Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 9 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre II

Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. «Si l’homme est fait pour parler, c’est apparemment pour parler à quelqu’un», dit J. de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la linguistique de la côte des Esclaves; je me contenterai de considérer les langues comme élément social. A ce point de vue, le mina, le djédji ou fongbé, le yorouba ou nago ont des traits de ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prête admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante et des rapports de la vie sociale.

En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est okou; elle peut très-bien se traduire par notre mot salut. Les Nagos se saluent par d’interminables okou; aussi, dans la colonie anglaise de Sierra-Leone, on les appelle les akous[23]. Au terme générique, on ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en sorte qu’il n’y a pas un état, une position où l’on ne reçoive une salutation spéciale, un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. Le matin, on dit: okou aouro, salut du matin; au milieu de la journée: okou ossan, bonjour; la nuit: okou allé, bonne nuit; en se quittant, le soir: o da oro, à demain. A celui qui revient vers sa maison, on dit: okou abo, salut du retour; à celui qui est assis: okou djoko; à celui qui travaille: okou dchè o; à celui qui vend: okou ra; à celui qui achète: okou ta, etc. Les salutations varient à l’infini de cette manière: on ajoute simplement au mot okou un verbe exprimant l’état dans lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle fait.

[23] Dans okou, l’o initial est ouvert: pour une oreille peu exercée, c’est un a.

Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits par leurs occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation o: okou o!—okou dché o!…

«Que Dieu vous donne une longue vie!—Dieu aide celui qui travaille», sont des manières populaires de se saluer entre amis. On s’adresse mille souhaits de ce genre.

Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions, de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici partie du langage; l’usage a donné un sens distinct et significatif à certains gestes, à certaines poses, qui ont, dans les relations sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée. Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur l’épaule; il s’incline, il s’agenouille, il se prosterne, il se couvre de poussière, suivant les circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant le roi et devant les chefs: avant d’entrer dans la cour de réception, il roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est entré, si le roi est présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la poussière par trois fois; puis il se traîne sur les genoux jusqu’auprès du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial est obligatoire: on doit se prosterner même devant le bâton du roi, comme nous le dirons tout à l’heure.

Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et l’on bat des mains d’une manière suivie, à plusieurs reprises; après quoi, on frappe trois coups et l’on fait claquer bruyamment les doigts de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et de doigts se nomme agpé, mot que l’on traduirait fort improprement par applaudissements; l’agpé des habitants de la côte des Esclaves n’a ni la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus modéré; il exprime le respect, et non l’enthousiasme. Pour applaudir, marquer l’admiration ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en se tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant ou-ou-ou.

Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule et l’on ramène le pagne sur le bras gauche, pour saluer.

La ville est curieuse à visiter le matin; aux premières heures du jour, les noirs sont d’une obséquiosité excessive; on les entend se demander à tout instant s’ils ont bien dormi,—_o soun ré?_—s’ils se sont bien éveillés,—_o dji ré?_—s’ils sont en paix,—_alafia?_—Et la maison? illè nko?—Et la femme? iya nko?—Et les enfants? ommo nko?… Ils n’en finissent jamais; et à chaque pas, ils débitent le même questionnaire, provoquant sans cesse des ho! mille fois répétés comme signe d’assentiment.

Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer: elles tournent le dos à la personne à qui elles rendent leurs devoirs, se mettent à genoux et font de longs battements de mains à plusieurs reprises. D’ordinaire, on les arrête aux premiers coups, en disant dans l’idiome du pays: égno! c’est bien! ou égno nto! très-bien! A ce mot, la féticheuse[24] se lève et s’en va. Il est défendu aux danwés de parler l’idiome vulgaire.

[24] On les appelle danwé dans cette contrée.

Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la sorte pour la première fois. Dans la rue, au moment où il va se croiser avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment supposer que c’est pure civilité? Et s’il ne croit pas avoir affaire à une folle, les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas originales, excentriques?

L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent dans ses discours: un mot qu’il a toujours à la bouche trahit son caractère, et ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la côte; à tout moment, à tout propos, le noir vous dit: C’est bien! ou encore: Je comprends[25]. Nous avons dit qu’il n’attaque pas les difficultés de front; aussi ne comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande des grands; il ne se mettra pas en opposition évidente avec quelqu’un, surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en djédji): Égno! (en nago) Oda! C’est bien! Cela ne veut pas toujours dire qu’il approuve ou qu’il est satisfait: non! il ajourne, il élude, il se retranche derrière un mot vague: j’entends! c’est-à-dire: nous verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir qui ressemble à l’assentiment.

[25] En mina et en djédji: mcé!—en nago: mo gbo! je comprends, j’entends.

La colère du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la petite vérole) te tue!—_Qu’Egoungoun_ (revenants) te mette en pièces!—_Que Chango_ (dieu de la foudre) te hache!» sont des imprécations très-usitées.

Deux autres imprécations fort communes sont des traits de mœurs. La première s’adresse à la mère de son adversaire: «_Ebi yo gba ’ya è_, que la faim dévore ta mère!» Jamais on ne parle du père. Le père est craint, il n’est pas aimé! Bien des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les élèves de la Mission: ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt ils couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable expansion, d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit sensible aux injures dirigées contre elle: attaquer la mère, c’est attaquer l’enfant dans ses plus chères affections.

Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le frapper d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation suivante: «_Okou gbè!_» Mort de l’igbè! puisses-tu mourir seul, isolé, perdu, abandonné dans la solitude des bois! Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni lieu; c’est la mort ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec dédain: «_Okou gbè!_» est l’expression du souverain mépris.

A qui souhaite-t-on de mourir dans l’_igbè_? Hélas! trop fréquemment à un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à l’enfant difforme, aux fous. Pourquoi les repousse-t-on dans l’igbè? Par un mouvement de barbare égoïsme: parce qu’on ne peut plus rien attendre d’eux. «_Meurs dans l’igbè!_»… L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.