Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 32 sur 132

Pages du PDF

Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 29 : Pacte d’âme

 

 

« Le sang s’hérite et la vertu s’acquiert, et la vertu vaut par elle seule

ce que le sang ne peut valoir. »

Miguel de Cervantès, Don Quichotte

 

Kelen

— Bonsoir, Amon. Cela fait un bail, fais-je remarquer avec désinvolture en retirant mes mains du corps de Myrina.

La présence du grand-père et de son fusil ne calme pas ma trique, toutefois. Cette histoire de câlin platonique m’a quelque peu perturbé. En outre, chaque fois qu’elle me traite de connard, me menace avec une arme, débite des jurons ou me donne des ordres, cette fille m’allume à mort. Je parie que la vilaine coquine le sait et le fait exprès pour me provoquer. Je viens de prendre une décision capitale : le jour où je réussirai à serrer Myrina Holmes sera plus explosif qu’une bombe atomique balancée dans un volcan en éruption pendant une canicule estivale.

— Et j’aurais préféré ne jamais vous revoir, Wills ! fulmine l’ancien Magistral Équitale. Surtout pas dans ces circonstances. Votre puanteur de Pécheur m’a tiré de mon sommeil réparateur. Comment osez-vous vous introduire dans ma résidence et abuser de ma choupette ?

Mes iris se vissent aussitôt à ceux de l’Amazone. J’arque un sourcil narquois en réprimant un ricanement.

— Choupette ? murmuré-je, suprêmement amusé par ce surnom incongru.

La jeune femme m’étripe de son regard améthyste qui s’assortit à merveille avec la teinte rose de ses pommettes.

— Je n’abusais pas de votre choupet… (Non, décidément, je ne peux pas le prononcer une deuxième fois, c’est trop ridicule.)… petite-fille, Amon.

— Alors pourquoi a-t-elle le visage barbouillé ?

— Vous n’avez qu’à le lui demander.

— Ma choupette, ce misérable individu t’a-t-il causé du tort ? questionne le Vertueux avec suffisance.

— Si je te réponds par l’affirmative, pépé, tu appuieras sur la détente ? s’enquiert doucement Myrina sans me lâcher des yeux.

— Probablement.

La peste de métisse semble réfléchir à sa réponse. Je me rembrunis. Putain, elle est gonflée. Je m’arme de patience et de sang-froid face à ces deux Holmes aussi timbrés l’un que l’autre.

— Amon, ne jouez pas les gros bras paternalistes, je ne suis pas dupe. Votre seuil de testostérone est plus bas que celui d’un nouveau-né Torpèle. Vous savez pertinemment que je n’ai fait aucun mal à Myrina.

— Vous l’avez souillée avec votre marque, abject personnage, souligne-t-il d’un ton compassé en enfonçant le canon de son fusil dans ma mâchoire.

Comment cela, souillée ? Je l’ai honorée, oui.

— Pour la protéger d’un démon sanguinaire et sociopathe.

— Elle peut se protéger toute seule. Vous l’avez vue sous sa forme naturelle au QG des Insatiares avant de vous attribuer tout le mérite de ses exploits. J’ignore pourquoi vous la poursuivez de vos méprisables assiduités, mais il est temps que cela cesse !

— C’est à elle de décider si mes assiduités sont méprisables ou non, pas à vous, argué-je en chassant d’une pichenette une poussière invisible de mon épaule.

— Oh, arrêtez votre cinéma, vous deux ! intervient la Traqueuse en levant les yeux au plafond. Tapez-vous sur la gueule au lieu de papoter comme une paire de vieilles dans une maison de retraite.

— Fais-moi le plaisir de surveiller ton langage, jeune fille ! la fustige Amon en crispant ses mains sur son arme à feu.

Je n’appréciais déjà pas la mentalité psychorigide de cet Équitale au Palais des Magistraux lorsqu’il était encore en activité, mais le fait qu’il infantilise Myrina achève de me convaincre que je ne pourrai jamais m’entendre avec lui. Si sa vertu de Justice était tangible, elle resterait coincée dans son colon. Ma Traqueuse a beau être proche de lui, je gage qu’elle ne tiendra pas une semaine ici en sa compagnie vu son esprit d’indépendance et son fort tempérament. Je réitérerai mon invitation à l’héberger chez moi dans quelques jours, sait-on jamais. Elle sera peut-être tellement désespérée et à cran qu’elle acceptera.

Si Amon n’avait pas été son grand-père, j’aurais tordu son fusil avec la main et lui aurais déglingué la face. Ensuite, évidemment, j’aurais déglingué Myrina avec mon fusil et je lui aurais mis la cartouche de sa vie.

— Pépé, s’il te plaît, baisse ton arme, soupire la jeune femme en se redressant pour s’asseoir sur le lit. Si quelqu’un devait tuer Wills, ce serait moi.

Et voilà, elle continue à m’aguicher. Mon érection n’est pas prête de redescendre. D’ailleurs, l’autre coincé de Vertueux n’a pas pu la louper, car elle se voit dans mon boxer comme le nez au milieu du visage. Ce doit être pour ça qu’il me poignarde du regard et qu’il est blême comme un pot de lait. Je me marre intérieurement tandis qu’il consent à pointer son fusil vers le sol malgré son état de nerfs extrême. Ce type a dû rester puceau pendant des siècles avant de tremper son boudoir dans la tasse de thé de mémé Holmes. Avec un immense sourire, je m’adosse confortablement à l’oreiller moelleux de la Traqueuse en croisant les bras derrière la nuque sans la moindre pudeur, exposant la forme glorieuse de mon phallus Pécheur sous mon boxer. Je me demande si je pourrais le faire sortir de ses gonds au point de l’inciter à se métamorphoser, l’Équitale.

Myrina fronce les sourcils et grogne en assimilant mon manège. Elle jette un pan de couette sur ma bête fauve afin de la cacher à Amon tout en marmonnant une énième insulte à mon encontre.

— Vas-tu me dire ce qu’il fait là, choupette ? assène l’ancien Magistral en braquant un regard sévère – et un poil stressé – sur elle.

— Excellente question, que fais-je là, « choupette » ? renchéris-je d’un ton sucré en tournant la tête vers elle.

— Cole, révèle-t-elle dans un souffle.

Cole ? Qui est encore ce naze ? Un collègue ? Un amant ? Son nom me dit vaguement quelque chose. Je fouille dans ma mémoire surbookée.

— Pourquoi parles-tu de lui ? lâche le Vertueux d’une voix mal assurée.

— Je crois qu’il est vivant, pépé. Il… il m’a appelée tout à l’heure.

Amon se laisse tomber sur le matelas, les épaules voûtées. Fantastique : je suis dans le lit de Myrina avec elle, son grand-père et une érection, je n’aurais pas pu rêver meilleure nuit.

— Ce n’est pas possible, choupette, conteste l’Équitale, le regard dans le vide.

— Pépé, il m’a sorti la citation de Lamartine avant de raccrocher. Sa voix était déformée par un modulateur électronique, mais ça ne peut être que lui.

Ah, je me rappelle. Victor Cole. Il faisait partie de ma légion. Je ne le connaissais pas personnellement, mais j’ai entendu parler de ses prouesses meurtrières il y a quelques années. Il a été poursuivi et éliminé par le CIT.

— Myrina, c’est vous qui avez tué Victor Cole ? en déduis-je.

Elle acquiesce faiblement en se tordant les mains. Impressionnant. Cole le renégat était réputé pour être un redoutable démon majeur. Cruel, impitoyable et sadique, il a commis des dizaines de meurtres sauvages sur des Vertueux, des Pécheurs et des humains avec la complicité de son amant avant d’être abattu. Même les autres Enragelés qui le fréquentaient le craignaient, car il était imprévisible : il tuait par pure pulsion, sans établir de distinction entre ses victimes. Il avait une grosse araignée au plafond, celui-là. Il a fait les gros titres de la presse d’Infernum à maintes reprises.

— Wills, laissez-nous seuls, vous êtes de trop ! exige Amon avec une pointe d’agressivité savoureuse.

— Alors que les choses commencent à être intéressantes ? 

— Il peut rester, pépé, concède Myrina, à mon grand étonnement.

— Comment, tu lui fais confiance ? râle l’ancien Magistral, sceptique.

Elle me jauge de son regard violet solennel. Avec ses longs cheveux bruns et argent qui tombent en vagues soyeuses sur ses épaules, elle est magnifique. Même les fines traînées rouges qui marquent ses joues, vestiges de ses larmes, n’amoindrissent pas la beauté angélique de ses traits.

— Non, je ne lui fais pas confiance. Mais je sais qu’il est de notre côté. Plus ou moins. Tant que cela l’arrange.

— Ravi que vous vous en rendiez enfin compte, réponds-je avec une ombre de sourire. Alors, Victor Cole ?

— Victor Cole était l’assassin de mon fiancé Owen.

Mon sourire s’étiole devant son minois triste et tourmenté. Merde, tout s’explique.

— Je suis désolé, Myrina.

J’ignore quoi dire d’autre, car c’est tout ce qui me vient à l’esprit. J’avais pressenti qu’elle était impliquée dans la mort de son ex, mais je pensais qu’elle l’avait tué par accident en perdant le contrôle de ses pouvoirs, d’où sa culpabilité à son égard. Je lui proposerais bien un autre câlin pour la consoler histoire de gagner des points avec elle, mais avec le grand-père dans les parages, il vaut mieux s’en abstenir.

— Owen était humain, Wills.

Bon sang. Vouloir épouser un humain, quelle folie ! Ce drame était presque inévitable étant donné la profession de Myrina et le nombre de ses ennemis. Mais elle en est déjà consciente, je le sens à travers notre lien. Le formuler à voix haute ne ferait que remuer le couteau dans la plaie. Je ne suis pas complètement dénué de tact et de savoir-vivre malgré mes péchés.

Sans rentrer dans les détails, elle me résume alors l’enchaînement des violents événements qui ont eu lieu il y a trois ans : meurtre de l’amant par sa main, meurtre de son fiancé par la main du criminel Enragelé, meurtre de Victor Cole par sa main à elle. Et cette inscription sanglante sur le mur dans sa propre chambre : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ».

Ah, cela m’emmerde qu’elle ait traversé une telle épreuve. Et franchement, cela m’emmerde encore plus d’être emmerdé par le malheur de quelqu’un. Voilà un des inconvénients principaux de ma marque : l’empathie. C’est l’émotion la plus chiante qui soit. Ce constat en est limite déprimant. Il faut que je me ressaisisse d’urgence avant d’éprouver un semblant de compassion. Par tous les saints Pécheurs, ce serait abominable.

— Et vous pensez que Cole vous a appelée tout à l’heure en vous récitant cette phrase ? (Elle opine légèrement du chef.) Vous n’êtes pas sûre de l’avoir tué, donc ?

— Si. J’ai déchiqueté cette enflure, affirme-t-elle d’un ton endurci en refermant les poings sur les draps de son lit. Mais s’il a conclu un pacte d’âme avant de crever, il a pu se réincarner dans un nouveau corps.

— Mais les pactes d’âmes sont strictement prohibés, choupette, réfute l’ancien Magistral en secouant la tête. 

— Et aussi extrêmement dangereux, complété-je en entrelaçant les doigts sur mes abdos superbement dessinés. Ils nécessitent une rigueur draconienne et une grande puissance. Ils se déroulent en deux temps : le pacte proprement dit entre les deux partis et le rituel de transfert entre l’ancien et le nouveau corps. S’il y a le moindre couac dans le rituel mystique, l’âme du démon qui vient de mourir peut désintégrer celle du maître avec lequel il a conclu le pacte.

— Avez-vous déjà eu recours à ce genre de pacte, Wills ? interroge la Traqueuse en me dévisageant.

— Non. Il faudrait être dément, inconscient ou désespéré pour encourir un risque pareil. J’ai connu jadis un Pécheur majeur qui avait tenté le coup avec son fils à l’agonie. Cela s’est très mal terminé. Il a suffi d’un mot mal psalmodié du père pour que leurs deux âmes s’autodétruisent en même temps. Ces pactes sont très instables et ne se scellent pas sur un coup de tête, Myrina. Le maître qui mène le rituel de nécromancie doit être sacrément préparé avant de se lancer là-dedans, d’autant plus qu’il se lie à l’autre démon jusqu’au décès définitif de l’un ou l’autre. En théorie, il peut même lui transmettre une partie de sa puissance… et l’influencer par la pensée, voire le commander.

— Putain, ils sont deux, murmure-t-elle comme pour elle-même. Le maître et l’assassin, le marionnettiste et le pantin. Victor Cole est probablement l’exécuteur et il y a un autre démon à l’origine du pacte qui dirige les opérations dans l’ombre.

— Vous croyez que votre serial killer est Victor Cole réincarné dans un nouveau corps ?

— À 99 %.

— Et l’autre démon serait… ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, malheureusement. Idem pour leur mobile. J’ignore quels sont leurs critères de sélection des victimes et quel rapport elles ont avec moi, s’il y en a un. Mais si je mets la patte sur cette raclure de Cole, le deuxième suivra.

Je n’aime pas du tout cette nouvelle. S’ils sont vraiment deux, cela complique considérablement la donne. Finalement, je ne regrette pas d’avoir infligé cette marque à mon petit chat. Même si je ne suis pas auprès d’elle, je dormirai plus tranquille grâce à notre lien.

— Ce coup de fil que tu as reçu, as-tu moyen de géolocaliser l’expéditeur ? demande Amon, l’air soucieux.

— Je ne sais pas encore, pépé. Je vais apporter mon portable au CIT demain, mais…

— Mais ?

— Il y a peut-être un traître là-bas, poursuit-elle en me coulant un regard en douce. Votre indic est digne de confiance, Wills ?

— Par définition, un indic n’est guère digne de confiance, Myrina. Mais il est conscient que, s’il venait à me contrarier, il en récolterait les frais. Il a peur de moi et a besoin de mon argent. Donc, je pense que, dans cette conjoncture, vous pouvez vous fier à lui.

— De qui s’agit-il ?

Je lui souris. 

— Un stagiaire Circonspèle.

Elle me rend mon sourire.

— Merci pour l’info, Wills. (Son sourire disparaît et son regard acquiert d’emblée la consistance de la glace.) Maintenant, connard, dégagez de ma chambre. Comme vous l’a dit pépé, vous êtes de trop.

Ah, la petite garce futée.

J’ai le sentiment d’avoir été utilisé. Elle m’a dévoilé ses secrets sur Victor Cole, son fiancé Owen et son enquête dans le but d’obtenir ce qu’elle briguait : l’identité de mon indic. Et je n’ai rien vu venir.

Je devrais en être en rogne, vexé, ou au moins trouver ce procédé déplaisant…

Mais en fait non. Elle est aussi sournoise que moi, et j’adore cela.

— Bonne nuit, mon petit chat. Je vous appelle bientôt.

— Ne vous sentez pas obligé ! s’exclament à l’unisson Myrina et Amon.

En riant, je me téléporte chez moi. Puis j’envoie un texto à Sean en imaginant la tête qu’il va tirer en le lisant demain au réveil :

[Elle est au courant pour toi, mon garçon. Je te conseille de faire tout ce qu’elle te demandera, sinon ça va barder pour tes écailles.]

 

OceanofPDF.com