Myrina Holmes : version intégrale

Anna Triss · Chapitre 59 sur 132

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Myrina Holmes : version intégrale

Chapitre 10 : Le Jardin d’Eden

« Satan est toujours là à l’heure de la tentation. »

Rodolphe Topffer, Les deux prisonniers

 

Myrina

J’ai quasiment dix minutes d’avance, ce qui est exceptionnel.

Le Jardin d’Eden est un fastueux restaurant qui ressemble à un temple antique. Sa façade blanche est parsemée de colonnes noires et de vitraux monumentaux qui représentent les membres des quatorze espèces démoniaques sous leur forme naturelle. Le tout est surmonté d’un dôme en verre qui scintille sous la lueur des deux lunes.

L’établissement appartient à deux millionnaires, un Vertueux Piétan et un Pécheur Appétant. Ces associations sont peu répandues sur Infernum et dans leur cas, c’est du business pur et dur. La mixité raciale est également illustrée par la diversité du personnel et de la clientèle, composés de Vertueux et de Pécheurs. Dans notre monde, peu de commerces prônent le mélange des quatorze légions. La loi est claire : si tous les édifices publics comme les mairies, hôpitaux et écoles doivent accueillir les démons sans instaurer de discrimination, la règle ne s’applique pas aux structures privées. J’ai entendu parler d’un projet de construction d’un supermarché qui serait ouvert aux Vertueux et aux Pécheurs, mais ça fait déjà cinq ans que le chantier est au point mort.

Je trouve ça super en théorie que Le Jardin d’Eden soit aussi tolérant, mais il y a deux « mais ». D’abord, c’est une stratégie marketing destinée à accroître la notoriété du restaurant. Ensuite, il faut être richissime pour pouvoir dîner ici ou à défaut, connaître un des deux patrons, à l’instar d’Aramiel. Donc, égalité démoniaque oui, dans une certaine mesure… En revanche, ceux qui ne possèdent ni les moyens ni les contacts sont personae

non gratae 22.

Pour revenir à un sujet plus pragmatique, je suis postée au pied d’un réverbère devant le restaurant dans ma longue robe bustier, une veste boléro noire sur le dos. J’ai laissé mes cheveux détachés en cascade sur mes épaules et opté pour un maquillage relativement soft et léger : un rouge à lèvres corail et un fin trait d’eye-liner afin de mettre en valeur ma bouche et mes yeux. Je n’ai pas l’habitude de m’apprêter comme ça. Ondine est coquette, moi pas particulièrement. La dernière fois que je me suis maquillée et pomponnée remonte à deux mois lors de la soirée au Palais des Magistraux, qui s’est mal terminée. Mais il vaut mieux ne pas ressasser cet épisode fâcheux.

Je suis un iota nerveuse. Mon cœur bat vite, mes paumes sont moites et je me suis grillé trois cigarettes d’affilée avant de venir (par précaution, je me suis rafraîchi l’haleine avec un vaporisateur mentholé.) Ça démontre à quel point je suis attirée par Aramiel. Je prie pour que cette soirée se déroule bien et que rien ne foire avec lui. Non que je sois pessimiste, mais avec le bol que j’ai ces derniers temps…

Il n’y a pas d’Arcadus à l’intérieur du restaurant. Par conséquent, les clients débouchent d’un portail magique situé sur le mur d’en face, une affiche de cinéma de L’Exorciste exorcisé.

En surveillant l’écran de mon portable toutes les vingt secondes, je guette les allées et venues. C’est bientôt l’heure. Ponctuel ou retardataire ?

Un immense sourire éclaire mon visage lorsqu’il surgit de l’Arcadus. Ni l’un ni l’autre, il a deux minutes d’avance.

Il me repère et se dirige vers moi en traversant la route d’un pas tonique. Je me rince allègrement l’œil.

Rasé de près, cheveux argentés au vent, chemise immaculée, pantalon beige sans le moindre pli, sourire à désintégrer les culottes (dont je suis dénuée), il tient sa veste sur l’épaule. Il a tout d’un top model jouant dans une publicité vantant les mérites d’un parfum de luxe. Aramiel est sans conteste le Vertueux le plus séduisant que j’aie jamais rencontré. Il irradie de force tranquille et de magnétisme charnel. Ses yeux splendides enracinés dans les miens ressemblent à des soleils crépusculaires qui me grillent les rétines jusqu’à la cervelle. Ou des lasers orangés de neurochirurgien ? Non, des rayons X qui se baladent sur ma silhouette comme pour essayer de voir les mystères féminins qui se cachent sous ma robe. Ça y est, je pars encore dans mes délires…

L’Altrusite stoppe à un mètre de moi. Son sourire s’éteint, ses traits angéliques s’imprègnent d’une tension étrange. Ses pupilles sont dilatées et ses ambres oculaires ont un éclat argenté. Son drôle d’air m’inquiète. Je pose une main sur son bras. 

— Il y a un problème, Aramiel ?

— En effet, Myrina, il y en a un, confirme-t-il gravement.

— Une urgence à la clinique ?

— Non. Je crois que je ne vais pas pouvoir attendre la fin du dîner pour t’embrasser, j’en ai déjà beaucoup trop envie, m’annonce-t-il en me prenant par la taille pour me rapprocher de lui.

Je relève la tête, ébahie par son aveu. Il se penche vers moi et s’arrête à un centimètre de mes lèvres. Un frémissement de volupté me parcourt des pieds à la tête. Son front contre le mien, nos regards entrelacés, il chuchote, les paupières mi-closes :

— Est-ce que tu es d’accord ?

Mazette. C’est la première fois de ma vie qu’un homme me demande l’autorisation de me rouler une pelle. C’est le comble de la galanterie et de la distinction, à mon sens. Je me contente d’enrouler mon bras autour de ses épaules en signe d’agrément.

Aramiel me prodigue un baiser languissant dont la sensualité m’offre un avant-goût de ses qualités d’amant. Il suce brièvement ma lèvre inférieure, lèche ma lèvre supérieure durant une seconde, puis insinue le bout de sa langue entre les deux. À force de caresses mouillées, nos langues se découvrent et nos bouches s’apprivoisent. Sa main se déplace dans le bas de mon dos et exerce une pression qui m’incite à creuser les reins et à me blottir contre lui. Je raffermis mon bras autour de son cou. Dans son pantalon, la boursouflure que je sens contre mon nombril m’indique que notre baiser lui fait autant d’effet qu’à moi. Bridant mon impétueux péché de Luxure qui piaffe et trépigne tel un étalon sauvage impatient de galoper librement, je bataille contre moi-même pour ne pas entraîner docteur Drake dans une ruelle et le violer contre un mur. 

Néanmoins, il reste d’une correction exemplaire. Pas de main au panier, aucun frotti-frotta. Lorsqu’il se décolle paisiblement de mes lèvres, j’exhale un long soupir. C’était merveilleux, nom d’une pique. Je sauterais bien le dîner. Et pas que le dîner, d’ailleurs.

— J’ai eu envie de faire cela le jour de notre rencontre au CIT, murmure-t-il, sa main remontant et descendant dans mon dos. Dès que j’ai retiré ton masque et eu le plaisir d’admirer ta bouche de tentatrice. Quand j’ai constaté que le résultat de ton test était négatif, j’ai eu un flash où je me suis vu t’embrasser sur la table d’examen.

— Tu aurais pu le faire. Je ne t’aurais pas dit non, fais-je remarquer d’une voix mutine en rajustant son col de chemise, qui est un peu de travers à cause de moi.

En vérité, il aurait même pu me ramoner la cheminée sur la table d’examen.

— Ma conscience professionnelle n’était pas de ton avis, mademoiselle Holmes. (Un sourire amusé se dessine sur son visage.) J’ai ravagé ton rouge à lèvres, je m’en excuse.

— Ne t’excuse jamais de ruiner mon maquillage de cette façon, objecté-je en tirant un mouchoir de la poche de mon boléro afin d’essuyer sa bouche barbouillée de corail, et ensuite la mienne.

Notre baiser langoureux a brisé instantanément la glace. Je suis drôlement plus relax. Excitée certes, mais aussi zen qu’une Fianèle hippie.

— Cette robe te va à ravir, Myrina. Tu es à croquer.

À croquer. J’adore. Et lui, il est craquant. On est faits pour s’entendre.

— Merci. Et toi, tu es… Waw. Je n’ai pas d’autre mot.

Pour toute réponse, Aramiel appose un petit baiser sur le haut de ma gorge avant de reculer afin d’enfiler sa veste claire et de la boutonner. Tenue correcte exigée pour entrer au Jardin d’Eden ; toutefois, la cravate ne paraît pas indispensable.

— Je ne suis pas allé au restaurant avec une femme depuis des lustres, confesse-t-il en jetant un coup d’œil pensif à la façade. La dernière était Lexi, ça commence à dater.

— Tu n’es pas sorti avec d’autres démones depuis ton divorce ?

— Sorti, non. Ce n’était pas une priorité. J’ai eu des aventures sans importance. Elles étaient inintéressantes.

— Aramiel, tu me mets une putain de pression, là.

Il rit en secouant la tête.

— Myrina, tu n’as pas à t’en faire. Au premier regard, j’ai su que, si l’opportunité se présentait, je t’inviterais à sortir avec moi. Mais tu m’as devancé. Si tu n’avais pas été aussi directe, j’aurais attendu quelques jours avant de te le proposer, histoire d’avoir l’air d’un gentleman.

— Histoire d’avoir l’air, hum ?

— Dans certaines circonstances, je ne suis pas du tout gentleman, insinue-t-il à mon oreille en posant sa main au creux de mes reins pour me guider vers la porte du Jardin d’Eden.

Mon Dieu, je meurs de chaud, j’aurais dû embarquer un ventilateur de poche.

***

La première particularité du lieu, la voici : toutes les tables sont dressées au cœur d’un fabuleux jardin qui se déploie au milieu du palais, sous un dôme de verre qui laisse apercevoir les étoiles scintillantes. Des guirlandes de fleurs rouges et jaunes aux tiges mouchetées d’épines s’entortillent autour des colonnes de la galerie élégante qui cerne les espaces verts. Des petites fontaines en forme d’amphores émergent du sol. Au centre de chaque table trône un chandelier doré et sculpté. Des pommiers plantés sur les côtés font référence au fruit défendu biblique.

C’est le cadre romantique par excellence. Autrement dit, ce n’est pas trop ma came, mais je vais museler mes tendances cyniques et laisser la gentille fille qui est en moi prendre les rênes le temps du dîner. Je suis là pour la compagnie, pas pour l’environnement.

La deuxième particularité : les plats atypiques servis par le restaurant. Je m’en rends compte en ouvrant le menu.

 

Entrées

Soupe de sang d’humaine vierge consentante

Pouah, quelle horreur !

Sushis d’aspic à la mandragore

Les serpents sont enfermés dans un terrarium. Les clients choisissent celui qu’ils veulent déguster et un chef cuisinier débite le malheureux élu en morceaux sous leurs yeux. Les démons et la cause animale, ça fait deux.

Salade de piments rouges, champignons vénéneux et bébés poissons-

clowns

Le monde de Nemo est un dessin animé populaire chez les Vertueux, enfants comme adultes. Les poissons sont encore vivants, il faut les gober crus. Paix à leurs âmes.

Plats de résistance

Filet peu mignon flambé à la sauce incube

Je ne veux jamais savoir ce que contient cette sauce.

Cervelle de veau baignant dans un chaudron d’eau bénite

Beurk. No way.

Scorparaignée laqué à l’orange amère

Le scorparaignée correspond au homard chez les humains, en version bien plus hard. Je n’ai jamais goûté, car ces insectes géants sont en voie d’extinction sur Infernum et ce plat coûte un bras, 666 Fourches.

Desserts

Gâteau salé à la citrouille avariée

Non merci, sans façon.

Tarte Catin aux pommes, gingembre et huîtres

Sans huîtres, pourquoi pas ?

Sorbet mystère

Vu le reste du menu, plutôt crever la gueule ouverte.

Il n’y a pas à chipoter, je préfère nettement la bouffe des humains.

— Je passe mon tour pour l’entrée, soupiré-je en reposant la carte sur la table.

— Moi aussi, rien ne me tente. Je vais probablement tester le filet peu mignon, annonce-t-il en écartant le chandelier qui occupe la moitié de notre champ de vision afin que rien ne nous sépare.

— Tu n’as pas peur d’avoir une mauvaise surprise avec la sauce incube ?

Il m’adresse un petit sourire indulgent en repoussant ses cheveux mi-longs derrière ses oreilles d’un geste assuré.

— Rassure-toi, elle est à base de gingembre, pas de sperme de mâle Stuprène. C’est précisé dans le bas de la page.

— Pour ma part, je pense me rabattre sur le scorparaignée. Tu en as déjà goûté ?

— Oui. La chair est succulente et riche en protéines, mais elle est trop bourrative pour moi. Et la bête n’est pas facile à décortiquer. Il y a une manière spéciale de procéder, surtout au niveau du dard venimeux. Je le ferai pour toi si tu le souhaites. (J’opine du chef. Il s’éclaircit la voix.) Ce n’est pas pour me montrer indiscret ou envahissant, Myrina, mais je ne cesse de me demander comment tu as pu rencontrer Kelen Wills et ce qui s’est passé entre vous.

Je toise Aramiel par-dessus la table. Je ne suis pas enchantée d’aborder ce sujet épineux. Pourtant, je comprends sa curiosité. Elle est légitime. À sa place, ça me turlupinerait aussi et je chercherais à connaître la vérité pour voir dans quoi je mets les pieds. J’ai l’impression d’avoir affaire à un démon malin et terre-à-terre qui ne s’encombre pas de faux-semblant et attache de l’importance à la droiture. Un gros point commun avec moi, somme toute… Il veut peut-être même savoir si l’Hybresang serait susceptible de s’immiscer entre nous dans le cas où nous déciderions d’avoir une relation. Et puisque toute relation se base sur la confiance, je ne peux pas couper à ce passage obligé.

— OK, je te fais un topo rapide, mais ensuite, on parle d’autre chose.

— Cela me convient.

— Wills était le petit ami de ma sœur. Je l’ai rencontré dans la salle de bains de mon appart alors qu’il prenait une douche et que j’étais aux toilettes. (Aramiel sourcille. Oui je sais doc, ce n’est pas commun.) On s’est bagarrés, on s’est menacés, enfin… je te passe les détails. Au début, j’ai résisté à ses avances et je l’ai envoyé bouler, mais… j’ai cédé à la tentation et j’ai fini par trahir ma sœur. Il l’a quittée, elle m’en a voulu et à l’heure actuelle, la communication est compliquée entre elle et moi. J’ai commis l’erreur de coucher avec lui car il m’a embrouillée en me faisant croire que je représentais quelque chose pour lui, sauf que… c’était du baratin, forcément. Il voulait juste me mettre dans son pieu pour ajouter une Traqueuse hybride à son carnet de chasse et corrompre ma moitié Équitale au passage. Moralité : Wills est un sombre connard et moi une sombre conne.

— En ce qui le concerne, je suis d’accord. En ce qui te concerne, pas du tout. Tu as du cran, Myrina. Pas seulement en tant que Traqueuse, mais aussi en tant que femme. Tu as commis une erreur, et alors ? Nous en commettons tous, moi le premier. Ce qui compte, c’est de les reconnaître, de parvenir à se remettre en cause et d’en tirer les véritables leçons. Ce n’est pas donné à tout le monde d’appliquer cette démarche et tu sembles être sur la bonne voie.

— Toi, tu as déjà commis des erreurs ?

— Et comment. Des dizaines. (Et en plus il est modeste, ce bel Altrusite…) Quand j’étais jeune médecin, j’avais tendance à me disperser et je gérais mal mon stress lors des situations critiques. Je n’ai pas toujours pris les bonnes décisions aux bons moments et plusieurs patients sont morts à cause de mes mauvais choix. Ils sont toujours là, dans un coin de mon esprit, renchérit-il d’un ton solennel en se tapotant la tempe. Mais il n’y a pas que cela. Ma vie privée a pâti de mes mauvaises décisions. J’ai ébranlé mon mariage avec Lexi en la négligeant et en la tenant à l’écart. Elle ne méritait pas ça. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, elle était partie.

Il ne s’exprime pas avec regret ou amertume. Il ne bronche pas. Il énonce un constat. Je cale mon menton dans ma paume, le coude sur la table. Ça ne fait pas très « lady », mais je m’en moque.

— Tu as essayé de recoller les morceaux avec elle, Aramiel ?

— Ça n’aurait servi à rien, notre mariage était irrécupérable. De plus, nos sentiments mutuels avaient évolué, nous ne nous aimions plus de la même façon qu’avant. C’était devenu une colocation entre nous, une sorte d’arrangement matériel et social. Nous en avons rediscuté après le divorce, d’ailleurs. Nous ne pouvions plus rester ensemble. Nos visions du couple étaient trop différentes. Elle a dû t’en parler, je suppose. Elle désirait des enfants, moi non. Je ne suis pas fait pour être père.

— Pourquoi dis-tu ça ? Tu n’aimes pas les enfants ?

— Si, j’ai beaucoup d’affection envers mes jeunes patients, qu’ils soient démons ou humains. C’est justement cela qui pêche. Ces petits sont fragiles, en détresse médicale, ils ont besoin que je me consacre à eux à 200 %. J’ai déjà bien assez de responsabilités sur le dos sans avoir un fils ou une fille qui me détesterait parce que je suis aux abonnés absents à la maison. La médecine n’est pas simplement un métier pour moi, mais une vocation. Je ne pourrais jamais l’abandonner, elle fait partie intégrante de moi. Ma plus belle récompense est le moment où je parviens à sauver une vie, conclut-il avec intensité.

Nom d’un croc émoussé. Je pense exactement la même chose à propos de mon job de Traqueuse.

Il est passionné, volontaire, plein d’empathie. Je suis admirative. Et en prime, il embrasse super bien. Il a tout pour lui.

Un serveur Vertueux tiré à quatre épingles se présente à notre table pour prendre notre commande, son filet peu mignon et mon scorparaignée. Côté boissons, nous demandons deux coupes de Nectar d’Ambroisie, le champagne qualité supérieure des démons.

— Je m’étais promis avant de venir que je ne te parlerais pas trop de mon travail pour ne pas te faire fuir, mais je ne peux pas m’en empêcher, note ironiquement le Vertueux tandis que le serveur s’éloigne en direction des cuisines.

— Ça ne me dérange pas. J’ai le même genre de rapport avec mon boulot. Je me sens exister en traquant des criminels et en dispensant la justice, comme si j’étais née pour ça. C’est ma raison d’être. Il n’y a pas beaucoup de gens qui le comprennent, même parmi mes collègues. Ils le considèrent comme un devoir ou un job alimentaire. 

— Lexi m’a dit que ton père avait été Traqueur, c’est cela ?

Je baisse les yeux vers la fourchette argentée que je suis en train de triturer depuis plusieurs minutes.

— Un grand Traqueur. Mais il est mort.

— J’en suis navré, Myrina, dit-il avec sollicitude.

— Tes parents sont toujours vivants, Aramiel ? questionné-je dans le but de dévier la conversation.

— Oui, ils sont retraités et habitent à la campagne. Je leur rends visite au moins une fois par semaine, sinon ma mère serait capable de déchaîner les enfers.

Ah oui, combien de fois ai-je entendu Lexi se plaindre de son irascible belle-mère Altrusite à l’époque où Aramiel et elle étaient encore mariés ! Elles ne pouvaient pas se blairer.

— Ils doivent être fiers de toi. 

Il lâche un soupir blasé.

— Ne m’en parle pas, c’est un euphémisme. Ma mère découpe religieusement tous les articles de presse qui me citent, les fait encadrer sous verre et les accroche partout dans leur maison. Partout, Myrina. Il y en a même un sur la porte des toilettes. Avec ma photo.

Un énorme fou rire s’empare de moi et je tape ma paume sur la table sans le faire exprès. J’imagine aisément le père Vertueux d’Aramiel faire sa grosse commission en louchant sur la photo de son fils. Je me camoufle la bouche avec les deux mains pour étouffer mon rire en m’apercevant que plusieurs clients me foudroient du regard avec une moue hautaine, comme si ce bruit était incongru au sein du Jardin d’Eden. Le médecin s’esclaffe doucement en me couvant de ses yeux de miel et de caramel. Sous la table, je sens sa jambe frôler la mienne. 

— N’aie pas honte de rire, c’est naturel. Un shoot d’endorphines est salutaire pour le moral. 

Il a entièrement raison. Savez-vous quel autre phénomène libère pléthore d’endorphines, les hormones frétillantes du bonheur ? L’orgasme.

Nous continuons à bavarder et à flirter. De temps à autre, je surprends le regard d’Aramiel au niveau de l’échancrure de ma robe bustier, ce qui engendre une onde de chaleur dans mon ventre. Au deuxième effleurement de guibolles, j’intègre que le premier était délibéré. Quand le serveur nous apporte nos coupes en cristal emplies d’un liquide rosâtre pétillant, je me déleste de mon escarpin et caresse la jambe du médecin, de la cheville au genou, avec mon pied nu. Une légère rougeur colore ses pommettes et ses iris s’assombrissent. Il boit une gorgée de Nectar d’Ambroisie tout en me matant par-dessus son verre. La température grimpe progressivement entre nous.

— Tu as prévu de retourner à la clinique après dîner ? m’enquiers-je innocemment. 

— Non, je vais rentrer chez moi. Ça fait plus de 24h que je n’ai pas dormi.

La déception doit se percevoir sur mon visage, car son sourire s’élargit. Il a une fossette sexy au coin de la joue, ce con.

— Donc, quelques heures d’éveil supplémentaires ne changent rien, renchérit-il en descendant discrètement sa main sous la table afin de capturer ma cheville.

— Tu n’es pas trop fatigué, sérieusement ?

— Je ne gère pas trop mal la privation de sommeil, Myrina. La plupart des Altrusites ont une endurance physique supérieure à celle des autres Vertueux, dit-il d’un ton équivoque.

Il m’oblige à appuyer mon pied contre l’intérieur de sa cuisse. Je me mords la lèvre alors qu’il commence à me masser avec une langueur érotique. Il faufile ses doigts sous l’ourlet de ma robe et me malaxe la chair du mollet. La malléole. La voûte plantaire. Ce qui propage des minuscules décharges électriques qui font trembler ma jambe et embrasent l’épicentre de ma féminité. Si nous n’étions pas en public, je ne retiendrais aucunement les gémissements qui sourdent dans ma gorge.

— J’ai suivi une formation de réflexologie plantaire, m’apprend-il posément en traçant des petits cercles sur la cambrure de mon pied, au-dessus du talon, avec son pouce. La voûte contient des centaines de terminaisons nerveuses. Elles sont connectées à d’autres parties du corps. Presser les bons points permet d’apaiser les tensions ou, au contraire… de provoquer des stimuli.

Bordel, je les sens bien entre mes cuisses, ces stimuli. J’ai la sensation d’avoir un second pouls brûlant dans le clitoris. S’il insiste, je vais inonder ma robe et ma chaise… Il ne peut pas me faire jouir en me massant le pied, quand même ? J’avale une gorgée de Nectar d’Ambroisie afin de me concentrer sur autre chose mais, une expression facétieuse sur les traits, Aramiel enroule sa main autour de ma cheville et dépose mon pied à plat entre ses jambes écartées sous la table, sur son érection. Ah d’accord… Je manque de m’étrangler. Voilà Myri, tu joues les allumeuses et il te renvoie la balle ! Ou plutôt, les balles et la batte. 

Une chose est sûre, ce brave docteur n’a pas besoin d’une sauce aphrodisiaque pour accompagner son filet peu mignon, il est déjà chaud bouillant.

Aramiel Drake, prépare-toi à passer les prochaines 24h éveillé, parce que je ne suis pas prête de te laisser dormir, songé-je en caressant délicatement toute la longueur rigide de sa queue avec mon pied.

C’est alors que j’entends quelque chose qui brise la magie sensuelle de cet instant. Un morceau de musique classique.

Je cesse tout mouvement en tendant l’oreille. Mes muscles se raidissent d’instinct. Le volume du brouhaha à l’intérieur du resto décroît sensiblement. De nombreux clients tournent la tête vers la source de la mélodie, émerveillés par la fluidité virtuose des notes qui résonnent désormais dans tout l’espace.

Un piano.

Putain.

De.

Mes.

Cornes.

La Sonate au Clair de Lune de Beethoven.

Douche glaciale sur ma libido.

En reconnaissant le pianiste, Aramiel lâche mon pied qui retombe à terre. Il fronce les sourcils, la mâchoire contractée d’indignation.

Quant à moi, je suis littéralement estomaquée de voir le Fédérateur Pécheur d’Infernum, qui m’a pourtant affirmé qu’il ne jouait que chez lui et rarement devant les autres car la musique était selon lui trop « personnelle, émotionnelle, intime », derrière le piano du Jardin d’Eden, se donnant en spectacle devant une centaine de démons Vertueux et Pécheurs. Posture altière teintée d’une facette mélodramatique, costume d’une noirceur d’encre, chemise rouge pétant, cheveux en bataille, tête à claques.

Mais comment ce connard de Wills a-t-il su que j’allais...

Télépathie, réalisé-je en me rembrunissant. 

Bon sang ! Il ne peut pas lire dans mes pensées, mais dans celles d’Aramiel, si ! 

Et pour parfaire ce tableau, une pétasse brune à forte poitrine en robe blanche moulante se tient debout derrière lui, une main entre ses omoplates, une mine béate sur le visage !

Voilà. Ce n’était pas du pessimisme que j’éprouvais avant de retrouver Aramiel devant le resto. C’était un juste pressentiment. 

Il ose jouer devant tout le monde le morceau de musique qui a précédé notre premier baiser chez lui. Je suis furibonde. Je serre mes poings sous la table jusqu’à planter les ongles dans mes paumes lorsque les yeux de Kelen s’immiscent dans les miens au-dessus du piano. Un coin de ses lèvres s’incurve dans un sourire frondeur tandis qu’il me gratifie d’un bref haussement de sourcils en arpentant le clavier de ses doigts experts. 

Il. Se. Fout. De. Ma. Gueule.

— Myrina, si tu veux, nous pouvons aller dîner ailleurs, propose Aramiel, diplomate.

— Non, on reste. On était là avant lui. Je ne lui ferai pas le plaisir de partir, sifflé-je en m’arrachant au regard sardonique de Wills. 

Je vide ma coupe de Nectar d’Ambroisie pour me donner le temps de retrouver mon self-control et accessoirement, éviter d’aller balancer son contenu à la figure du Fédérateur Pécheur d’Infernum devant cent démons scandalisés.

— Ce n’est pas une compétition qu’il faut remporter à tout prix par fierté, me reproche le médecin avec un zeste de désapprobation qui m’agace.

— Avec lui, tout est une compétition, Aramiel, rétorqué-je sèchement. Je ne laisserai pas cet enfoiré d’Hybresang gâcher notre soirée. On va dîner ici comme c’était prévu et ignorer les parasites.

Un soupir silencieux secoue la poitrine du médecin. Ce n’est pas grave, j’effacerai cet incident de sa mémoire en me déchaînant sur sa queue.

Je saisis un morceau de pain dans la corbeille au centre de la table pour mordre rageusement dedans en imaginant qu’il s’agit de la gorge du pianiste. Je vois la pomme d’Adam d’Aramiel monter et redescendre. Je me force à lui sourire, la bouche fermée, les joues gonflées par ma nourriture. Merde, je dois avoir l’air d’une femelle hamster psychopathe.

Quand le morceau de musique s’achève, un concert d’applaudissements explose dans le restaurant ; Pécheurs et Vertueux sont subjugués par les talents de musicien du Fédérateur, qu’ils ne soupçonnaient pas. Kelen poursuit son one-man show en inclinant la tête d’un air faussement modeste vers son auditoire emballé. À la table voisine, une Vertueuse embourgeoisée essuie la larme qui coule sur sa joue. Wills referme le couvercle du clavier et se redresse, un sourire radieux aux lèvres. Il échange quelques mots à voix basse avec la pouffiasse de Pécheresse qui l’accompagne. Puis il lève une main avec une lenteur cérémonieuse et s’empare d’une coupe de Nectar d’Ambroisie posée sur le piano afin de la brandir vers l’assemblée. Lorsqu’il ouvre la bouche pour prendre la parole, tout le monde se tait dans la salle. J’ai une folle envie de le huer en lui propulsant un quignon de pain à la tête, mais je n’ai pas trop envie d’attirer sur l’attention sur moi. 

— Je vous remercie, mes chers concitoyens. Je suis heureux d’être parmi vous dans ce cadre idyllique afin de savourer la cuisine gastronomique du Jardin d’Eden en votre démoniaque compagnie. Je ne doute pas une seconde que je vais me régaler. C’était improvisé, je ne pensais pas trouver un piano ici. (Mon cul !!!) J’ai voulu jouer La Sonate au Clair de Lune car ce morceau possède une signification particulière pour moi. Je tenais à le dédier à une femme d’exception présente ici ce soir. 

Ma respiration se coince dans mes poumons et une violente bouffée de chaleur embrase mon visage. Mes yeux croisent de nouveau les siens. Il me destine un petit sourire. Seigneur, il ne va tout de même pas… Pitié, pas ça !

— Une femme sur laquelle je peux compter en toutes circonstances, d’une loyauté sans borne, d’un courage remarquable, qui me fait l’honneur d’être à mes côtés ce soir, reprend Kelen. (Son regard mordoré quitte le mien pour s’enfouir dans celui de sa connasse brune.) La douce Lilas.

Je me décompose. Il lui prend la main, dépose un baiser sur ses doigts manucurés et conclut à l’attention de l’assemblée :

— Je vous souhaite à tous une excellente soirée et surtout, un bon appétit !

Certains clients brandissent leurs coupes, d’autres lui renvoient sa formule de politesse hypocrite, quelques-uns l’applaudissent encore.

Je hais ce mec.

La tenant par la main, Kelen entraîne sa conquête vers une table libre à une dizaine de mètres de la nôtre, guidé par une serveuse toute mielleuse qui roule du fessier devant lui.

Je ne suis pas dupe. La nana qu’il a emmenée au Jardin d’Eden n’est qu’un faire-valoir. Toute cette mise en scène abjecte est vouée à me faire chier et à me rendre jalouse.

Et même si j’en ai dramatiquement conscience, même si j’en ai affreusement honte… ça fonctionne !

***

Kelen

Si Myrina détenait des revolvers à la place des yeux, je serais mort. Elle a réagi au-delà de mes espérances à ma provocation. J’aimerais pouvoir filmer sa tête en cet instant. Même à cette distance, je capte les ondes de colère qu’elle dégage. On dirait qu’elle se retient de muter. Ce qui tombe assez bien car moi, je me retiens de bander.

Je suis tellement heureux de lui pourrir sa soirée. Cela fait longtemps que je n’ai pas ressenti une telle joie. Celle-ci sera à son paroxysme quand l’Altrusite souillera son beau pantalon beige après avoir ingéré mon puissant laxatif. 

Il n’aura pas le temps de se rendre aux WC, même en sprintant. L’effet sera fulgurant. Et il est évident que ma Traqueuse ne voudra jamais s’enfiler un type incapable de contrôler ses sphincters.

Cela apprendra à ce blaireau Vertueux à convoiter la femme qui m’appartient. Ce n’est pas parce que je suis propriétaire d’un club échangiste que je verse moi-même dans l’échangisme. 

Mon Amazone est resplendissante dans cette toilette parfaitement ajustée à ses courbes. Toutes les démones présentes ce soir me semblent fades comparées à elle. Je fantasme d’empoigner sa chevelure luxuriante à pleines mains et de lui rouler une pelle d’enfer devant Drake. Non, mieux encore, je rêve de la coucher sur leur table et de la baiser juste sous son nez afin de montrer à ce ramollo ce qu’est un vrai démon mâle possédant une bonne paire dans le boxer.

— Ce morceau de musique était si émouvant, Kel, minaude Lilas, attablée en face de moi. Et ton discours était magnifique !

— Je sais, je sais, réponds-je en souriant une fois de plus à Myrina qui ne prête plus aucune attention à son docteur, car elle est trop occupée à me disséquer du regard.

— J’ignorais que tu jouais du piano, jacasse mon employée. Pourquoi nous as-tu caché un scoop pareil ? 

— Pour éviter que les autres démons complexent trop.

Tandis que je déboutonne ma veste de costume à 7000 Fourches, je note que Myrina agite promptement les mains vers moi avec une agressivité flagrante. Elle me parle en langue des signes. Enfer, elle va trop vite, je n’ai rien compris ! Je suis bon, mais pas à ce point. Je hausse les épaules, elle lève les yeux au ciel. Elle répète sa phrase plus lentement en remuant les lèvres :

— J’espère que tu t’étoufferas avec tes sept péchés ! 

Hélas, je ne sais pas comment on dit « tu es très baisable » en langue des signes, alors je la joue classique :

— Tu es très belle dans cette robe. 

— Qui sème le vent récolte la tempête ! me menace-t-elle avec les mains, le regard incendiaire.

Je ricane en sourdine. Bientôt, elle pourra dire la même chose à son Aramiel excrémentiel.

— Tu as des fourmis dans les doigts, Kel ? intervient ma partenaire, interloquée par mes gestes.

Elle n’a pas inventé l’eau bénite, celle-là.

— Lilas, excuse-moi deux petites minutes, je dois aller me repoudrer le nez, décrété-je avant de me téléporter dans le couloir de service qui mène aux cuisines.

J’attends de pied ferme un serveur du restaurant afin de l’hypnotiser à l’abri des regards et de lui remettre le flacon de laxatif qui repose dans ma poche. 

Aramiel Drake, prépare-toi à essuyer la pire humiliation de ta vie.

***

Myrina

Le serveur apporte nos plats. Il dépose le filet peu mignon devant Aramiel et le scorparaignée devant moi, ainsi que nos couverts – les miens ressemblent à des instruments de torture.

Je baisse un regard déconcerté vers la bestiole morte d’une trentaine de centimètres couchée sur son lit de verdure au creux d’une grande assiette en porcelaine. Carapace noirâtre luisante, mandibules, quatre pinces, huit pattes velues, dard recourbé : un insecte géant de notre monde extrêmement dangereux, entre la mygale et le scorpion. Une grimace de répulsion déforme ma bouche. Qu’est-ce qui m’a pris de commander ça ?

— Passe-moi ton plat et tes couverts, je vais le décortiquer, propose doucement Aramiel en tendant une main.

— Ça a l’air dégueulasse.

— Fais abstraction de l’aspect, je te promets que la chair est délicieuse.

— Je te fais confiance. 

Nous échangeons nos plats de résistance, car il a besoin de place. Avec une fascination morbide, je regarde Aramiel couper les quatre pinces de l’insecte avec une pince métallique, casser sa carapace avec un petit marteau et trancher prudemment le dard venimeux à l’aide d’un couteau dentelé. Il extrait agilement des petits morceaux de chair blanche afin de les rassembler sur le côté de l’assiette. 

Quel homme. 

En attendant qu’il termine de préparer ma nourriture, j’ai vraiment la dalle et son filet peu mignon arrosé de sauce au gingembre me fait saliver. J’aurais dû prendre la même chose, en fin de compte.

— Aramiel, ça ne te gêne pas si je goûte ton plat ? Juste une bouchée.

Il me destine un demi-sourire en vidant le contenu gélatineux d’une pince avec une fourchette.

— Non, ça ne me dérange pas. Tu peux même en manger deux.

Il partage sa bouffe, en plus ! Moi, à sa place, j’aurais refusé tout net.

En lui rendant son sourire, je découpe un morceau de filet peu mignon imbibé de sauce et le porte à ma bouche.

— MYRINA !!! hurle soudain Kelen en se matérialisant sur ma droite comme le Diable en personne.

Je crie de stupeur lorsque ce malade d’Hybresang m’arrache la fourchette. Il le fait avec une telle violence en balayant l’air de sa main qu’il percute également l’assiette, qui valdingue… et se renverse sur moi. 

Oh, mon Dieu, j’ai plein de sauce sur ma robe et un filet peu mignon calé dans le décolleté ! 

Je suis bouchée bée, Aramiel aussi, ainsi que tous les clients du restaurant. Quant à Kelen, il semble vaguement embarrassé. Il se frotte la nuque d’un geste frénétique en inspectant les dégâts.

Je me lève comme au ralenti, dégoulinante de sauce, dans un silence digne d’une cérémonie funéraire. Tous les autres clients sont médusés. Je récupère le filet peu mignon entre mes seins et le laisse choir sur la table dans un bruit spongieux. Puis je braque mon regard crépitant sur le coupable qui se mord les joues comme un gamin pris en faute. Il ne la ramène plus du tout, le Fédérateur.

— Qu’est-ce que tu as mis dans le plat d’Aramiel, au juste ? murmuré-je d’une voix glaciale.

— Mais rien, que vas-tu imaginer. 

— Du poison, Kelen ?

— Cette viande était avariée, je l’ai senti à l’odeur, prétexte-t-il d’un ton évasif.

Aramiel plonge son index dans une tache de sauce sur la nappe et renifle la substance. Il décrète froidement :

— Du laxatif, Myrina.

Mon sang ne fait qu’un tour.

Avec un rugissement de guerre, je décoche un énorme coup de poing dans le visage de Kelen Wills de toutes mes forces d’hybride. Mon attaque est si puissante qu’elle le fait décoller du sol et basculer sur une table voisine, la cassant en deux sous son poids. Des gens glapissent autour de nous. L’Hybresang roule sur le côté avec un grognement et se relève tant bien que mal, une main sur le visage. Il pisse le sang. Ses yeux rouges de fureur se dardent sur moi. Il bouillonne, lui aussi. 

Je lui ai pété le nez… encore.

Mais cette fois-ci, devant une centaine de démons. 

Dont plusieurs qui ont dégainé leurs portables pour enregistrer la scène. J’entends quelques Vertueux rire sous cape.

Je l’ai humilié en public, la pire chose qui puisse l’atteindre. Son orgueil est en miettes. 

Je n’en reviens pas qu’il ait versé du laxatif dans le plat d’un Vertueux dont le seul « crime » a été de sortir avec moi. S’il était parvenu à ses fins, ça aurait pu ruiner la carrière d’Aramiel en le décrédibilisant. Sa mesquinerie est sans limites. Il voulait me plomber ma soirée… C’est réussi, mais j’ai également plombé la sienne, et sacrément. Sa réputation va en souffrir.

Bien fait pour lui. 

Je me tamponne vite fait avec une serviette pour éponger le surplus de sauce et tends la main vers Aramiel sans lâcher Kelen des yeux. D’un pas tranquille, le médecin contourne la table et glisse ses doigts dans les miens. Il ne masque pas son mépris teinté de dégoût pour l’Hybresang. Pour ma part, mon cœur bat à toute allure et je suis sujette à un terrible mal de ventre. 

— Pour ta peine, tu régleras notre addition, craché-je à mon ex-amant en le bousculant au passage. Ce n’est que justice. Bon appétit, monsieur le Fédérateur. (Élevant la voix, je balance à la cantonade.) Au fait, Kelen Wills n’a plus qu’une corne, il est estropié.

Le plus dignement possible, main dans la main, Aramiel et moi nous éclipsons sous les regards interdits de la foule. 

Mais je ne sens que la brûlure d’un seul regard sur mon dos : celui de Wills.

 

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