont entourloupés. Ils nous ont menti pour couvrir leurs crimes. Myrina, tes parents sont morts depuis quatorze ans.
Je fais un pas en arrière, sonnée comme si je venais de me recevoir un coup de poing dans la figure.
— Non… non… tu te trompes…, balbutié-je d’une voix méconnaissable.
— Tu n’imagines pas à quel point je suis désolé, déplore-t-il en me prenant par les épaules. J’aurais voulu pouvoir te dire toute la vérité, mais tu étais si jeune, si sensible… Je ne pensais qu’à te protéger. J’attendais que tu sois plus âgée et plus forte psychologiquement pour encaisser le choc de cette nouvelle. Mais au moment où je m’étais résolu à te le dire, tu as subi une autre épreuve : ton bien-aimé Owen assassiné par Cole. Alors, j’ai encore remis à plus tard le temps que tu te reconstruises.
Une seconde avant qu’il ne m’étreigne contre lui, j’aperçois la lueur féroce qui s’est allumée au fond de ses iris, mais je suis tellement bouleversée sur le coup que je n’en perce pas la signification. Les larmes ruissellent sur mes joues et j’échappe un gémissement de lamentation, molle comme une poupée de chiffon contre son torse. La douleur morale me tétanise.
Puis mes propres mots résonnent sinistrement dans mon esprit liquéfié :
« Aydan et John se connaissaient, tout comme Dickens et son ex Équitale. J’ai lu le témoignage de la nana dans un magazine à scandales à l’époque où elle a balancé leur liaison à l’opinion publique. Elle disait qu’elle avait rencontré le Magistral Équitale au Palais des Magistraux lors d’une affaire judiciaire où elle était jurée et lui juge. »
Le procès de mes parents.
Et je percute enfin.
— P-pépé, mais qu’est-ce que… qu’est-ce que tu as fait ?
Ses bras épais se raffermissent autour de moi dans un étau d’acier. Je tremble. Je râle. Je suffoque.
Une terreur sans nom m’envahit.
— Quand la vertu de Justice elle-même est souillée par le vice, il ne reste plus qu’une solution, décrète-t-il d’une voix endurcie qui me fait froid dans le dos. La vengeance.
Avant même que je ne me débatte, je sens la pointe de l’aiguille se planter dans mon cou et m’injecter le produit. Ma vision se trouble, mes jambes chancellent, mon estomac tangue. Je me raccroche par réflexe au pull d’Amon malgré la répulsion et l’horreur qui déferlent sur moi.
NON ! NON ! hurle une voix paniquée dans ma tête alors que mon corps ne répond plus.
— Ne t’en fais pas, ma chérie, chuchote-t-il à mon oreille en me caressant les cheveux avec douceur. Tout ira bien, ce n’est qu’un sédatif que j’ai récupéré au CIT en utilisant une contrefaçon de ton badge de Traqueuse. Tu es toi aussi prête à t’investir dans cette noble cause et à punir les véritables criminels, désormais. Tu vas pouvoir régler tes comptes avec ceux qui nous ont volé tes parents. Nous allons rendre justice à notre manière, en famille. Cette revanche est autant la mienne que la tienne, ma choupette.
Anéantie, je commence à perdre connaissance dans les bras du démon qui a orchestré tous ces meurtres et a conclu un pacte d’âme avec l’instrument de sa vengeance.
Mon propre grand-père.
OceanofPDF.com